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La Danse de Frederic Wiseman

La 21e édition du festival du film européen met à l’honneur le cinéaste Frederick Wiseman, décédé l’année dernière, en diffusant aux 7 parnassiens son documentaire de 2009 La Danse, le ballet de l’Opéra de Paris. Véritable immersion dans le monde très secret de la danse classique, ce long métrage porte un regard incisif et sans concession sur le quotidien des danseurs de l’opéra Garnier, chacun en quête d’absolu. Comme à son habitude, Wiseman privilégie l’authenticité et le naturalisme pur. Aucune interview ni voix off, le réalisateur américain pose sa caméra à l’écart sans jamais intervenir. Les danseurs et les professeurs continuent leurs entraînements routiniers sans se soucier d’être observés. Wiseman filme ces artistes à la manière d’un documentaire animalier, il laisse la vie couler comme un long fleuve tranquille et se fait invisible. Très peu de cinéastes peuvent se vanter d’avoir atteint un tel niveau de réalisme. Cependant, la durée du film, plus de 2h30, peut s’avérer une épreuve fatigante tant chaque jour se répète et se ressemble. Un pas de côté puis un pas de l’autre, quelques corrections par ci ou par là deviennent bien vite lassantes, en particulier pour qui nourrit peu d’affinités avec le ballet et l’opéra. Pour autant, la relative lenteur met au jour la rigueur éprouvante et spartiate auxquelles doivent se soumettre ces jeunes danseurs.

La Danse expose toute la structure de cette école, fragmentée en différents départements. Les danseurs étoiles s’entraînent à part avec des professeurs particuliers, d’anciens danseurs de préférence, tandis que le reste de la faculté répète en groupe. Nous remarquons alors que si la plupart des enseignants demeurent particulièrement athlétiques, certains se sont, disons le, laissés aller. Apparemment, la bonne forme ne constitue pas une condition pour enseigner, ce qui prête un peu à rire. Ces maîtres de danse, si on peut le dire, ne daignent jamais se lever pour corriger les pas de leurs élèves, préférant diriger assis. Le comique involontaire de ces scènes atteint son apogée au moment où ils tentent maladroitement et disgracieusement d’imiter les danseurs pour les féliciter de leur performance, le derrière fixé sur leur chaise. Un petit moment amusant auquel le public, majoritairement composé de jeunes, ne manque de rire. 

Pour autant, les cours, en eux même, ne prêtent guère à la moquerie. Chaque mouvement amène une réflexion qui dépasse le cadre purement physique. Durant un porté, une danseuse retombe sur la pointe des pieds. Le professeur la reprend, lui sommant de le faire sur le plat des pieds. Sa collègue lui fait remarquer néanmoins la grâce de ce pas mais le maître, plus intransigeant, ne veut rien entendre. De ce détail en apparence insignifiant s’en suit un débat, une querelle du même acabit que celle opposant anciens et modernes en littérature. Petite scène tout bonnement fascinante. Les entraînements de danse redondants deviennent contre toute attente des brûlots intellectuels où chaque mouvement se voit scruté et semble d’ores et déjà lié à un sens prédéfini. Frédéric Wiseman met le doigt sur le manque de souplesse, sans mauvais jeu de mots, dans la manière de penser cette art, une dimension qui probablement l’empêche d’évoluer. « C’est comme ça que cela doit être fait, dit le maître, et pas autrement. » Pour de nombreux arts, l’identité de l’auteur et de la personnalité de l’œuvre se trouvent au cœur de toutes les préoccupations intellectuelles. L’auteur au cinéma incarne la plus grande marque de prestige qui soit. A l’opéra, les artistes danseurs semblent parfaitement enclins à s’effacer devant l’œuvre horizon de leur performance. Les danseurs n’y valent pas mieux que des pions sur un échiquier, ils n’existent que pour perpétuer une représentation et non pour s’approprier un art. A tel point qu’un simple petit changement dans la chorégraphie sonne comme une atteinte aux bonnes mœurs artistiques. 

La vie à l’opéra ne se limite pas aux danseurs. La direction possède la responsabilité de gérer toute l’entreprise et d’organiser les voyages à l’international tout en courtisant les mécènes. Ils font part des évolutions du statut de travailleurs du spectacle aux élèves, avec lesquels ils se sentent assez proches. Wiseman donne ainsi une vision omnisciente de ce petit monde opaque et met à mal certains clichés comme le sadisme des entraîneurs tel que le montrait Darren Aronofsky dans Black Swan. La Danse présente des professeurs bien plus indulgents que cruels , accompagnant les élèves pas à pas jusqu’aux représentations de fin d’année. Cette dernière étape dans le cheminement artistique des danseurs clôt un documentaire tout en le prolongeant ; une étrange sensation d’infini s’empare de nous, laquelle révèle, s’il le fallait encore, la capacité de Frédéric Wiseman à saisir la vie dans sa continuité la plus fluide.

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