#Lumière2017 – Les méconnus et les années 60 de Bertrand Tavernier

Lors du festival Lumière 2016, Bertrand Tavernier présentait le premier volet de son Voyage à travers le cinéma français. Un film de plus de trois heures dont nous avions dit le plus grand bien dans ces colonnes et désormais disponible sur support DVD ou Blu-Ray. Le deuxième volet de ce conséquent travail de synthèse est présenté en avant-première au festival Lumière 2017. Le format du long-métrage est ici troqué pour celui de la série télévisée. Huit épisodes de 55 minutes qui seront diffusés sur Ciné+ puis sur France 5 dans les prochains mois. Dans notre planning Lumière 2017 surchargé, nous avons réservé une place aux épisodes 7 et 8.

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La belle et la meute : un film témoignage

Lors d’une fête étudiante, Mariam, jeune Tunisienne, croise le regard de Youssef. Quelques heures plus tard, Mariam erre dans la rue en état de choc. Commence pour elle une longue nuit durant laquelle elle va devoir lutter pour le respect de ses droits et de sa dignité. Mais comment peut-on obtenir justice quand celle-ci se trouve du côté des bourreaux ?

La belle et la meute est tirée d’un fait divers atroce qui a eu lieu dans la Tunisie post-révolution. Il constitue l’intérêt principal du film. L’intrigue est étirée de sorte à ce qui les retournements de situations s’enchaînent et que cela dure le temps d’un film. On ne voit que l’avant et surtout l’après. La scène clé n’est pas montrée. Elle aurait pourtant positivement choqué afin que les spectateurs se rendent compte de l’extrême gravité de ce fait réel. Si le film n’est pas un chef-d’œuvre -sans être toutefois être mauvais- le témoignage, le constat et la dénonciation qu’il apporte sont ses plus grands atouts. L’actrice principale porte le film de bout en bout et offre accessoirement un physique différent des critères standards occidentaux mondiaux.

The square: carré, vraiment ?

Christian est un père divorcé qui aime consacrer du temps à ses deux enfants. Conservateur apprécié d’un musée d’art contemporain, il fait aussi partie de ces gens qui roulent en voiture électrique et soutiennent les grandes causes humanitaires. Il prépare sa prochaine exposition, intitulée « The Square », autour d’une installation incitant les visiteurs à l’altruisme et leur rappelant leur devoir à l’égard de leurs prochains. Mais il est parfois difficile de vivre en accord avec ses valeurs : quand Christian se fait voler son téléphone portable, sa réaction ne l’honore guère… Au même moment, l’agence de communication du musée lance une campagne surprenante pour The Square : l’accueil est totalement inattendu et plonge Christian dans une crise existentielle.

Le propos de The square s’attaque en apparence à l’art contemporain. Plus précisément, il en singe le principe, pour mieux le déployer. Il s’agit de questionner le bourgeois, de questionner ses valeurs, ses principes, ce qu’il considère comme la normalité et d’imaginer qu’il puisse nourrir une culpabilité face à des événements extérieurs. Une ambiguïté naît rapidement quant au ton de circonstance, l’art contemporain est-il passé au crible, ou bien au contraire, the square se ferait-il l’apôtre du cause qu’il n’hésite pas à railler, par apparat. Sommes-nous en face d’une duperie ?

 

 

 

 

Un héros est ainsi tout trouvé pour cette histoire et ce parti-pris original, un richissime bellâtre ayant gravi les échelons du milieu pour accéder au poste très prisé de conservateur d’un musée d’art contemporain. Ce héros soigne son apparence, son image, et se targue d’idées généreuses. Il penserait, le plus sincèrement du monde, évoluer dans un monde tout propre, et agir en toute circonstance pour la bonne cause. The square va nous proposer, par un jeu d’incidence, un effet miroir dévastateur pour la bonne conscience, l’ego de notre héros.

Nous ne sommes pas si loin, sur l’intention,  de ce que Maren Ade a excellemment réussi à faire avec Tony Erdmann. Ruben Östlund n’use cependant pas de la même finesse d’observation, son humour est beaucoup plus convenu – pour ne pas dire potache. Nous sommes ainsi très loin des concepts Pasoliniens, du cinéma de Ferreri, même si le malsain s’invite pour interroger. L’oeuvre est intéressante, par instant, mais d’autres impressions cohabitent …  un peu longuet, un peu tristounet, un peu trivial également … Nul choc en tout cas, ni esthétique, ni émotionnel, ni artistique, ni philosophique. Dire que le film carbure à l’ordinaire serait certes un peu fort, il offre un point de vue qui n’est pas si fréquent, et témoigne d’une forme d’audace.  Mais de là à lui décerner la palme d’or … vous l’aurez compris, notre impression est qu’il s’agit là d’une forme de rattrapage vis à vis du palmarès de Cannes 2016 où, pour l’heure, la très grande originalité, la force de l’humour et l’acuité de Maren Ade pour critiquer avec force la marche du monde contemporain, aurait du valoir à Tony Erdmann pareille distinction.

 

#Lumière2017 : La mort aux trousses – Des cadres contraignants

Restauré par la Warner et servi par une bande originale signée par Bernard Hermann, La mort aux trousses réalisé en 1959 par Alfred Hitchcock bénéficie de nombreuses qualités. Au-delà d’un scénario astucieux et de dialogues brillants, deux caractéristiques soulignées par Bertrand Tavernier dans sa présentation du film avant projection, c’est la mise en scène que nous pouvons aussi qualifier d’astucieuse et de brillante. Une qualité annoncée dès l’affiche du film et son générique de début réalisés par Saul Bass et que nous avions discutés ici.

Dans La mort aux trousses, tout est affaire de cadres et de mouvements. Il y a d’abord une grosse utilisation de motifs rectangulaires sur-cadrant les personnages. La verticalité des décors, naturels ou artificiels, est régulièrement surlignées par des prises de vue en plongée ou contre-plongée. Au détour d’une longue scène, le nombre de troncs d’arbres en arrière-plan séparant Roger Thornhill (Cary Grant) et Eve Kendall (Eva Marie Saint) permet de mesurer leur éloignement physique mais aussi sentimental. Les mouvements des deux acteurs fait évoluer cette variable jusqu’à peut-être l’effacer.

Au mitan du film, cette verticalité est abandonnée durant l’emblématique scène de poursuite engagée entre le protagoniste principal et un avion au vol menaçant. Dans le milieu désertique environnant, l’horizon est infiniment plat. Cette horizontalité n’est pas brisée par des éléments verticaux mais par des déplacements diagonaux (voitures, avion) qui ne sont pas sans nous rappeler ceux dessinés dans le générique composé par Saul Bass… Ici, seul le personnage campé par Cary Grant demeure droit comme un « i » mais sera rapidement contraint d’abandonner cette posture comme nous le verrons plus tard.

Il est aussi fascinant de constater que Roger Thornhill entrera quasi exclusivement dans le cadre par la droite de celui-ci et que ses déplacements de gauche à droite de l’écran seront avant tout employés à fuir des poursuivants. Pris dans le cadre, il n’en sortira que très rarement (principalement en avançant vers la caméra pour disparaître derrière). Cary Grant tentera par trois fois d’échapper par le côté droit ou gauche du cadre. Chaque fois, l’acteur procèdera par un déplacement peu naturel, l’action du moment le contraignant à reculer ! Les deux premières tentatives échoueront. Le troisième essai sera un demi-succès puisque Roger Thornhill troquera alors sa verticalité pour plus d’horizontalité dès la scène suivante… Une quatrième tentative, en marche avant cette fois-ci, sera un succès total mais inutile puisque la scène concernée n’est là que pour faire rire !

Roger Thornhill s’entête dans des mouvements transverses voués à autant d’échecs. La solution est en bas de l’écran. Dans la scène emblématique voyant le personnage principal menacé par un avion, son salut viendra par le troc de sa position verticale pour celle d’une position horizontale. Ses plongeons au sol lui permettront d’abord d’éviter la mort puis de conjurer celle-ci à la fin de cette mémorable séquence. De même, en fin de film le salut de Roger et Eve tiendra à peu de chose… dé-escalader les sculptures du Mont Rushmore !

Alfred Hitchcock joue de façon prodigieuse avec les cadres et les faits et gestes de ses acteurs. Sans utiliser le moindre dispositif complexe, le réalisateur fait démonstration d’une mise en scène extrêmement calculée, indubitablement brillante et astucieuse.

 

#Lumière2017 – Soirée d’ouverture

C’est à partir de 17h10 en ce samedi 14 octobre que les 5000 festivaliers réunis dans la halle Tony Garnier voient apparaître les premiers invités. Sans être annoncés mais accueillis par un public enthousiaste et les notes de musique de Ecstasy of gold signées Ennio Morricone, défilent sous nos yeux les nombreux invités du festival Lumière 2017. Trop nombreux pour pouvoir tous vous les citer, remarquons pêle-mêle la présence de Jerry Schatzberg, Robin Campillo, Marisa Paredes, Jane Campion, Tilda Swinton, Vincent Lindon, Jean-François Stevenin, Pierre Richard, Daniel Brülh ou encore Guillermo del Toro et Alfonso Cuaron. Très applaudi, Bertrand Tavernier apparaît en accompagnant de la ministre de la culture. Invité d’honneur de cette cérémonie d’ouverture, Eddy Mitchell clôt ce défilé de stars en même temps qu’un tour de salle sous les paroles de l’une de ses plus célèbres chanson, Pas de boogie woogie.

A nouveau maître de cérémonie, Thierry Frémaux présente alors le réalisateur Michael Mann également présent dans l’assistance. Un choix opportun puisque dans la foulée est diffusé le clip de présentation des 173 films composant la programmation de cette 9ème édition du festival Lumière. Les premières images sont celles du face-à-face dans Heat (1995) entre Robert de Niro et Al Pacino suivies d’un extrait d’une interview d’époque de son réalisateur, Michael Mann. Fort logiquement, ce clip se termine par quelques passages de la filmographie de Wong Kar-wai, qui recevra vendredi prochain le prix Lumière décerné chaque année par le festival éponyme. Tous les invités d’honneur sont célébrés dans ce clip à l’accompagnement musical soigné. Parmi eux notons notamment Guillermo del Toro rendant hommage à Frank Capra. Un autre hommage est aussi rendu à Henri-Georges Clouzot dont une large rétrospective va hanter la programmation 2017 du festival. Enfin, un touchant hommage est donné à Jean Rochefort qui, présent au festival Lumière 2009, se plaignait publiquement que son grand ami Jean-Paul Belmondo lui avait fait rater son entrée !

Le clip suivant est dédié à Jerry Lewis qui nous a aussi quitté il y a quelques semaines avant d’évoquer Charles Aznavour qui sera l’invité d’honneur de la cérémonie de clôture. Puis Thierry Frémaux énonce les avant-premières qui orneront la programmation du festival Lumière 2017 : Au revoir là-haut d’Albert Dupontel, The square de Ruben Ostlund et Belle et Sébastien 3 de Clovis Cornillac. Puis, c’est le clip retraçant la filmographie Tilda Swinton qui illumine l’immense écran de la halle Tony Garnier. La magie du cinéma se voit ensuite prolongée sur une minute par la diffusion dans leur intégrité des 1422 films Lumière ! Vous l’aurez compris, il y a une astuce… que nous ne révèlerons pas !

Sous des applaudissements nourris et mérités, Bertrand Tavernier monte sur scène pour rendre un vibrant et sincère hommage à Jean Rochefort. Il évoque son premier rendez-vous avec le comédien. Une entrevue soigneusement perturbée par le perroquet de la tête d’affiche du Crabe-tambour. En acceptant de donner la réplique à Philippe Noiret, Jean Rochefort, cet « homme génial, d’une exceptionnelle qualité », a sauvé L’horloger de Saint-Paul de l’aveu même de son réalisateur. Bertrand Tavernier renchérit en dénonçant une nécrologie « rance, envieuse » d’un comédien qui aurait évité la Nouvelle Vague. Jean Rochefort n’a pas « subit » ses films mais a toujours cherché à faire des premiers films et a ainsi fait démarrer la carrière de nombreux réalisateurs dont celle de notre conteur.

18h35, alors que les premières notes du thème musical de Midnight express composé par Giorgio Moroder se font entendre, tous les invités sont appelés sur scène pour déclarer ouverte la 9ème édition du festival Lumière 2017. Bertrand Tavernier et Eddy Mitchell évoquent ensuite leurs collaborations, notamment la plus connue, celle de Coup de torchon en 1981. Le réalisateur ne cachant pas son plaisir d’alors, avoir fait « jouer un imbécile par quelqu’un de très intelligent ». Derrière le personnage de Nono, « crétin infini », il y avait un Eddy Mitchell qui avait su apporter des éléments supplémentaires à la comédie imaginée par Bertrand Tavernier. Ce dernier ne manquant pas non plus de souligner la formidable apparition du comédien-acteur en ivrogne dans Autour de minuit (1986).

Après la diffusion d’un clip consacré à sa carrière soulignant notamment l’apport inestimable de l’émission La dernière séance, Eddy Mitchell évoque ses premiers souvenirs de cinéma à travers des films d’acteurs avant d’être reconnus comme des films de réalisateurs tels que Walsh ou Hawks. De fil en aiguille, nous apprenons que le niveau d’anglais d’Eddy Mitchell est qualifié par le principal intéressé de « funny » mais « poor » alors que le scénario de I love you (1986) de Marco Ferreri est a rangé au rang des « bizarreries ». Christophe Lambert intervient alors pour préciser que ce script est avant tout « très avant-gardiste ». Enfin, Eddy Mitchell souligne la mauvaise qualité du DVD de Colt 45. Un désagrément finalement peu dérangeant puisque Bertrand Tavernier qualifie le film de « très mauvais » !

Mais le public réuni n’est pas exposé à ces mauvaises surprises puisque s’annonce la projection du film d’ouverture du festival Lumière 2017 : La mort aux trousses (1959) d’Alfred Hitchcock.

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