Le Bon, la Brute et le Truand

À lui seul, son nom évoque aux cinéphiles du monde entier un univers maintes fois arpentés. Violence et dérision constituent l’essence de son art. Jamais totalement appréhendés, ses films font goûter au regard les délices d’un gigantisme baroque et burlesque. Sergio Leone, résolvons-nous à le nommer, figure une statue invitant au recueillement de l’esprit et aux plaisirs des sens. La ressortie en salles cette semaine de Le Bon, la Brute et le Truand (Il buono, il brutto, il cattivo, 1966), troisième opus de sa trilogie du dollar, affirme la maturité d’un style et d’une manière aujourd’hui connus de tous. Cette ressortie – qui fait écho à la sortie le 19 novembre du coffret Blu-ray/DVD « Sergio Leone : Le maître du Western » – nous permet de redécouvrir cette statue particulière, d’en faire le tour pour tenter d’en saisir les multiples facettes, tout en sachant pertinemment que l’entreprise ne pourra qu’échouer. Bonheur d’un échec annoncé.

Violenter la syntaxe

Beauté d’un paysage filmé en Scope qu’empêche d’accomplir l’apparition d’un visage. Les deux codes sémantiques du western sont présents : le plan large et le gros plan, transcriptions iconiques et cinématographiques de la nature et de l’Homme. Seulement ici, la coexistence de ces deux entités se fonde sur une rupture qui met en doute la quiétude supposée du paysage désertique. Peut-être que tout le cinéma de Leone se joue ici, dans ce premier plan de Le Bon, la Brute et le Truand. L’idée est à la fois simple et complexe. Simple car le spectateur reconnait la manière d’un genre apprivoisé ; complexe car les modalités d’apparition défient les codes génériquement établis. Chez Leone, l’association d’un visage et d’un paysage ne peut s’entendre sans la prise en compte de l’interstice qui la fonde. Le raccord, par son absence, devient littéralement sensible : le réalisateur fait ressentir à son spectateur le sens du langage. Aussi, nulle gratuité esthétique ne peut être reprochée aux compositions du film. Symétries et autres récurrences formelles attestent d’une maitrise assumée et délibérée. Cette conscience des formes classiques, voire académiques, passe justement par leur constante déconstruction.

Le générique annonce l’ambivalence fondatrice du film : sur des photographies faisant référence à des images de la guerre de Sécession s’inscrivent des aplats de couleur rouge qu’accompagnent des sifflements de balles. Maniérée dans le meilleur sens du terme, la cohabitation du sérieux (l’Histoire) et de l’humour (couleurs, son) signale la dimension pop d’une fresque ironico-historique. Assurément profane, la distance prise par Leone permet un double-mouvement d’acceptation et de rejet du mythe westernien. La musique composée par Ennio Morricone – aussi culte que le film qu’elle accompagne – synthétise cette contradiction des termes. (Trop) volontairement épiques, les compositions musicales font entendre des ballades aux accents symphoniques.

Beauté du cercle

À l’intérieur des cadrages de Le Bon, la Brute et le Truand, une forme ressurgit sans cesse. Le cercle, que tracent les mouvements des personnages, atteste la présence d’un enfermement. Esthétiquement bénéfique, dramatiquement aliénante, la circularité condense le paradoxe leonien. Les personnages sont certes des archétypes, mais leur assignation directe et nominative (le bon, la brute et le truand) ne peut que prétendre à l’atténuation des apparences. L’ambiguïté règne, vectrice d’un doute qui maintient l’attention en éveil. Les personnages se savent encerclés par leur emploi, et leurs actes cherchent à déjouer l’emprise de la forme maléfique. Pourtant, irréductiblement, celle-ci ressurgit, impose son ordre et sa structure jusqu’au paroxysme et la fissure. À l’intérieur du cercle où le geste est toujours reprise, seule la violence peut maintenir en vie l’espoir d’une échappée. Celle-ci prend la forme d’un trésor qui conduira les personnages à un dénouement mortuaire et burlesque, tradition leonienne oblige.

Clint Eastwood et Lee Van Cleef sont des fantômes, surgis de Et pour quelques dollars de plus (1965), tandis que Eli Wallach, qui offre ici l’une de ses plus mémorables interprétations, réapparaitra dans Le Blanc, le Jaune et le Noir (1975), western italien signé Sergio Corbucci. La citation de ce film permet de souligner l’un des mérites de cette ressortie en salles. À bien des égards, Le Bon, la Brute et le Truand offre une jolie introduction à un genre trop souvent limité à la seule filmographie de Sergio Leone. Le western italien ou « western spaghetti » comme s’amusent à le surnommer ses détracteurs, reste encore à découvrir. Espace plus ou moins vierge, à l’instar du grand Ouest américain, le western italien s’offre tout entier à une redécouverte qu’ont entamé le travail de certains historiens (Christopher Frayling, Matteo Mancini, Alberto Pezzota, Jean-Baptiste Thoret) et éditeurs de DVD (Artus Films, Wilde Side). Alors chers cinéphiles, partez à la recherche de ces trésors enfouis sous le sable des déserts d’Espagne et d’Italie. Votre curiosité mise au service de paysages soudain habités par le regard perçant d’un visage aux contours à jamais indéfinis.

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