À l’heure des souvenirs – Des mots aux maux

Dans la filmographie de Ritesh Batra, À l’heure des souvenirs précède Nos âmes la nuit (2017), film produit et distribué par Netflix. De par ses qualités, son propos et son mode de distribution, À l’heure des souvenirs est à rapprocher de The lunchbox (2013). Ces deux films doux-amers font en effet une relecture d’un passé en suivant les lignes d’un temps qui érode les sentiments. Dans le film qui nous intéresse ici, les souvenirs s’effacent ou se déforment mais les écrits restent. Le récit original astucieusement déconstruit exige cependant toute l’attention des spectateurs.

Dans son magasin de photographie de Londres, Tony Webster mène une existence tranquille. Sa vie est bousculée lorsque la mère de Veronica Ford, son premier amour, lui fait un étonnant legs : le journal intime d’Adrian Finn, son meilleur ami du lycée. Replongé dans le passé, Tony va être confronté aux secrets les plus enfouis de sa jeunesse. Les souvenirs sont-ils le pur reflet de la réalité ou autant d’histoires que nous nous sommes racontées ?

The sense of an ending, tel est le titre original de ce film qui renvoie au roman éponyme publié en 2011 par Julien Barnes. Le scénariste Nick Payne adapte ici assez librement ce récit que Ritesh Batra met brillamment en images. En France, le roman fut publié en 2013 sous le titre Une fille, qui danse alors que le film nous parvient sous l’intitulé À l’heure des souvenirs. Le titre original nous semble plus significatif d’une histoire dont il est difficile de dévoiler quoique ce soit sans déflorer la savante intrigue.

Comme dans son premier long-métrage (The lunchbox), Batra use d’une tonalité mâtinée de mélancolie. L’autre point commun entre les deux films réside dans un même déclencheur d’une revisite mentale d’un passé, une lettre. Comme annoncée dans le synopsis de À l’heure des souvenirs, cette correspondance est adressée à Tony (Jim Broadbent) par la mère (Emily Mortimer) de son premier amour Veronica (Freya Mavor). Cette missive est la promesse de l’héritage du journal intime d’un ami de lycée (Joe Alwyn) dont le contenu gagne en mystère puisque ledit journal n’est pas joint au pli postal.

Comme dans le roman, le film adopte le point de vue de Tony, divorcé endurci au passé consommé et narrateur face à son ex-épouse (Harriet Walter) de son histoire d’amour avec Veronica. Ainsi, alors que la radio évoque les conséquences d’un possible Brexit, le film ne cessera de rejouer un passé universitaire vieux de quelques quarante-cinq ans. D’ailleurs, ce film de Batra n’est pas sans nous remémorer un autre film de visite du passé… 45 ans (2015) d’Andrew Haigh au casting duquel nous trouvions aussi Charlotte Rampling. Dans À l’heure des souvenirs, l’actrice incarne Veronica âgée et n’apparait à l’écran que dans la dernière partie du métrage quand la chasse d’un passé aura laissé la place à un présent qu’il faudra alors rattraper.

Le montage alterné des scènes contemporaines et des flashbacks crée une sorte de labyrinthe mémoriel. Chaque flashback est une pièce d’un puzzle mental que le spectateur doit s’attacher à reconstituer. Le film explore ainsi l’égarement existentiel et morcelé de son protagoniste double, Tony jeune étant interprété par le débutant Billy Howle.

Par cette narration déconstruite, Batra dévoile peu à peu les éléments d’une intrigue à l’écriture complexe. Le scénario joue avec les fausses pistes et brouille les lignes de souvenirs. Notons aussi que chaque plongée dans le passé explore les thèmes du désir et de l’attente. Cela confère à l’ensemble une résonance étrange et particulière dont les aspects dérangeants seront mis en relief par le retour sur le présent de Tony.

La mise en scène sobre et élégante de Batra prend appui sur quelques effets de style et un soin particulier apporté aux nombreuses transitions entre les scènes du présent et les flashbacks. À l’heure des souvenirs gagne là une fluidité qui se marie parfaitement aux cadres composés avec précision. Cette délicatesse de traitement va de pair avec la volonté de nuancer autant que possible le propos véhiculé par le film. Le cinéaste livre ainsi un film sans pathos et  marqué par un humour et un flegme typiquement britanniques.

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