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La bataille de Gaulle : L’âge de fer d’Antonin Baudry, Vive la France ! Vive De Gaulle !

Un film d’Antonin Baudry

Avec: Simon Abkarian, Simon Russell Beale, Florian Lesieur, Benoît Magimel, Mathieu Kassovitz, Loïc Corbery, Anamaria Vartolomei, Niels Schneider, Félix Kysyl, Karim Leklou

Juin 1940. La France s’effondre et signe l’armistice. Au milieu du chaos, un homme refuse de céder. Seul contre tous, ce général inconnu s’échappe vers Londres pour sauver ce qu’il reste d’un rêve : la liberté. Sans armée, sans appui, sans espoir. Mais avec une folle conviction : la France, sa France, n’a pas déposé les armes. Il tente un ultime pari : convaincre le monde que la bataille de France n’est ni terminée, ni perdue. La réalité est têtue, et lui donne tort. Mais peu à peu se lèvent autour de lui en Angleterre, en France et en Afrique des résistants de l’ombre, des lycéens révoltés, des soldats déterminés. Leur foi, leur audace, leur rage de liberté défient l’Histoire qui semblait pourtant écrite d’avance.

Notre avis : ★★★★

La Bataille de Gaulle : l’épopée retrouvée de la France libre

Avec ses cinq heures de projection découpées en deux volets, L’Âge de fer le 3 juin et J’écris ton nom le 3 juillet, et ses 75 millions d’euros de budget, La Bataille de Gaulle affiche une ambition devenue rare dans le cinéma français contemporain : faire de l’histoire de la France libre la matière d’une véritable fresque populaire. Un pari qui a rencontré son public puisque, à la fin du mois d’août, le diptyque avait dépassé la barre symbolique des cinq millions d’entrées en France, après un démarrage pourtant relativement timide.

Il existe dans le cinéma français une tendance funeste à traiter l’Histoire comme une dette mémorielle, à en faire le support d’une pédagogie didactique qui étouffe le souffle avant même que la caméra ne se mette en mouvement. Antonin Baudry, le cinéaste du Chant du loup, choisit résolument l’autre voie. Du mouvement, du romanesque, des personnages, de l’aventure. Il renoue avec l’ambition de la grande fresque populaire et redonne à l’épopée de la France libre toute l’ampleur qu’elle mérite.

Le pari n’avait pourtant rien d’évident. Comment représenter De Gaulle sans tomber dans l’imitation, la statue ou l’image d’Épinal ? Le Général appartient à ces figures dont la stature historique semble presque annihiler toute tentative de représentation crédible sur grand écran. Gabriel Le Bomin s’y était cassé les dents avec son De Gaulle porté par Lambert Wilson. Baudry emprunte une voie plus subtile : maintenir le Commandeur à distance sans jamais le désincarner.

Son De Gaulle apparaît rigide, solitaire, parfois inflexible, incapable de renoncer à ses principes comme à ses convictions. Lorsque le film débute, il n’est encore qu’un général presque moins connu que le Soldat inconnu. Sans armée, sans gouvernement, raillé par les ministres britanniques, Anthony Eden en tête, comme par une partie des Français réfugiés à Londres, il semble condamné à demeurer une figure marginale de l’Histoire. Et pourtant, il tient. C’est précisément cette fragilité initiale qui donne toute sa force au récit.

Simon Abkarian relève le défi avec une remarquable intelligence de jeu. Sans jamais chercher l’imitation, il retrouve les intonations, la diction et surtout cette foi inébranlable qui permit à De Gaulle de tenir quand tout semblait perdu. Convaincu d’incarner seul la continuité de la France, son personnage n’échappe pourtant pas au doute. Après le désastre de Dakar, Baudry fissure la statue du Commandeur. Quelques plans suffisent. Le monument vacille et l’homme réapparaît.

Le soin apporté à la distribution participe pleinement à cette entreprise de désacralisation. Face au De Gaulle d’Abkarian, Loïc Corbery compose un René Pleven dont le pragmatisme et la rationalité servent de contrepoint aux intuitions parfois prophétiques du Général. Maria Vartolomei apporte une sensibilité bienvenue à plusieurs séquences clés. Karim Leklou et Kacey Mottet Klein introduisent, eux, une respiration salutaire dans un récit dominé par les enjeux militaires et diplomatiques.

Seule l’interprétation de Matthieu Kassovitz dans le rôle de l’amiral Darlan laisse davantage perplexe. Son jeu très intérieur finit par enfermer le personnage dans une rigidité monocorde qui peine à restituer toutes les ambiguïtés d’une figure pourtant essentielle de cette période. Quant à Nils Schneider dans le rôle de Leclerc et à Félix Kysyl dans celui de Jean Moulin, ils demeurent relativement en retrait dans ce premier chapitre. Faiblesse d’écriture ? Sans doute pas. Leur discrétion semble plutôt relever d’un choix narratif, tant leurs personnages paraissent appelés à prendre davantage d’importance dans le second volet attendu le 3 juillet.

Baudry a surtout l’intelligence de ne jamais laisser l’épopée se figer dans le marbre. La Bataille de Gaulle est ainsi émaillée de scènes comiques bienvenues. Karim Leklou apporte à ses apparitions une légèreté salutaire, une manière de désamorcer la tension par l’absurde ou la saillie qui rappelle que les couloirs du 4 Carlton Gardens, siège de la France libre, furent également le théâtre de situations parfois cocasses. De Gaulle lui-même, sous les traits d’Abkarian, laisse surgir une ironie sèche dont le mordant et le sens de la répartie désarçonnent autant ses interlocuteurs que le spectateur. Le comique ne joue donc jamais les ornements. Il participe à l’incarnation.

C’est peut-être là que réside l’une des principales réussites du film : son refus obstiné du biopic conventionnel. Baudry ne cherche ni à expliquer son personnage par son enfance ni à réduire l’Histoire à une succession d’anecdotes privées. Il préfère raconter une aventure collective plutôt que la simple trajectoire d’un destin individuel.

Les confrontations avec Churchill comptent à ce titre parmi les séquences les plus stimulantes. Deux géants se font face, mais surtout deux conceptions de l’action politique : l’homme du compromis contre celui des principes intangibles. Chacun sait pourtant qu’il a besoin de l’autre. De cette contradiction naît une tension autrement plus intéressante qu’une simple confrontation de grands hommes.

Le film redonne également une place à des événements que le cinéma avait largement laissés dans l’ombre. Baudry montre avec la même attention les humiliations fondatrices de la France libre, de Mers el-Kébir à l’échec de Dakar, et des épisodes plus rarement portés à l’écran, comme la manifestation du 11 novembre 1940 ou l’assassinat de l’amiral Darlan. L’Histoire avance ici par victoires, erreurs, humiliations et coups de dés. Rien d’une marche triomphale écrite à l’avance.

Puis vient la bataille héroïque de Bir Hakeim.

La séquence marque durablement les esprits. Véritable morceau de bravoure cinématographique, elle restitue avec force le sacrifice des Forces françaises libres. Benoît Magimel y compose un Koenig magnétique, tout en autorité calme et en détermination farouche. Sa présence donne à ces scènes une ampleur dramatique et une puissance épique rarement atteintes par le cinéma français contemporain. Baudry filme alors la guerre non comme une succession de tableaux historiques mais comme une expérience physique : le désert, l’attente, le fracas, les hommes. L’Histoire retrouve soudain toute sa matière.

Tout ne fonctionne pourtant pas avec la même évidence. Quelques scènes plus intimistes souffrent de dialogues qui semblent parfois récités plutôt que vécus, comme si les scénaristes avaient trop directement puisé dans les Mémoires du Général. Curieusement, De Gaulle convainc davantage lorsqu’il affronte Churchill, ses ministres ou ses propres compagnons que lorsqu’il doit simplement exister dans l’intimité. Ces passages contrastent avec la justesse des affrontements politiques, où la figure gaullienne gagne précisément en épaisseur et en ambiguïté.

Et les influences de Baudry ? Elles empruntent des chemins beaucoup moins évidents qu’on pourrait le croire.

Certaines transitions évoquent naturellement le souffle de David Lean, notamment un remarquable raccord construit autour d’un cigare qui témoigne d’un véritable sens de la mise en scène. Mais Baudry puise également son énergie dans un cinéma situé apparemment à mille lieues de la fresque gaullienne : celui de Hong Kong, et notamment la saga Il était une fois en Chine du hong kongais Tsui Hark. Le rapprochement pourrait sembler incongru. Il éclaire pourtant une bonne partie du projet. Même goût du mouvement, même volonté de transformer une figure historique en héros de cinéma sans l’emprisonner dans le musée, même recherche d’un souffle épique capable de dynamiter l’académisme.

Une autre référence permet peut-être de comprendre plus profondément encore son De Gaulle : Don Quichotte. En juin 1940, que représente en effet cet obscur général réfugié à Londres, sans territoire, presque sans soldats et prétendant à lui seul incarner une France qui vient de capituler ? Aux yeux de beaucoup : un fou. Un chevalier solitaire parti combattre les moulins de la fatalité historique. Le parallèle donne au personnage une dimension presque romanesque. Toute l’aventure de la France libre tient d’abord dans ce paradoxe : l’Histoire finira par donner raison à celui que le présent pouvait faire passer pour un illuminé.

Scénariste de Quai d’Orsay avec Christophe Blain, Baudry conserve par ailleurs quelque chose de l’énergie graphique de la bande dessinée : une manière de découper l’action, d’enchaîner les séquences et de faire circuler le récit qui refuse l’académisme comme on refuse l’ennui.

La Bataille de Gaulle avance ainsi avec une fluidité remarquable. Le montage entremêle constamment la grande Histoire et les destins individuels qui la traversent. À cet égard, le parcours de Fernand Bonnier de La Chapelle, remarquablement interprété par la révélation Florian Lesieur, constitue l’un des fils rouges les plus stimulants du récit. En suivant cet adolescent emporté dans les tourments de son époque jusqu’à son geste décisif contre l’amiral Darlan, Baudry rappelle une évidence trop souvent oubliée : l’Histoire ne se résume jamais aux seuls grands hommes. Elle se construit aussi à travers des figures plus discrètes dont les choix peuvent, soudainement, en infléchir le cours.

Reste une limite : à vouloir embrasser un matériau aussi immense tout en maintenant un rythme soutenu, Baudry schématise parfois des situations politiques infiniment plus complexes. Certaines figures auraient mérité davantage d’espace. Le colonel Passy, notamment. Plus étonnante encore, l’absence de Thierry d’Argenlieu ou du général de Lattre de Tassigny laisse nécessairement l’amateur de l’histoire de la France libre sur sa faim.

Fallait-il pour autant transformer cinq heures de cinéma en traité historique ?

Évidemment non. Le projet ne prétend ni à l’exhaustivité ni à la reconstitution encyclopédique. Il cherche autre chose : donner envie. Faire entrer le spectateur dans cette histoire par les personnages, le mouvement et le spectacle. À ce titre, La Bataille de Gaulle constitue une porte d’entrée particulièrement efficace vers l’histoire de la Résistance et de la France libre.

En refusant les facilités du biopic formaté pour embrasser une époque, un collectif et, finalement, une certaine idée de la France, Antonin Baudry retrouve par instants le souffle des grandes fresques classiques auxquelles son projet ne cesse de se mesurer. Le second volet dira si cette ambition se transforme en œuvre majeure.

Mais ce premier chapitre possède déjà ce qui manque si souvent au cinéma historique français contemporain : de l’ampleur, du romanesque et, surtout, la conviction que l’Histoire demeure un formidable objet de cinéma.

Comme l’avait démontré Des Rayons et des Ombres de Xavier Giannoli, les années noires de l’Occupation continuent d’offrir au cinéma français une matière dramatique inépuisable dès lors qu’il accepte de regarder les hommes avant les monuments. La Bataille de Gaulle en apporte une nouvelle démonstration sous la forme d’un blockbuster à la française parfaitement assumé.

Rarement la France libre aura retrouvé sur grand écran une telle puissance romanesque sans sacrifier la complexité de son histoire.

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