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Cinélatino 2021 – Compétition longs-métrages de fiction

A l’image de la Berlinale, les 33èmes rencontres de Toulouse de Cinélatino se sont déroulées en ligne tout en conservant une programmation en salles qui interviendra du 9 au 13 juin si la crise sanitaire n’en décide pas autrement. La programmation proposée sur la plateforme https://online.cinelatino.fr est ouverte jusqu’au 5 avril et donne à voir une centaine de métrages dont une majorité mis en compétition. Qu’ils soient courts ou longs, documentaires ou de fictions, les films de l’édition 2021 tracent un large panorama du cinéma d’Amérique latine. Nous revenons ici sur la compétition des longs-métrages de fiction.

Hors compétition, le festival Cinélatino s’est ouvert sur Heroic losers, un film de Sebastián Borensztein diffusé parallèlement sur Ciné+. Derrière ce titre anglais, au demeurant peu approprié, se cache une comédie animée par un casting regroupant la fine fleur des acteurs argentins. Autour de Ricardo Darín endossant le rôle central gravitent en effet son fils Chino Darín mais aussi Luis Brandoni, Daniel Aráoz ou encore Verónica Llinás. Autant de « couillons » selon la définition que nous donne le réalisateur-scénariste littéralement à l’écran en début de métrage. Le titre Heroic losers renvoie à cette définition. L’adhérence du titre et de la définition du mot « couillon » reste imparfaite à notre regard. Nos antihéros se lancent en effet dans le cofinancement d’une coopérative agricole pour remettre en route des silos abandonnés. Alors que l’argent est en partie réuni intervient en Argentine durant cet été 2001 une grave crise économique. L’argent collecté est bloqué sur un compte bancaire et le prêt bancaire sollicité suspendu.

Comment récupérer l’argent soustrait pour mener à bien leur projet collaboratif ? Sebastián Borensztein oriente son récit dans une veine tragi-comique. Mais plus la narration progresse, plus la comédie prend le pas sur la tragédie. Derrière une voix off (celle de Ricardo Darín) un peu trop présente par instant et derrière un sous texte politique (le péronisme vaincra), Heroic losers se révèle être une comédie bien rythmée ménageant quelques développements inattendus. L’ensemble est distrayant mais en rien révélateur des douze longs-métrages de fiction mis en compétition.

En effet, les films composant la sélection officielle de Cinélatino 2021 s’ancrent dans des drames contemporains à quelques rares exceptions près. Parmi ces exceptions, il y a Nouvel ordre, dernière réalisation en date de Michel Franco. Le cinéaste mexicain dont on a tant aimé Después de Lucía (2012) remporte le Prix du jury. Une récompense attendue puisque le cinéaste mexicain est le réalisateur ayant la plus forte notoriété parmi ceux mis en compétition. Mais l’attente provenait aussi des qualités mises dans son dernier opus en date.

Michel Franco place l’action de Nouvel ordre dans un futur proche mais non daté du Mexique. Le futur mis en images anticipe peu tant il est prévisible pour le Mexique certes, mais pas uniquement. Un mariage est célébré dans une villa cossue des beaux quartiers de Mexico. La mariée est habillée d’un tailleur de couleur rouge. Ce rouge, couleur de sang, de colère et de rage mais aussi couleur symbole des luttes notamment de classes. Il y a un peu de toutes ces nuances dans le rouge porté ici ostensiblement par la jeune épouse au sein d’un milieu social aisé. Dehors gronde le peuple. La radio et la télévision relatent les émeutes, les pillages puis les exécutions. Les images montrées, la violence filmée sont crus. Le cinéma de Michel Franco se révèle ici de nouveau radical au fil d’un scénario qui ménage quelques développements inattendus jusqu’à une épilogue muet et abrupt comme le réalisateur mexicain en est coutumier. Pour Nouvel ordre, parfois démonstratif, la radicalité de la mise en scène se marie à merveille avec un propos des plus clivant. L’ensemble est audacieux et… risqué. Là encore, dans un futur que nous espérons proche, à savoir quand ce film sortira en salle, les critiques seront divisés. Du contenu du film tout et son contraire sera écrit. Mais n’est-ce pas là conséquence première d’un film sur lequel une position neutre est difficilement tenable ?

Le Grand prix coup de cœur est décerné à Micaela Gonzalo pour La chica nueva. Le premier mérite de ce premier long-métrage tient dans sa concision : génériques compris, le film n’excède pas les quatre-vingt minutes. Une courte durée laquelle la réalisatrice suit sa jeune héroïne principale sans le sou partie rejoindre de l’autre côté du pays (Rio Grande) son demi-frère qu’elle connaît à peine. La réalisatrice argentine fait ainsi le récit d’une jeunesse précaire où les trafics illicites permettent de maintenir un semblant de niveau de vie. Une réinsertion par le travail pourrait servir d’échappatoire. La chica nueva fait le récit ancien d’une lutte de tous les jours pour trouver une place dans la société libérale contemporaine. Pour qualifier cette première réalisation, nombre de critiques évoqueront le cinéma des frères Dardennes. Nous nous garderons de suivre cette voie si ce n’est pour caractériser une mise en scène peu inspirée.

Rodrigo Sepúlveda présentait Tengo miedo torero et a obtenu le Prix Ciné+ ainsi que celui remis par La Dépêche du Midi. Le cinéaste chilien officiant plus généralement pour la télévision livre une œuvre non contemporaine. Il place l’action de son film dans le Chili de 1986 entre dictature et tremblements de terre. Son personnage principal interprété par Alfredo Castro est un homme d’âge mûr mais qui s’est depuis son enfance senti femme. Travesti depuis toujours, « La loca del frente » va par naïveté et par amour s’impliquer les préparatifs d’un attentat anti-Pinochet.

De ce film on peut craindre de prime abord la part outrancière vis-à-vis de son personnage principal et marginal qui ne parle de lui qu’au féminin. Ces craintes sont rapidement levées par le canevas narratif plutôt dynamique dans l’enchaînements des évènements. L’absence d’entrave tend cependant à la facilité scénaristique au risque de mettre à nu quelques invraisemblances. Un soin particulier est apporté à l’éclairage des scènes en faisant notamment varier la couleur des lumières baignant les lieux filmés. Les couleurs délavées dominent dans ces lieux délabrés et décrépis (tremblement de terre récent). Pourtant ces couleurs et leur filmage apportent sur l’écran une certaine joliesse masquant presque par miracle les tons ternes des lieux.

On peut regretter que Rodrigo Sepúlveda ait laissé trop en marge (à notre goût) le pan politique de Tengo miedo torero (manifestations contre le régime de Pinochet, mouvements d’opposition, etc.). Ces éléments épisodiques et périphériques dans le film auraient mérité d’alimenter plus en profondeur le fil narratif.

Soulignons enfin la belle prestation d’Alfredo Castro dans un rôle difficile qui aurait amené bien d’autres acteurs moins subtils à en faire trop. L’acteur chilien est mis en avant par Cinélatino 2021 : quatre de ses films sont visibles en ligne, six autres films seront programmés en juin dans le Cinélatino 2021 version salles. Homme de théâtre, Alfredo Castro n’a débuté au cinéma qu’à l’âge de 50 ans en 2006 dans Fuga, premier film de Pablo Larraín. Depuis, Castro a multiplié les rôles sur le grand écran, collaboré plusieurs fois avec Larraín, et est devenu, sur le tard, un acteur réputé. Le festival Cinélatino lui a remis une double mention venant saluer son interprétation du personnage principal de ce film et de Karnawal réalisé par Juan Pablo Félix.

Le Prix FIPRESCI (Fédération Internationale de la Presse Cinématographique) a été décerné à Casa de antiguidades de João Paulo Miranda Maria. Ce film brésilien est fait de peu de mots et échappe aux caractéristiques du cinéma d’aujourd’hui. Il est toujours réjouissant de constater que ce type d’œuvres exigeantes parvienne à glaner quelques prix dans divers festivals. Le réalisateur a convoqué pour le rôle central Antônio Pitanga, acteur noir emblématique du Cinéma Novo. Pitanga interprète Cristovam originaire de Goiás exilé dans une colonie autrichienne installée dans le sud du pays.

Un homme noir nordiste d’origine rurale exilé pour raison économique dans un sud blanc. Miranda Maria joue sur les contrastes de couleurs, de cultures et d’éthique. Le racisme isole Cristovam tant dans sa vie professionnelle que personnelle. Il vit à l’écart de la communauté avec pour seul compagnon son chien amputé d’une patte (amputation à rapporter l’existence même de son maître). Il y a dans Casa de antiguidades une application certaine apportée à sa réalisation. Les cadres sont ainsi composés avec soin et le cinéaste s’applique dans ce premier long-métrage à visiter plusieurs genres cinématographiques. Ce choix de réalisation et de mise en scène apporte à la narration des reflets fantasmagoriques troublants.

Le Prix SFCC de la critique revient à Diana Montenegro pour El alma quiere volar. Il y a dans ce premier long-métrage une ambition démesurée de la part de la jeune réalisatrice colombienne. Le sujet porté est d’importance : les violences conjugales. Dans ce film, les victimes sont les femmes d’une même famille sur plusieurs générations. Le regard porté est celui de la plus jeune, Camila, 10 ans, pas encore mariée mais promise à cette « malédiction » familiale !

L’angle de traitement de cette thématique particulièrement difficile à traiter est surprenant. Etait-ce le plus approprié ? Nous en doutons. La réalisatrice-scénariste avance un récit au féminin enfermé dans une famille sur plusieurs générations vivant sous le même toit. Les maris violents, morts pour la plupart, sont donc absents du microcosme mis en scène qui jouit par conséquent d’une forme de liberté retrouvée, une délivrance.

La narration déployée est fragile et maladroite. Elle s’empreigne avant tout de croyances religieuses et ésotériques ce qui provoque une distanciation supplémentaire vis-à-vis des spectateurs. Dans ce domaine, El alma quiere volar prend des airs de catalogue de croyances en tout genre. Le récit s’appuie aussi sur quelques chansons dont les paroles sous-titrées ne cadrent pas entièrement avec le contenu du film.

Le film véhicule aussi une certaine impudeur qui le dessert au même titre que l’accumulation de scènes n’irriguant pas la narration. Une irrigation imparfaite dont l’origine tient notamment par des mises en situation mal ou pas amenées. L’unité narrative de El alma quiere volar pâtit beaucoup de ces défauts.

Enfin, l’ultime film récompensé, par les Prix CCAS et Rail d’Oc, est La ciudad de las fieras de Henry Eduardo Rincón Orozco. A travers le regard de Tato flanqué de ses deux meilleurs amis que sont Pitu et La Crespa, le film raconte une « Histoire de ma famille », mention portée en fin de métrage sur un écusson composé de fleurs. La famille en question est celle de Tato. Une famille dont il ne reste plus grand-chose puisque le film démarre sur l’enterrement de la mère de Tato faisant de celui-ci un orphelin de 17 ans.

La ciudad de las fieras n’est autre que Medellín, ville colombienne qui traîne sa mauvaise réputation, celle d’une violence urbaine subite au quotidien. Au-delà de cette violence, c’est aussi le racisme qui gangrène la vie de la communauté locale et donc du trio d’adolescents. Le hip-hop et le rap que Tato utilise avec brio sont de armes insuffisantes pour un adolescent livré à lui-même.

Parmi les films non récompensés figure notre coup de cœur. L’absence de prix pour Jorge Cuchí réalisateur de 50 o dos ballenas se encuentran en la playa nous étonne guère tant ce film s’adresse à un public restreint.

Un insert mentionnant que « Ce film est inspiré de faits réels survenus à Mexico en 2018 » introduit la séquence liminaire du film donnant à voir l’incendie volontaire d’une voiture. Ces faits sont ceux du jeu de la Baleine Bleue lancé sur les réseaux sociaux. Il consiste à relever 50 défis dont la violence va crescendo jusqu’au suicide. Ce jeu va provoquer la rencontre de Felix et Elisa, deux adolescents solitaires.

Le nombre 50 du titre invoque les défis. Les deux « baleines » du titre sont probablement Felix et Elisa. Mais quelle est cette plage de rencontre ? Dans ce film filmé en ville et dans des intérieurs, cette plage est possiblement imaginaire et/ou appartenant à un autre monde.

Cuchí oriente quasi exclusivement sa caméra en direction de ses deux jeunes protagonistes principaux. En dehors de ce duo, le monde extérieur est occulté.  Ainsi, les autres personnages dont les membres des familles de Felix et Elisa ne sont jamais filmés frontalement, jamais à visage identifiable et souvent placés en hors champ de la caméra. Leur « figuration » à l’écran sert uniquement à figurer le mal.

Le récit forme une spirale de désespoir et trace un itinéraire macabre dans lequel se miroite le mal être des deux adolescents. 50 o dos ballenas se encuentran en la playa est assurément à ne pas mettre devant tous les yeux. Ce film est une véritable proposition de cinéma mais s’adresse à un public averti. Certains passages sont compliqués à regarder au regard de la violence ou l’auto-violence filmée. De même, le différentiel de traitement constaté entre l’avant et l’après génère un changement d’ambiance dont l’interprétation peut prêter à confusion, voire à complaisance en fonction du regard que les spectateurs y poseront. Ce film marquant, potentiellement dérangeant, peut aussi être perçu comme ambivalent. Une grille de lecture adaptée doit être apposée au contenu du film.

On peut reprocher au réalisateur un usage trop fréquent et souvent sans valeur ajoutée du split screen durant sa première moitié du film. Cet élément perturbant plus la narration que la servant disparaît de la seconde moitié du métrage. Abstraction faire de cette caractéristique, la réalisation et la narration de ce premier film sont parfaitement maîtrisées. Cuchí y officie en tant que réalisateur, scénariste, monteur et coproducteur. Cette première réalisation est très prometteuse et force à inscrire ce jeune cinéaste mexicain parmi les auteurs dont il faudra suivre avec attention les prochaines réalisations.

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