#Lumière2017 – Notre journal critique

Après successivement Clint Eastwood, Milos Forman, Gérard Depardieu, Ken Loach, Quentin Tarantino, Pedro Almodóvar, Martin Scorsese et Catherine Deneuve, c’est le réalisateur chinois Wong Kar-wai qui recevra le 9ème Prix Lumière. Il lui sera remis lors du festival Lumière qui se tiendra à Lyon et dans sa Métropole du samedi 14 au dimanche 22 octobre 2016. Ce prix lui est attribué pour ses films inclassables qui sont autant d’éclats de beauté, pour la trace qu’il laisse déjà dans l’histoire du cinéma, pour ce que son œuvre a de splendide et d’inachevé.

« C’est un grand honneur pour moi d’être le récipiendaire de ce prix et une grande fierté de rejoindre ceux qu’il a déjà distingués », a déclaré Wong Kar-wai.

Le Prix Lumière a été créé par Thierry Frémaux et Bertrand Tavernier afin de célébrer à Lyon une personnalité du septième art, à l’endroit même où le Cinématographe a été inventé par Louis et Auguste Lumière et où ils ont tourné leur premier film, Sortie d’Usine, en 1895. Parce qu’il faut savoir exprimer notre gratitude envers les artistes qui habitent nos vies, le Prix Lumière est une distinction qui repose sur le temps, la reconnaissance et l’admiration.

Le programme complet du festival est disponible au format pdf sur ce lien.

Pour Le mag cinéma, le programme sera composé des films ci-dessous sur lesquels nous vous proposerons une notule après chaque visionnage.

L’échelle de notation appliquée est la suivante :
–     très mauvais film
*     film passable
**    bon film
***   très bon film
****  excellent film
***** chef d’œuvre

Film d’ouverture

La mort aux trousses

d’Alfred Hitchcock (1959)

Le publiciste Roger Tornhill se retrouve par erreur dans la peau d’un espion. Pris entre une mystérieuse organisation qui cherche à le supprimer et la police qui le poursuit, Tornhill est dans une situation bien inconfortable. Il fuit à travers les Etats-Unis et part à la recherche d’une vérité qui se révèlera très surprenante.

Notre avis (****)Des cadres contraignants

Wong Kar-wai : Prix Lumière 2017

In the mood for love

de Wong Kar-wai (2000, 1h38)

Hong Kong, 1962. madame Chan (Maggie Cheung) loue une chambre chez madame Suen. Le même jour, sur le même palier, monsieur Chow (Tony Leung Chiu-wai) s’installe, lui, chez monsieur Koo. Tous deux emménagent sans l’aide de leurs conjoints, absents ce jour-là. La femme de M. Chow travaille à la réception d’un hôtel et le mari de Mme Chan est très souvent en voyage à l’étranger. Sans savoir comment tout cela a pu commencer, M. Chow et Mme Chan découvrent que leurs époux sont amants. Blessés, ils se fréquentent alors de plus en plus.

Notre avis (****) : Fraichement restaurée, la copie de In the mood for love est présentée en avant-première mondiale en clôture de ce festival Lumière 2017. Le travail réalisé est de qualité même s’il semble qu’il ait été effectué un léger sur-étalonnage du vert.

Les qualités esthétiques du film demeurent, près de 20 ans après sa réalisation, toujours aussi éclatantes et fulgurantes. Sous le célèbre thème composé par Shigeru Umebayashi et les ralentis orchestrés par Wong Kar-wai, le temps semble suspendu notamment quand les personnages incarnés par Maggie Cheung et Tony Leung, parfaitement « appareillés », vont s’approvisionner en nouilles. Des scènes ultra-célèbres auxquelles nous préférons celle, d’une extrême complexité technique, qui intervient au mitan du film. Sur deux mouvements d’aller-retour latéraux et par un savant jeu de miroirs et masquages partiels du champ de la caméra, le visage de chaque personnage apparait ou disparait au profit de l’autre.

Carte blanche à Wong Kar-wai

(Films chinois des années 2000)

Infernal affairs

d’Andrew Lau et Alan Mak (2002, 1h41)

Ming (Andy Lau) a infiltré la police pour le compte d’une organisation criminelle. Au sein des forces de l’ordre, il passe pour une recrue exemplaire et gravit les échelons. Yan (Tony Leung Chiu-wai) a suivi l’itinéraire inverse et joue les taupes au sein de la pègre. Condamnés à mener une double vie, les deux hommes se livrent un duel impitoyable pour se démasquer et s’éliminer mutuellement.

Notre avis (**) : Andrew Lau et Alan Mak livrent avec Infernal affairs un film d’espionnage en milieu policier solide dont le scénario est particulièrement bien pensé. Premier élément d’un trilogie, ce film puise allègrement dans les codes cinématographiques des polars américains. Ces multiples emprunts ne se déclinent cependant pas en une volonté de renouveler ces codes. Dès lors, nous ne pouvons nous étonner que Infernal affairs ait fait l’objet quatre ans plus tard d’un remake outre-Atlantique sous le titre Les infiltrés, film réalisé en 2006 par Martin Scorsese.

Le mystère Clouzot

L’assassin habite au 21

de Henri-Georges Clouzot (1942, 1h24)

Quatre crimes ont été commis en un mois à Montmartre. Le meurtrier, cynique, signe ses forfaits en laissant sur le corps de ses victimes une carte au nom d’un mystérieux M. Durand. L’inspecteur Wens (Pierre Fresnay) est chargé de l’enquête, mais il n’a pas le moindre indice. Les meurtres s’enchaînent et la maîtresse de Wens, Mila-Malou (Suzy Delair), à qui son imprésario conseille quelque coup d’éclat, décide elle aussi de débusquer l’assassin. L’affaire semble avancer le jour où un chiffonnier révèle à Wens que l’assassin pourrait bien habiter une pension de famille, au 21 de l’avenue Junot…

En avant-séance, Jean-Paul Salomé indiqua que L’assassin habite au 21 d’Henri-Georges Clouzot et sa vaste galerie de rôles secondaires avaient été une source d’inspiration pour la réalisation de son premier long-métrage en 1991, Crimes et jardins. Alors principalement connu comme scénariste, Henri-Georges Clouzot réalise ici un premier film, une comédie policière teintée de cynisme et d’une vraie noirceur.

Notre avis (***) : Henri-Georges Clouzot dote son premier film d’une réalisation certes classique mais déjà maîtrisée s’aventurant vers quelques mouvements d’appareil intéressants et une belle variation de cadres dans la scène d’interrogatoire au commissariat du docteur Linz (Noël Roquevert). Le réalisateur livre une sorte de cluedo en quasi huis clos dans la pension des Mimosas sise au 21 avenue Junot. La narration fluide est parfaitement rythmée par d’incessantes et savoureuses vacheries entre les personnages bien campés. La plus belle des caractéristique de L’assassin habite au 21 demeure la galerie de personnages dressée avec brio. Autour de l’inspecteur Wenz (Pierre Fresnay), Henri-Georges Clouzot fait vivre une douzaine de personnages caractérisés avec soin jusqu’à un épilogue un peu abrupt.

Le corbeau

de Henri-Georges Clouzot (1943, 1h32)

Saint-Robin est une petite ville de province comme une autre. Jusqu’au jour où un déluge de lettres anonymes s’abat sur ses habitants. Signées « Le Corbeau », elles ciblent les notables, un à un, et particulièrement le docteur Germain (Pierre Fresnay), accusé d’être un avorteur et l’amant de la femme de son collègue, le docteur Vorzet (Pierre Larquey).

Notre avis (***) : Si Henri-Georges Clouzot inspire son récit d’un fait divers des années 1920, c’est bien de la France d’alors dont il est question, à savoir celle de 1943 sous occupation allemande. A sa sortie, Le corbeau fit l’unanimité contre lui car, avec une ambiguïté prêtant le flan à la critique, Henri-Georges Clouzot dresse un portrait acerbe de la France et de ses composantes : autorités politiques comme simples citoyens résistants ou pas.

Le réalisateur se prête à un véritable petit jeu de massacres. Il fait de tout ses protagonistes des suspects. Puis, nombreux d’entre eux seront accusés sur la base de peu d’éléments confondants pour certains. Que cela relève de la graphologie ou pas, tout est écrit avec précision mais sans concession.

Miquette et sa mère

de Henri-Georges Clouzot (1950, 1h35)

La Belle Époque. Dans une petite ville de province, la jeune Miquette (Danièle Delorme) travaille avec sa mère (Mireille Perrey) dans la boutique familiale. Urbain de la Tour-Mirande (Bourvil), neveu du marquis local (Saturnin Fabre), est épris de la jeune fille. Mais le vieil homme refuse cette union. Après avoir assisté à une représentation, Miquette rêve de théâtre. Après quelques ruses et mensonges, le marquis obtient un rôle pour Miquette dans une tournée…

En avant-séance, Jean Ollé-Laprune souligna la rareté de ce film. Dans ce film de commande, divertissant et mal aimé, Henri-Georges Clouzot porte au cinéma un Vaudeville déjà adapté par le passé à l’écran. Le réalisateur fait quelques expérimentations dans son adaptation d’une pièce théâtre au cinéma (cartons et, au milieu de dialogues, apartés des comédiens avec les spectateurs). Les tournages avec Henri-Georges Clouzot étant réputés difficiles en particulier pour les actrices, Danièle Delorme avait obtenu l’ajout d’une clause à son contrat lui permettant de quitter le plateau en cas de conflit avec le metteur en scène. Elle n’eut pas à faire jouer cette clause, le tournage de Miquette et sa mère a pour réputation d’avoir été le plus paisible de la filmographie du metteur en scène.

Notre avis (***) : Première comédie et film en costume de Henri-Georges Clouzot, Miquette et sa mère dénote dans l’œuvre cinématographique de son auteur, ici réalisateur, coscénariste et dialoguiste. Libre adaptation de la pièce de théâtre éponyme, Henri-Georges Clouzot parodie et force le trait de sa comédie, un genre qu’il juge inférieur au drame. Un avis dont il fait étalage au détour d’une réplique du film. Si Bourvil et Danièle Delorme forment un couple de jeunes amoureux candides en mode histrion, Louis Jouvet en théâtreux besogneux et Saturnin Fabre relèvent le niveau d’interprétation d’un casting hétéroclite.

Les quelques cartons dispersés tout le long du film semble le découper en actes comme une pièce de théâtre. Miquette et sa mère est aussi émaillé de quelques regards-caméras durant lesquels un personnage interrompt son dialogue avec son interlocuteur pour adresser un court aparté à destination des spectateurs pour leur faire part de sa psychologie de l’instant.

Le film convainc notamment quand Henri-Georges Clouzot parvient à mélanger dans une même séquence la fiction racontée et une représentation de théâtre amateur avec le personnage campé par Louis Jouvet en tête de file. Ce procédé est employé pleinement lors du dernier tiers du long-métrage.

Les espions

de Henri-Georges Clouzot (1957, 2h05)

Le docteur Malic (Gérard Séty) est le propriétaire d’une clinique psychiatrique au bord de la faillite. Il n’a que deux patients : un toxicomane et une jeune fille muette. Malic accepte, contre rémunération, la proposition d’un colonel de l’Institut de guerre psychologique des États-Unis : cacher un certain Alex (Curd Jürgens), traqué par quelques services secrets. Mais bientôt, de nombreux personnages étranges rôdent autour de la clinique et Kaminski (Peter Ustinov), qui travaille pour l’Est, et Cooper (Sam Jaffe), pour l’Ouest, débarquent.

Notre avis () : à venir.

La vérité

de Henri-Georges Clouzot (1960, 2h10)

Dominique Marceau (Brigitte Bardot) comparaît aux assises pour le meurtre de son amant, le chef d’orchestre Gilbert Tellier (Sami Frey). Jeune femme libérée, ses mœurs la condamnent d’avance. Dominique ne nie pas et entreprend de raconter comment elle en est arrivée à tirer sur celui qu’elle aimait.

Notre avis (***)Henri-Georges Clouzot fait l’autopsie du procès aux assises de son héroïne meurtrière incarnée par Brigitte Bardot. Au fil de ce procès, la tragédie nous est racontée en treize flashbacks distribués par ordre chronologique. Symbolique du nombre treize aidant, c’est dans l’ultime flashback que se jouera le drame. En couvrant l’essentiel des 90 premières minutes, ces flashbacks retire à La vérité l’aspect film de procès. La vérité-titre est celle du crime passionnel, l’unique vérité plaidée aux assises alors que le procès mis en image se focalise plus volontiers sur la vie dissolue de l’héroïne que sur son crime.

Ce film d’Henri-Georges Clouzot est émaillé de belles joutes orales entre l’accusation, maître Eparvier incarné par Paul Meurisse, et la défense, maître Guérin sous les traits de Charles Vanel. Les deux comédiens s’offrent une belle opposition.

La prisonnière

de Henri-Georges Clouzot (1968, 1h46)

Élégant et cynique, Stanislas Hassler (Laurent Terzieff) est le propriétaire d’une galerie d’art moderne. Lors d’un vernissage, Josée (Élisabeth Wiener), la compagne de Gilbert (Bernard Fresson), un artiste exposé, tombe sous la coupe de Stanislas. L’homme, énigmatique, aime photographier les femmes nues dans des positions parfois humiliantes. Intriguée, puis séduite, Josée entre dans le jeu de Stanislas…

Notre avis (**1/2) : Dans ce qui sera son ultime film, Henri-Georges Clouzot renouvelle son cinéma en empruntant à la Nouvelle Vague façon Jean-Luc Godard et au Blow-up de Michelangelo Antonioni. Alors que les évènements de mai 68 sont encore récents, le réalisateur articule le récit de La prisonnière autour de l’amour libre teinte de sadomasochisme. La narration à la fois débridée et retenue ne passionne pas. Par contre, les traitements visuels et sonores pratiqués durant les trente premières minutes et durant l’épilogue sont dignes d’intérêt car porteurs d’une réelle proposition cinématographique.

Westerns classiques

L’homme qui tua Liberty Valance

de John Ford (1962, 2h03)

Le sénateur Ransom Stoddard (James Stewart) revient à Shinbone pour l’enterrement de son vieil ami Tom Doniphon (John Wayne). Interrogé par un journaliste local, il raconte son arrivée dans cette petite ville de l’Ouest et les événements qui entourèrent la mort d’un bandit du nom de Liberty Valance (Lee Marvin)…

En avant séance, Bertrand Tavernier souligna le caractère testamentaire de ce film pour son réalisateur. John Ford y livre tout ce qu’il pense de la vie et y enfouit toutes ses obsessions : la loi, l’éducation, l’acceptation des étrangers (ici, principalement par l’intermédiaire de l’acteur noir-américain Woody Strode).

Notre avis (***) : Ce western réalisé en 1962 peut être qualifié de crépusculaire. Il l’est d’abord par sa photographie dont la tonalité est renforcée par un noir et blanc sobre. Il l’est ensuite dans son genre cinématographique d’appartenance, le western. John Ford a su imprimer à L’homme qui tua Liberty Valance une allure alerte alimentée par de nombreuses ruptures de tonalité. Certaines répliques sont excellemment senties telle que ce « C’était mon steak, Valance » que John Wayne assène au redouté Liberty Valance incarné par Lee Marvin ! Alors qu’en 1962, tout semblait avoir été montré dans les western, expérience aidant, John Ford parvient à éviter les clichés du genre et réussit à faire arpenter des sentiers nouveaux à un brillant casting emmené par James Stewart et John Wayne.

La poursuite infernale

de John Ford (1946)

1882, en Arizona. Les frères Earp, Wyatt, Morgan et Virgil, qui conduisent leurs troupeaux vers l’Ouest, font escale à Tombstone. La nuit venue, Virgil est tué et le bétail est volé. Wyatt (Henry Fonda) accepte d’endosser le rôle de shérif de la petite ville pour élucider l’assassinat de son jeune frère. Il est bientôt séduit par la jeune Clementine Carter (Cathy Downs), venue rejoindre son fiancé à Tombstone. Mais la famille Clanton et ses hommes règnent d’une main de fer sur la région.

Dans sa présentation du film, Christian Carion mit l’accent sur la qualité de filmage des grands espaces exercée par John Ford. Ici, ce sont ceux de Monument Valley qui servent de décorum et de leçon de filmage dans l’alternance des plans larges et serrés.

Christian Carion resta ensuite dans la salle 1 du Comoedia qui affiche à nouveau guichet fermé. Il prit place à côté de Luc dardenne et Jean-Paul Salomé pour visionner la copie fraîchement restaurée par la 20th Century Fox qui nous est donner de voir durant cette séance.

Notre avis (***) : Il est des films dont le titre demeurera à jamais insatisfaisant. Le qualificatif « infernal » n’est pas des plus appropriés pour qualifier la chasse vengeresse mise en scène. De même le titre original, My darling Clementine, réduit le long métrage de John Ford à sa partie romancée, certes présente mais pas essentielle. Les mouvements de caméra sont classiquement chez John Ford rares et limités dans leur ampleur. Si le récit demeure convenu et le twist classique, les scénaristes ont cependant cherché à le sortir des clichés en l’émaillant de quelques singularités : un possible adversaire souffreteux préférant le champagne au whisky, l’invocation de Shakespeare, l’usage d’un parfum au chèvrefeuille ou encore l’atypique personnage incarnée par Linda Darnell.

A la qualité de la gestion des espaces extérieurs mentionnée par Christian Carion s’ajoute celle des espaces intérieurs. Qu’ils soient larges ou étroits, John Ford applique à tous les espaces se présentant dans le champ de sa caméra sa science d’utilisation des lignes de fuite. La beauté des cadres composés et des prises de vue calculées est magnifiée par un noir et blanc lumineux et une gestion prodigieuse de la profondeur de champ.

La chevauchée des bannis

d’André de Toth (1959)

Dans une bourgade du Wyoming, l’éleveur Blaise Starrett (Robert Ryan) s’oppose aux fermiers voisins. Mais le règlement de compte est interrompu par l’arrivée de bandits en cavale. Pour débarrasser le village de la horde de fuyards, Starrett promet de les mener vers la liberté, à travers une terrible tempête de neige…

Lors de la présentation du film, Aurélien Ferenczi mentionna qu’il subsistait un doute sur l’auteur du scénario de La chevauchée des bannis. En effet, Philip Yordan est avant tout connu pour avoir fait travailler des scénaristes bannis et certains éléments laissent à penser qu’André de Toth et Robert Ryan seraient les coscénaristes de ce film. Pour sa part, Luc Dardenne souligna la dureté et la tension du film à travers la lecture des intentions qu’André de Toth que le réalisateur avait couchées noir sur blanc quelques années plus tard.

Notre avis (****) : Dès son prologue, le film est frappé d’un sentiment de fatalité qui ne sera jamais remis en question par la suite. Dès la deuxième scène remarquablement dialoguée, les personnages incarnés par Helen Crane et Robert Ryan sont mis en opposition. Il est question d’un passé peu glorieux. L’avenir est à peine évoqué dans des termes défaitistes et sans emploi du conditionnel. L’actrice toute de noir vêtue porte déjà le deuil. La mort rode dès les premiers instants dans cette bourgade d’une vingtaine d’âmes sans représentant de la loi. Le Wyoming environnant, enneigé et désert, semble au bout du monde isolé de tout et régi par aucune loi.

Sans aucune star à son casting, La chevauchée des bannis pourrait passer pour un western de série B. Mais les qualités de la mise en scène d’André de Toth élèvent ce western parmi les meilleurs du genre. En hésitant avec malice entre champ et hors-champ, André de Toth opte en définitive pour u bord de cadre pour « dévoiler » sa scène d’extraction d’une balle de colt. Cette douloureuse expérience pour le blessé se voit ainsi transcender en petite séance de torture pour les spectateurs. Finement orchestrée, la scène de bagarre à mains nues s’avère aussi efficace avant que, musique entêtante à l’appui, les mouvements de caméras à 360 degrés sur la scène de danse ne nous fassent perdre la tête.

Aux sacrifices humains viendront s’ajouter les sacrifices de chevaux dans une deuxième partie de film durant laquelle le titre du film trouve toute sa justification. Dans la profondeur des neiges, l’enlisement des hommes et des chevaux menace, le finale ne peut être que fatal, sans issue, désespéré.

Histoire permanente des femmes cinéastes

Jeunes filles en uniforme

de Leontine Sagan (1931, 1h35)

À la mort de sa mère, Manuela (Hertha Thiele), fille d’officier, est envoyée dans une institution pour jeunes filles. Dans ce pensionnat à la discipline rude, Mademoiselle von Berburg (Dorothea Wieck) est une préceptrice adorée de ses jeunes élèves. Très vite, Manuela s’éprend de son professeur. Mais lorsque l’adolescente avoue publiquement son amour, le scandale éclate.

Durant sa présentation, Delphine Gleize plaça Jeunes filles en uniforme entre Zéro de conduite et M le maudit tout en évoquant un film sensuel et charnel, véritable plaidoyer pour l’homosexualité féminine. Un film de femmes, casting exclusivement féminin, réalisé par une femme, Leontine Sagan.

Notre avis (**1/2) : Le mot uniforme présent dans le titre du film évoque bien sûr la tenue uniformisée du pensionnat de jeunes filles qui sert d’unique lieu du film. Il suggère également l’ordre militaire puisque ordre et discipline règnent en celui, jusqu’à souligner ces deux mots sur un même sous-titre. Les rubans et les médaillons qu’ils portent trônent comme des décorations militaires sur les poitrines du personnel féminin encadrant. De même, dans les réunions de ces encadrants, on parle invariablement allemand, anglais ou français comme dans un conseil de guerre où sont discutées les stratégies à suivre.

Jeunes filles en uniforme est un film subversif à plus d’un titre. Il y a l’homosexualité féminine, un tabou renforcé par le fait que cette homosexualité s’exprime dans le cadre d’une relation entre une femme majeure et une jeune fille mineure. Pour leur part, des rapports dominants-dominés sont renforcés par une mise en scène usant de cadres et de prises de vue signifiants. Enfin, la subversion est aussi d’ordre politique. Les allusions à la situation politique allemande du début des années 30 (film réalisé en 1931) est guère allusive. N’entendons-nous pas au détour d’un dialogue que la faim et la soumission sont nécessaires au retour à la grandeur d’une patrie…

Together

de Lorenza Mazzetti (1956, 0h52)

Deux dockers sourds-muets (Michael Andrews et Eduardo Paolozzi) vivent dans le vacarme des quartiers Est de Londres. Ignorant les moqueries, ils mènent, côte à côte, une vie solitaire entre docks désolés et pubs sordides. Un jour, un drame survient.

Notre avis (***) : En réalisant Together en 1956, Lorenza Mazzerri signa l’acte de naissance du Free cinema anglais, un cinéma social qui s’intéressera à la classe ouvrière britannique et aux quartiers populaires.

Sur la base d’un récit ténu, Lorenza Mazzerri expérimente un cinéma nouveau. Autour de ses deux protagonistes principaux sourds et muets et aux profils de Laurel et Hardi gravitent des enfants des rues, en l’occurrence celles du East End londonien au mitan des années 50. L’un des intérêts de Together réside dans ce East End transformé en vaste chantier arpenté par nos deux héros.

L’autre intérêt du film réside dans le traitement de la narration. Dès la première séquence les cadres proposés surlignent les handicaps des deux principaux protagonistes. Les cadrages ciblent les mains de celui qui « parle » et le regard de celui qui « écoute ». Les rares dialogues entendus sont ceux des scènes dans lesquelles nos deux héros sont étrangers et pas parties prenantes. Par cette expérience singulière, Lorenza Mazzerri place le spectateur dans une situation voisine de ses deux acteurs en vue de restituer deux handicaps qui pourraient se révéler fatals.

Sublimes moments du muet

Un chapeau de paille d’Italie

de René Clair (1928, 1h55)

Alors que Fadinard (Albert Préjean) est en chemin pour son mariage, son cheval croque à belles dents le chapeau de paille d’Anaïs (Olga Tschechowa). Celle-ci, en galante compagnie, craint que la disparition du chapeau n’éveille les soupçons de son mari. Les amants exigent qu’il soit remplacé par un modèle identique. Suivi de toute la noce, Fadinard se lance à la recherche du chapeau compromettant…

Lors de sa présentation du film, Emilie Cauquy de la cinémathèque française précisa que la restauration 4K faite en 2016 portait sur la version originale et musicale de 1928 en noir et blanc colorisé. La musique (13 musiciens) a été composée par Raymond Alessandrini et soigneusement synchronisée aux actions montrées dans le film. Elle accompagne ainsi parfaitement les gags.

Notre avis (***) : Dans Un chapeau de paille d’Italie, René Clair relève le défi de porter au cinéma la pièce de théâtre éponyme alors portée par ses dialogues et ses chansons, soit deux caractéristiques non exploitables dans le cinéma muet de l’époque. Sur les deux heures que dure le film, René Clair pousse ce défi jusqu’à l’utilisation d’un faible nombre de cartons. Le réalisateur amène chaque action par des objets et privilégie un comique visuel et mécanique jouant sur des détails et des répétitions. La version restaurée projetée est de qualité mais avec un grain assez prononcé et une dernière bobine non colorisée.

Le masque de fer

d’Allan Dwan (1929, 1h35)

La naissance d’héritiers jumeaux, à la cour de Louis XIII (Rolfe Sedan), est une menace pour le royaume de France. Inquiet, le cardinal de Richelieu (Nigel De Brulier) décide de garder la nouvelle secrète et envoie le premier-né en Espagne. Mais le comte de Rochefort (Ullrich Haupt), ambitieux et fourbe, s’empare de l’enfant, qu’il élève dans une haine féroce de son frère. Pendant ce temps, d’Artagnan (Douglas Fairbanks) veille sur Louis XIV (William Bakewell). Mais le moment venu, le comte fait enlever le souverain et installe son jumeau sur le trône.

Notre avis (***) : Dans Le masque de fer, Douglas Fairbanks portent plusieurs casquettes. Celle de l’acteur bien sûr, celle du coproducteur et celle du coscénariste sous le pseudonyme d’Elton Thomas. Devant la caméra, l’acteur est omniprésent et incarne un d’Artagnan qui ne ménage pas ses efforts. Réalisée par le très prolifique Allan Dwan, cette superproduction constitue une grande fresque plus politique (complots et trahisons / succession de Louis XIII) qu’historique. Les figurants costumés sont nombreux et évoluent sur une bande originale foisonnante orchestrée par Hugo Riesenfeld. Dans cet ultime film muet de Douglas Fairbanks, quelques mouvements de caméra sont à remarquer (caméra devançant un groupe de chevaux montés) ainsi que deux séquences sonores entièrement dédiées aux vocalises du « king of Hollywood ».

Rétrospective Harold Lloyd

Faut pas s’en faire

de Fred C. Newmeyer et Sam Taylor (1923, 1h)

Harold (Harold Lloyd) est un milliardaire oisif, doublé d’un hypocondriaque notoire. Accompagné de son valet et de son infirmière, il part en quête de repos sur une île d’Amérique latine du nom de Paradisio. Comble de la malchance, une révolution éclate. Éternel ingénu, Harold ne semble pas se rendre compte de la situation…

Notre avis (**) : Éternellement placé entre Buster Keaton et Charlie Chaplin, Harold Lloyd coréalise Faut pas s’en faire et y interprète un personnage lunaire, étranger à l’environnement qui l’entoure qui, aidé par quelques cascades et trucages vidéo, fait de ce film l’un des plus proches de l’univers de Buster Keaton qu’Harold Lloyd n’ait jamais produit. L’univers de Faut pas s’en faire est assez singulier et étranger pour les spectateurs et son protagoniste principal. Les codes vestimentaires employés font penser au Mexique et la multitude des figurants mis en scène sont ceux d’une véritable armée mexicaine.

Ça t’la coupe !

de Fred C. Newmeyer et Sam Taylor (1924)

Harold (Harold Lloyd) est un jeune tailleur bégayant, paralysé devant la gent féminine. À ses heures perdues, il rédige pourtant un manuel de séduction, prétendument inspiré de sa propre expérience. Le manuscrit achevé, il décide de le soumettre à un éditeur. En chemin, il tombe sous le charme de Mary (Jobyna Ralston), promise à un autre homme.

Notre avis (**) : De facture classique, ce film avec Harold Lloyd se démarque cependant par une longue séquence de poursuite parfaitement orchestrée durant laquelle le maître du slapstick empruntera de nombreux moyens de déplacement. Cette séquence fera référence et sera maintes fois imitées notamment par Buster Keaton en 1925 dans Fiancées en folie.

Vive le sport !

de Fred C. Newmeyer et Sam Taylor (1925, 1h16)

Harold (Harold Lloyd) est un étudiant en mal de popularité. Il est prêt à tout pour conquérir le campus, mais ses tentatives maladroites font de lui la risée de ses camarades. Son unique chance de réhabilitation ? Rejoindre l’équipe de football !

Avant d’aller rejoindre Luc Dardenne dans la salle pour assister à la projection 35 mm du film, Benoît Heimermann souligna que Harold Lloyd demeurait moins connu que ses contemporains Buster Keaton et Charlie Chaplin. Trois facteurs peuvent expliquer cette observation. Harold Lloyd à jouer dans moins de longs-métrages que Keaton et Chaplin, ne s’est jamais mis en scène et avance un personnage à la physionomie moins marquée. Si ses deux compères avaient choisi la boxe pour réaliser leur film sur le sport, Harold Lloyd en fit de même dans La soupe au lait mais son grand film sur le sport reste ce Vive le sport ! Et si le football américain a été le sport retenu, cela est essentiellement dû à son producteur Fred Newmeyer, très amateur de cette discipline. Benoît Heimermann fit remarquer que dans Vive le sport ! que les scènes faisant apparaître du public sont des prises de vue faites sur un réel public.

Notre avis (***) : Dans Vive le sport !, Harold Lloyd ne ménage pas ses efforts et fait preuve d’un enthousiasme à toute épreuve. En conséquence, le rythme du film demeure soutenu de bout en bout. Que Harold Lloyd fasse office de sparring-partner ou soit le doigt sur la couture, son engagement est sans faille. A noter en début de film, l’utilisation d’intertitres à la calligraphie originale.

William Friedkin

Le convoi de la peur

de William Friedkin (1977, 2h01)

Quatre étrangers au passé trouble (Roy Schneider, Bruno Cremer, Francisco Rabal et Amidou) échouent dans une dictature sud-américaine et s’engagent dans une compagnie pétrolière. Lorsqu’un puits s’enflamme, il faut combattre le feu par explosion. Contre la promesse d’une vie meilleure, les quatre hommes acceptent d’acheminer un chargement de nitroglycérine par camions, à travers une jungle épaisse et pleine de dangers…

Lors de la présentation du film, Jean-Paul Salomé évoqua le tournage cauchemardesque du Convoi de la peur qui passa notamment par un changement de chef opérateur ou encore par la construction de deux ponts pour respectivement 1 et 3 millions de dollars. Le projet même du film eut une genèse compliquée et émaillée de multiples contretemps dont un changement complet du casting après les désistements successifs de Steve McQueen, Marcello Mastroianni et Lino Ventura. Et si la distribution finale s’avère moins « bankable », le budget de production ne se limita pas pour autant au montant estimé.

Notre avis (***) : William Friedkin roule de mécaniques hors d’âge et bricolées au détriment de la psychologie de ses quatre héros incarnés par Roy Schneider, Francisco Rabal, Bruno Cremer et Amidou. Le parcours de ces derniers, long de 218 km s’annonce chaotique et explosif. Il le sera, même à bas régime, par un filmage nerveux et un montage calculé. Parmi les instants de bravoure, il y a bien sûr celui de la traversée du pont par les deux camions sous des trombes d’eau. William Friedkin réalise ainsi son Fitzcarraldo (1982, Werner Herzog) non pas sur, mais sous les flots. La fin hallucinée du trajet est l’aboutissement et le prolongement d’un projet hallucinant.

Le cinéma français par Bertrand Tavernier

Voyages à travers le cinéma français

de Bertrand Tavernier (2017, 1h52)

En huit épisodes – près de sept heures et demie de projection -, Bertrand Tavernier, cinéaste-cinéphile, poursuit sa plongée dans le cinéma français des années 1930 à 1970, entamée en 2016 avec son film Voyage à travers le cinéma français.

Épisode 7 : Les Méconnus – 54 min

Épisode 8 : Mes années 60 – 58 min

Notre avis (****) : Les méconnus et les années 60 de Bertrand Tavernier

Centenaire Jean-Pierre Melville

Bob le flambeur

de Jean-Pierre Melville (1956, 1h38)

Bob (Roger Duchesne), ancien gangster, s’est retiré des affaires pour se consacrer à son unique passion, le jeu. Il fréquente des tripots où se croisent des individus plutôt louches. Un soir, il rencontre Anne (Isabel Corey), une jeune fille, qui, faute d’argent, est sur le point de se prostituer. Bob décide de l’aider financièrement et de l’accueillir chez lui. Paulo (Daniel Cauchy), jeune homme vouant une admiration sans bornes à Bob, ne tarde pas à s’intéresser à la jeune fille. Bob, ruiné, décide de se refaire et accepte de cambrioler le casino de Deauville le jour du Grand Prix.

Dans son excellente présentation du film avant sa projection, Jean-Claude Raspiengeas nous informa que le tournage de Bob le flambeur avait duré quatre mois. Une durée longue non pas liée à la complexité du projet mais au manque de moyens financier qui contraignit Jean-Pierre Melville à procéder à une tournage par bribes. Ce film est construit sur le premier scénario original que le réalisateur porta à l’écran. Il marque aussi l’entrée de son auteur dans le polar noir bien que Jean-Pierre Melville considérait ce film plus comme une comédie de mœurs dans le monde des truands à l’ancienne.

Notre avis (****) : Dans ce premier polar, Jean-Pierre Melville impose un style différent de celui constaté dans les séries noires à la française. Le réalisateur emprunte bon nombre des codes des polars produits par cinéma américain mais y adjoint une façon de filmer, notamment les extérieurs, très modernes. Bob le flambeur réalisé en 1956 contient déjà quelques éléments de ce qui fera quelques années plus tard le succès de films de la Nouvelle Vague. A travers son personnage-dandy principal incarné par Roger Duchesne (et connu du Milieu parisien), Jean-Pierre Melville déroule une intrigue assez simple dont on regrettera un épilogue un peu expéditif dans son exécution.

Séances spéciales

Chronique d’un monde d’images

de Christian Guyonnet (2017, 59 min)

« Il y a soixante-dix ans, en 1946, la France a été à l’avant-garde en créant le Centre national de la Cinématographie. Il visait à soutenir et protéger un cinéma national sous les décombres de la Seconde Guerre mondiale. Chargé d’aider au financement de la création et de réguler les marchés du cinéma et de l’audiovisuel, sa mission est aussi d’entretenir et de valoriser le patrimoine cinématographique. » (Chronique d’un monde d’images, CNC / Cherche-Midi)

Depuis 1946, le CNC est un acteur-clé du paysage cinématographique français. Entre préservation du passé et enjeux de demain, entre les pouvoirs publics et les professionnels, le Centre mène une politique de soutien en faveur du cinéma, art mais aussi industrie. Sa naissance fut un moment important dans l’histoire des institutions culturelles.

À travers les interviews de grands cinéastes et des extraits d’œuvres marquantes de l’histoire du cinéma, Chronique d’un monde d’images souligne la richesse et la vitalité d’un secteur qui, tout en préservant son passé, regarde inlassablement vers l’avenir.

Documentaire vu lors du Festival du Film Francophone d’Angoulême 2017, voici l’avis que nous portions alors.

Notre avis (***) : Les cinq premières minutes de ce documentaire sont consacrées à des témoignages élogieux de réalisateurs à l’adresse du CNC. Passée cette introduction en forme d’auto-promotion, le documentaire gagne en intérêt en alternant extraits de films et interviews en français de réalisateurs reconnus (Gavras, Haneke, Polanski, Mungiu, Varda, Kaplish, etc.). En interrogeant ces cinéastes sur ce qu’est le cinéma, un film, la cinéphilie ou encore les motivations à réaliser un long-métrage, Chronique d’un monde d’images éclaire le 7ème art d’une lumière nouvelle.

Grandes projections

1900

de Bernardo Bertolucci (1976, 5h16)

Alberto (Robert De Niro) et Olmo (Gérard Depardieu) sont nés le même jour, au cœur de l’été 1900, au sein d’un domaine agricole de la province d’Émilie, au nord de Italie. L’un est le petit-fils du propriétaire (Burt Lancaster), l’autre celui d’un des métayers (Sterling Hayden). Amis, ils grandissent ensemble, dans un climat qui oppose les paysans et leurs patrons.

Récemment restauré, 1900 de Bernardo Bertolucci fait l’objet de sa deuxième première mondiale après avoir au festival de Venise en septembre dernier. Cette information nous est fournie par Thierry Frémaux qui, avant la projection du film, tient à préciser que c’est la véritable version originale qui sera projetée, à savoir la version italienne et non anglaise.

Notre avis (****) : Découpée en deux parties, la vaste fresque mise en images par Bernardo Bertolucci et en musique par Ennio Moricone couvre près de 50 ans de l’histoire de l’Italie de l’été 1900 à la libération de l’Italie en 1945. Le casting convoqué impressionne et rassemble Robert de Niro, Gérard Depardieu, Donald Sutherland, Burt Lancaster. La reconstitution d’époque, très travaillée et très précise, impressionne tout autant. Ainsi, sur trois générations, les oppositions entre les Berlinghieri, famille de propriétaires terriens, et les Dalco, famille de simples paysans sont le reflet d’une lutte de classes acharnée sur fond de montée du fascisme.

La première partie montre un bel équilibre entre les deux parties mises en opposition. Mais au fur et à mesure de la montée du fascisme, la deuxième partie de 1900 apparaît plus militante et emprunte quelques raccourcis teintant cette deuxième moitié d’un certain manichéisme qui vaudra au film quelques critiques idéologiques défavorables lors de sa sortie en 1976. Œuvre au long cours, 1900, dans toute sa crudité et cruauté parfois inconfortables, déborde d’ambition et d’une savante écriture.

Reds

de Warren Beatty (1981, 3h15)

1915. John Reed (Warren Beatty), dit Jack, jeune homme originaire d’une famille aisée de Portland, est journaliste au journal radical The Masses. Militant pour les droits des travailleurs, il s’engage contre l’entrée en guerre des États-Unis. Jack rencontre Louise Bryant (Diane Keaton), épouse d’un dentiste, journaliste et militante féministe. S’engage alors entre eux une relation libre, passionnelle et intellectuelle. Jack propose à Louise de le suivre à New York.

Notre avis (**) : Dans son biopic romancé du couple formé par les journalistes militants John Reed et Louise Bryant, Warren Beatty insère des témoignages anonymes contemporains face caméra et sur fond noir. L’identité de ces témoins n’est révélée que dans le déroulé du générique de fin alors que la nature de leur lien avec les deux journalistes ne soit indiquée. D’un intérêt variable et manquant de contextualisation, ces témoignages viennent pour certains empiéter sur la partie biopic de Reds.

Dans celle-ci, Warren Beatty privilégie la romance et les problèmes du couple de journaliste au détriment des aspects liés au militantisme politique, notamment dans la première partie du film. La narration avare en repères géographiques et temporels gagne encore en confusion par un montage alterné durant la première heure de projection. Malgré la qualité et la variété des lieux filmés c’est l’aspect patchworks de Reds qui domine au terme d’un récit en deux parties sur plus de 3 heures qui n’atteint pas toujours la cible visée.

Nouvelles restaurations

L’affaire du courrier de Lyon

de Claude Autant-Lara et Maurice Lehmann (1937, 1h32)

Le 27 avril 1796, la malle-poste de Lyon transporte une importante somme d’argent pour l’armée d’Italie. Mais le convoi est attaqué par des brigands. La police mène l’enquête. Joseph Lesurques (Pierre Blanchar), un bourgeois parisien, victime de sa ressemblance frappante avec le chef des malfaiteurs, est arrêté et condamné à mort.

Notre avis (**1/2) : Dans L’affaire du courrier de Lyon, Claude Autant-Lara et Maurice Lehmann adaptent à l’écran « l’affaire Lesurques » qui  défraya la chronique à la fin du XVIIIème siècle. Le duo de réalisateurs reconstitue l’évènement puis restitue le procès qui suivit tout en expurgeant le film de tout effet romanesque pesant. La narration ainsi simplifiée aurait alors gagné à sa faire s’entrecroiser les deux personnages incarnés par Pierre Blanchar, un peu théâtral. Le coupable laisse trop rapidement la lace à l’innocent pour ne la reprendre qu’en toute fin de métrage. La réalisation est classique mais le film bénéficie de quelques bons mots imaginés par Jean Aurenche.

Ressorties

Le coureur

d’Amir Naderi (1984, 1h34)

Amiro (Majid Niroumand), 12 ans, vit seul sur les bords du Golfe persique, dans la cale d’un bateau abandonné. Tour à tour, il cire les chaussures des étrangers, ramasse des bouteilles vides ou vend de l’eau glacée. Mais Amiro apprend très vite que, pour survivre, il doit lutter, courir et être le premier. Rêvant d’horizons nouveaux, le petit garçon sait qu’il ne lui manque qu’une chose pour remporter la course : apprendre à lire.

En avant-séance, la représentante du distributeur du film fit le constat que le réalisateur iranien Amir Naderi était plus connu par les festivaliers que par le grand public. Réalisé en 1985 soit quelques années après la révolution que connut l’Iran, ce film a su contourner la censure en mettant en scène un enfant. Cette même année 1985 était aussi marquée par la guerre entre l’Iran et l’Irak ce qui contraignit le réalisateur à déplacer son tournage dans dix villes différentes en fonction de l’avancée du front.

Notre avis (**) : La narration du Coureur est exigeante et très (trop ?) métaphorique. En mettant en scène son jeune protagoniste dans divers petits boulots mal rémunérés et en le déplaçant de rue en terrains vagues, Amir Naderi confère à son film un aspect programmatique. Le port ouvert sur la mer, les bateaux prenant le large, les trains et l’aérodrome sont autant d’invitations à un ailleurs moins miséreux pour Amiro, jeune orphelin. L’espoir d’un départ pour un autre pays figuré par les marins du port et les touristes se faisant cirer les chaussures contre quelques pièces. La clé d’un possible départ réside dans l’alphabétisation de notre jeune héros. Un alphabet qui faudra apprendre à haute voix et le crier très fort. Sans cet apprentissage et sans combattre l’adversité de chaque instant, le doux espoir d’Amiro pourrait fondre comme un pain de glace…

Trésors et curiosités

Morceaux d’amour

d’Ivan Cherkelov (1989)

Trois jeunes couples, amis de longue date, vivent ensemble, comme une seule et même famille. Bientôt, chacun réalise que cette existence hermétique, coupée du monde, ne les rend plus heureux. Entre culpabilité et insatisfaction, les relations entre les amis commencent à s’envenimer…

Morceaux d’amour a été écrit et réalisé en 1988 par Ivan Cherkelov soit un an avant la chute du communiste dans l’ancien bloc de l’Est. Ce film iconique et emblématique en Bulgarie est l’un des films fondateurs de la nouvelle vague du cinéma bulgare. Le très récent travail de restauration 2K du film a duré un mois et demi et a été mené sur l’initiative d’Ivan Cherkelov suite à la découverte d’un copie en négatif à Berlin où vit désormais le réalisateur bulgare.

Notre avis (***1/2)Ivan Cherkelov met en scène trois couples amis. Sans enfant, approchant la trentaine, ces trois hommes et femmes d’interrogent sur leur existence alors que leur amitié est mise en danger. Le réalisateur emploie des filtres de couleur dont les teintes changent d’une scène à l’autre avec cependant une prédilection pour la couleur marron. Ce procédé maintenu durant toute la durée du métrage ne relève pas d’un effet arty. L’ambiance chromatique obtenue est parfaitement étalonnée entre douceur et austérité et permet de remplacer les couleurs par des nuances voisines les unes des autres. Agrémenté d’une belle bande originale, Morceaux d’amour n’a rien d’ostentatoire mais tout d’une petite pépite très nouvelle vague et traversée par quelques fulgurances visuelles remarquables.

Vers l’inconnu ?

de Georges Nasser (1957, 1h20)

Dans les montagnes du Liban, un homme (Nazha Younes) et sa famille vivent dans la pauvreté. En quête d’une vie meilleure, il abandonne sa femme et ses fils et part pour le Brésil. Les années passent, la mère élève seule ses enfants. Vingt ans plus tard, le cadet s’apprête lui aussi à quitter le village, lorsqu’un vieillard vêtu de guenilles fait son apparition.

Dans sa présentation du film, Myriam Sassine de la société Abbout Productions, précisa que Vers l’inconnu ? réalisé en 1957 par Georges Nasser était le vrai premier long-métrage d’auteur du cinéma libanais. Il eu l’honneur d’une sélection à Cannes ainsi que le deuxième des trois films réalisés par Georges Nasser qui furent peu ou pas distribués à l’étranger. Le tournage pendant onze mois de Vers l’inconnu ? s’explique par le peu de matériels dont disposait alors le metteur en scène.

Notre avis (**) : Georges Nasser aborde le thème de l’abandon des terres natales par les pères et fils à la recherche d’un ailleurs meilleur, en l’occurrence le Brésil. Sans métaphore, le récit se montre didactique. Avant tout figurative et statique, l’incarnation des personnages se révèle perfectible. Vers l’inconnu ? prend même sporadiquement des airs de document ethnographique à grand renfort de danses et de musiques locales quand ces dernières ne viennent pas surligner le pathos sous jacent. Et, malgré les apparences, si la reconnaissance n’a pas lieu, le lien du sang demeurera la seule vérité.

La dame sanglante

de Viktor Kubal (1980, 1h14)

Au château de Čachtice vit la jeune et douce comtesse Elizabeth. Alors qu’elle se promène dans un bois voisin, un orage éclate. Souffrante, elle trouve refuge chez un bûcheron qui reste à son chevet. La comtesse tombe éperdument amoureuse de lui, mais doit retourner au château. Avant de le quitter, elle lui offre littéralement son cœur. Dès lors, Elizabeth se transforme en une créature cruelle et glaciale. La légende de la dame sanglante est née.

Notre avis (**) : Réalisé en 1980 par Viktor Kubal, La dame sanglante est un film d’animation slovaque qui est resté longtemps invisible jusqu’à sa récente restauration. Viktor Kubal, caricaturiste, scénariste et réalisateur a été l’auteur de plus de deux cents courts-métrages avant de réaliser son premier long-métrage en 1976.

Dans La dame sanglante, Viktor Kubal retrace la légende d’un comtesse slovaque qui fut accusée d’atroces sévices pratiqués sur des jeunes filles. Par l’intermédiaires de dessins très simples, voire enfantins, le réalisateur crée un univers atypique. D’abord doux et poétique, l’ambiance s’assombrit progressivement au fur et à mesure de l’avancée du récit notamment par l’emploi d’une bande originale devenant de plus en plus heurtée et lugubre. L’intérêt de ce film d’animation réside dans la figuration de la violence et de la folie au moyen de dessins simples et dans l’utilisation de la symbolique du cœur.

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