Un film de Xavier Giannoli
Avec: Jean Dujardin, Nastya Golubeva Carax, August Diehl, Olivier Chantreau, Anna Próchniak, Lucile Vignolles, Chloé Astor, Vincent Colombe, Maria Cavalier-Bazan, Valeriu Andriuță
Jean et Otto, un homme de presse français et un jeune francophile allemand, se battent pour la paix en Europe. La fille de Jean, Corinne, démarre une brillante carrière d’actrice de cinéma. Mais la guerre éclate et la France est occupée. Les deux amis ont un rôle majeur dans cette nouvelle France. Jean trouve la stature d’un grand patron de presse, ardent promoteur de la Collaboration avec l’occupant, Otto devient l’ambassadeur du Reich à Paris. Corinne, se trouve jetée dans la fosse aux lions…
Notre avis : ★★★★
Au lieu de reconstituer les périodes de la « drôle de guerre » et de l’Occupation durant lesquelles une petite sphère parisienne s’enrichit, s’enivre, se délecte, pendant que la Résistance se met en place et que les Français subissent les tickets de rationnement, Giannoli opte pour une histoire ambiguë, en utilisant des figures controversées, guidées par un certain appétit social conforté par les bousculades néfastes de l’Histoire. Un élément important donc à retenir de ce film, aux allures de biopic, relève de l’ambition dévorante de deux arrivistes placés au premier plan : d’un côté, une jeune star montante de dix-huit ans, Corinne Luchaire, avide de succès, qui, lentement mais sûrement, s’enfonce dans la corruption et dans la fête à outrance ; de l’autre, son père, Jean Luchaire, pacifiste, initialement homme de gauche, qui se gâte littéralement au contact d’Otto Abetz – positionné au second plan – un ami de la famille, que le destin enverra ambassadeur nazi à Paris, magistralement incarné au demeurant par August Diehl.
Malgré le narratif autour de personnages importants de la collaboration et des acteurs de l’antisémitisme français, tel le romancier à succès Céline – qui fulgure ici et là maladroitement -, Giannoli reste prudent sur la dimension authentique de son récit, puisqu’il choisit délibérément de brouiller les dates en optant pour une narratrice-témoin, Corinne Luchaire, -un confort esthétique sans doute – qui peut faire crisser les dents des historiens, à juste titre !
Les Rayons Et Les Ombres … ou quand Giannoli produit … du Giannoli, et répète une recette. Illusions Perdues (le film) tordait déjà le roman de Balzac en présentant Lucien de Rubempré plus naïf qu’il ne l’est, ou en amputant une bonne partie de l’histoire ; nous pensons précisément à la partie consacrée à David Séchard. A entendre le réalisateur désormais aguerri, relater la vérité des faits au cinéma n’existe pas, puisque l’industrie oblige à réaliser des choix, pas toujours les meilleurs… Ainsi, attaqué sur la représentation historique, il se défend :« Qu’on lui reproche d’être un film [Les Rayons Et Les Ombres] […] moi j’ai fait ce film ; à partir du moment où des éminents historiens [comme vous] me disent qu’il y a quelques torsions mais pas d’aberrations, c’est ça le plus important pour moi. »
La justesse historique [d]es rayons et [d]es ombres n’est pas nécessairement à questionner – beaucoup de réalisateurs s’accommodent d’ajustements avec l’Histoire, J.Cameron et son Titanic, pour n’en citer qu’un – mais le goût soutenu du réalisateur pour la nature du mal et la représentation de trajectoires de vie ambigües. Notre curiosité cinéphilique se porte plus naturellement sur les nombreuses similitudes avec Illusions Perdues qui se font jour.

Les Rayons Et Les Ombres en miroir des illusions perdues
Si nous devions proposer un plan des Rayons Et Les Ombres, nous le résumerions en un schéma à trois niveaux : situation initiale des Luchaire, ascension sociale portée par l’émergence d’un monde nouveau, puis décadence ; une construction similaire à Illusions Perdues : Lucien de Rubempré veut devenir poète mais se compromet au contact d’individus venant d’un « monde nouveau », le post-empire (la Restauration sous Louis XVIII, puis sous Charles X).
Certains plans renvoient clairement à cette similitude, comme les orgies et l’enfermement des paradis artificiels (herbe et alcool pour Lucien ; tabac, cocaïne et alcool pour Jean Luchaire et sa fille), ce qui, indéniablement, mènent les protagonistes à leur perte, en plus de vivre une vie coûteuse qui les pousse à s’endetter. La seule différence entre les deux films correspond au pouvoir de Luchaire et les décisions prises par celui-ci, que Giannoli bigarre pour mieux susciter l’empathie du spectateur (La Chute d’Olivier Hirschbiegel repose par ailleurs sur cette même intention).
Un autre point commun, qui appuie notre premier propos, consiste en cette fresque de « comédie humaine » aux teintes rafraichies par Les Rayons Et Les Ombres ; le beau théâtre d’Illusions Perdues se change en cabaret fumeux ; les hommes et les femmes, dans les deux films, dits importants par leur position sociale, se pavanent sur les pavés du tout Paris, permettant au réalisateur français d’identifier des corrompus à des échelles différentes (économiques, artistiques, politiques etc.), soit un pouvoir qui prend sa source via des voies officieuses, souterraines, mais pour autant qui n’hésite pas à s’exposer, par prétendue vertu d’une « entente franco-allemande ». Ainsi, par la voix de Corinne et par les yeux de Jean, la période de la collaboration rappelle étrangement les manigances entre les journaux et le fort pouvoir en place, chose aussi proposée dans l’adaptation Illusions Perdues.
De phrase en phrase, nous ne pouvons ignorer le coup de projecteur mis sur le rôle de la presse qui, nous le savons, est un thème récurrent chez Giannoli (L’Apparition, pour citer un autre de ses films). Hommage paternel oblige. Forcément présent dans Illusions Perdues, Giannoli ne surprend pas par sa nouveauté, puisqu’il entreprend la même structure : création d’un journal qui succombe très vite à l’argent facile et à la désinformation. Lucien de Rubempré par ailleurs dépensait sa fortune de journaliste le menant à la ruine ; Jean Luchaire, quant à lui, obnubilé par les apparences, par bonne figure pour le serrage de mains, connait le même sort. Enfin, le décor du journal conçu pour Les Rayons Et Les Ombres ressemble fortement à celui d’Illusions Perdues…

Des références indirectes entretenues
Outre ces ressemblances avec Illusions Perdues, évoquons quelques références cachées partagées, à commencer par Balzac que Giannoli semble tenir en respect puisqu’il lui adresse un clin d’œil durant le prologue de son film, notamment dans la scène où des échanges de livres français traduits en allemand s’effectuent et où le nom de l’écrivain tourangeaux est brièvement mentionné.
Qualifiée par Giannoli de « messe noire », la scène du retour des cendres de l’Aiglon, organisée par Otto Abetz, qui souhaitait à l’occasion de cet événement, réunir Hitler et Pétain, en vain, récèle également un message subliminal. Au-delà de la maîtrise esthétique, ce moment historique, que Xavier Giannoli découvre en préparant son film, devient une référence indirecte à l’empereur Napoléon, que l’on retrouvait déjà dans Illusions Perdues avec, par exemple, les multiples tableaux le représentant.
Une dernière référence qui lie les deux films se trouve dans un plan précis : la chaise vide de Luchaire à la rédaction ; plan qui renvoie étrangement à la place laissée vacante de Lucien de Rubempré, qui plus est filmée du même angle…

Les Rayons Et Les Ombres : original ?
Bien qu’il y ait des similitudes structurelles avec Illusions Perdues, Les Rayons et les Ombres accentue une conception du « mal » nuancée, conception que Giannoli affectionne tout particulièrement, puisqu’il cherche à complexifier le personnage principal de Jean Luchaire en nous le présentant tantôt en petit serviteux du « bien », tantôt en profiteur sans scrupule ; un ressort d’empathie nécessaire pour le metteur en scène, qui fonctionne d’autant mieux que les deux personnages s’avèrent condamnés par la tuberculose. Que voulez-vous… nous sommes humains !
Il est vrai que le film fume et tousse beaucoup. Nous y voyons un ressort tout autre qu’un simple usage esthétique ou narrative. Il existe dans Les Rayons Et Les Ombres, la tache anthracite des Rougon-Macquart de Zola, à raison d’abord de la tuberculose, fonctionnant comme une tare héréditaire qui détermine puis accélère le caractère jouisseur des deux personnages, au prix d’aggraver leur santé déjà fragile (« fumez-le par les deux bouts », dirait Balzac) ; nous pouvons même supposer que ce comportement délétère induirait une forme de lâcheté de la part des personnages. Comme dans La Bête Humaine, ce duo, qui réunie Jean Dujardin et Nastya Golubeva, très complice, celui de Jean et Corinne Luchaire ne s’équilibre pas, puisque leurs décisions, prises certes séparément, les touchent négativement l’un envers l’autre, voire les mènent à leur perte. Par extension, nous pouvons ajouter le « déterminisme professionnel » de Jean Luchaire, car son père,1 Julien, bien qu’il ne partageât pas les idées de son fils, fut lui aussi dans le domaine de l’écriture.
Cette caractéristique zolienne de l’hérédité, composante du naturalisme, qui s’avère mélangée aux codes balzaciens, renouvelle le cinéma de Giannoli, le rendant plus complexe, plus ambiguë, que son dernier film.
Indépendamment des références et des clins d’oeil balzacien, Les Rayons Et Les Ombres éclaire particulièrement le désir de Xavier Giannoli de tracer les frontières entre le bien et le mal, jusqu’à les fondre l’un dans l’autre ; un geste qui apparait comme le reflet d’un réalisateur soucieux de sonder la nature humaine et tous ses paradoxes. Etrangement, une phrase tirée du Docteur Pascal, rédigé par Zola, pourrait résumer les circonstances du film et la démarche de Xavier Giannoli : « Il n’y a pas de mal absolu. Jamais un homme n’est mauvais pour tout le monde, il fait le bonheur de quelqu’un ; de sorte que, lorsqu’on ne se met pas à un point de vue unique, on finit par se rendre compte de l’utilité de chaque être. »

- Dans le film, une lettre inventée par Xavier Giannoli et présentée comme publiée dans Le Figaro montre le père de Jean Luchaire critiquant son fils et ses idées ↩︎






« de presse ingrate et de publics déçus, Les Rayons et les Ombres n’en aura guère trouvé ».
Rien de plus faux: des historiens majeurs comme Laurent Joly se sont élevés contre l’extrême supercherie que représente le film de Xavier Giannoli.
J’ai moi-même (historien agrégé) écrit:
Ce film qui réduit Jean Luchaire au statut de victime (d’une époque, de son amitié avec Abetz, etc.) est un pur scandale, truffé de contresens historiques.
On ne fait pas un film sur l’Histoire (surtout sur une période complexe comme celle de l’Occupation) avec de bons sentiments (être pacifiste, adversaire de la peine de mort et de l’idée qu’il n’y aurait pas de « monstres »: là est tout l’arrière-plan du film).
Le succès critique de ce film montre surtout l’inculture historique de ceux qui le vante. Luchaire fut une des plus belles crapules du Paris nazi : pour sa démonstration partisane Xavier Giannoli a été bien mal inspiré de le prendre pour « héros ».
Revoyez vos classiques….
Jean-Michel Ropars
Le débat nous a divisé au sein du mag cinéma. Je vous réponds en tant que rédacteur en chef, je suis de votre avis ! Le film m’a plutôt plu dans l’ensemble mais il me dérangeait en bien des points. Sans être agrégé d’histoire, il me semblait bien, en même temps que je découvrais le film, décéler de petites contre vérités, des raccourcis pris, des choses qui me semblaient bien étranges. Connaisseur de Céline par exemple, je m’étonnais de voir un discours de lui à l’ambassade sorti de nul part.
J’ai alors vérifié un certain nombre de points historiques, et beaucoup m’ont déçu de Giannoli, je dois être l’un des premiers sur les réseaux sociaux à avoir souligné des inexactitudes assez grossières, comme le fait qu’Abetz s’était engagé dans les jeunesses hitlérienne ce que le film se garde bien de montrer, dés son début. Sur un registre peu politique, le traitement de la maladie Tubercolose manque lui aussi beaucoup de précision. Giannoli fait le choix d’un cinéma qui transforme la réalité, se soucie peu du réalisme, ou même du naturalisme.
J’ai donc suivi à titre personnel les différents articles sur le sujet, et comme je vous dis, à titre personnel toujours, je me range totalement de votre côté, le film est historiquement tout simplement raté et mauvais. Sur le pur plan cinématographique, il a quelques belles qualités.
Bastien qui a écrit l’article, et qui pourra vous répondre également, lui s’est laissé emporté par le film. En très fin connaisseur du cinéma de Giannoli, son propos était de dire qu’avant d’y voir un film historique (ce que Giannoli ne revendique pas forcément d’ailleurs), nous avons à faire à un film de Giannoli, qui reprend des thématiques et des symboles qui traversent toute sa filmographie, de manière quasi obsessionnelle;
Notre règlé éditoriale première étant de transmettre la passion du cinéma, il était donc tout indiqué que nous publions avant toute chose la (très bonne au demeurant) critique de Bastien, et non n’apportions un point de vue supplémentaire qui allait dans le sens du biais politique de Giannoli très évident. D’autres l’ont fait, plutôt bien, et ils ont plus d’audience que nous.
Voilà, je laisse la parole à Bastien !
Cher Monsieur Ropars,
Je vous remercie pour votre commentaire, et surtout pour votre lecture.
J’aimerais clarifier une chose : je n’ai pas écrit un article favorable sur ce film pour sa véracité historique. Que vous le critiquiez est tout à fait légitime, et plus encore s’il avait été rangé dans la catégorie « documentaire »… De mon côté, j’ai d’ailleurs pointé, notamment en introduction, des défaillances que j’ai écartées volontairement pour me concentrer sur les ressemblances entre Illusions perdues et Les Rayons. Vous pouvez donc naturellement critiquer ma proposition, comme je peux vous retourner que ce film tient en haleine, possède de beaux plans, un jeu d’acteurs intéressant, et que ce n’est tout simplement pas un documentaire !
Enfin, vous dites indirectement que je manque de culture et que je devrais revoir mes classiques. Je ne peux que vous rétorquer que ce genre d’arguments manque de courtoisie et d’élégance, surtout venant d’un agrégé qui me donne une leçon, que je ne contredis pourtant pas, puisque je la connais — merci pour vos révisions !
Bastien Langard