Split – Personnalité(s)

En 2015, The Visit annonçait le retour en puissance de M. Night Shyamalan. Exploitant les potentialités du found footage, le réalisateur du Sixième sens (1998) et du Village (2004) confirmait son excellence dans le domaine du thriller horrifique. Split lui permet de revenir à l’une de ses thématiques de prédilection : la quête identitaire, entre rupture et démultiplication. Le scénario concocté par ses soins offre la part belle aux questions de forme et permet à James McAvoy, son acteur principal, de proposer une interprétation en tout point remarquable.

(Split-)Screen

 

Shyamalan affectionne les apparences. Chez lui, le quotidien recèle souvent des mystères insoupçonnés. C’est la vie d’un écolier, d’un couple, d’une famille, voire d’une communauté toute entière qui, par un malheureux coup du sort, bascule. Couplant le banal à l’extraordinaire, son cinéma tisse une relation entre le dedans et le dehors, la surface et son intériorité. Soit un groupe de trois adolescentes kidnappées par un schizophrène pour la simple raison de leur apparente simplicité. Les flash-backs ponctuant le cours du récit viendront contre dire ce jugement hâtif, faisant directement écho aux cicatrices marquant la peau de Casey (Anya Taylor-Joy) et aux éclats des balles trouant celle de Kevin (James McAvov), son ravisseur. À ces stigmates corporels correspond donc un trauma irrésolu reliant le destin de la victime à celui de son bourreau. Shyamalan établit ces rapports selon des parallèles audio-visuels hautement sensibles. Ainsi de la vue subjective qui confond le regard des personnages autant que les cadres spatio-temporels délimitant leur existence.

Le cinéaste gratte donc la surface, cherche la faille, la fêlure, le point de non-retour. Le déshabillage progressif va de pair avec un isolement propre à une révélation plus aliénante que libératoire. Agents sociaux par excellence, les habits perdent ici leur utilité. Les multiples personnalités abritées par Kevin jouent de cette impression : une robe, une chemise, un jogging, une écharpe, cherchent à souligner des écarts tendant sans cesse à s’amenuiser, jusqu’à disparaitre tout à fait. Le réalisateur discute des normes, qu’il s’amuse à tourner en ridicule quitte à tomber dans le grotesque (voir les manières subitement adoptées par Kevin, dès lors que celui-ci revêt un vêtement féminin). Le quasi-huis clos du film configure un dispositif propice à de pareilles expérimentations. Le principe de répétition régulant le quotidien des prisonnières dilate le temps, au point que Shyamalan peine parfois à maintenir le rythme d’ensemble.

Ce défaut doit cependant être réévalué au regard du goût du cinéaste pour les temps morts. Si The Visit ou le Sixième sens profitaient d’un tempo soutenu et haletant, Le Village, La Jeune Fille de l’eau (2006), ou Phénomènes (2008) affichaient déjà un certain penchant pour les écarts méditatifs. Originaux, car prenant à contre-point les normes de la production horrifique actuelle, ceux-ci risquent néanmoins de mettre l’attention du spectateur à dure épreuve. La construction de Split, suivant l’évolution de Kevin, reste intéressante, soutenue par de fréquents intermèdes psychanalytiques qui favorisent le discours duel opposant le corps aux esprits, le rêve à la réalité.

Car en repoussant les normes comportementales, Shyamalan vise directement les codes régissant notre société. En cherchant à dévoiler les dessous de l’apparence, le réalisateur en vient à bousculer les impressions du familier. Au-delà du seul rapport familial, rapprochant les récits personnels de Casey et Kevin, c’est l’organisation sociale en elle-même qui intéresse Shyamalan. La violence du schizophrène n’est pas si éloignée de celle dont faisait montre les deux adolescentes au début du film. En résulte une impression malaisante, un peu à la manière dont le reflet de Kevin vient répondre à son contrechamp, stipulant la présence de l’autre à l’intérieur du semblable. Le mysticisme du malade, pour absurde qu’il apparaisse, résonne comme un chant familier, car primitif, c’est-à-dire ancré à l’intérieur d’un rite qui rappelle les origines culturelles de l’humanité. Le moyen de rappeler Kevin à lui, par le biais d’une formule, connote l’attrait du magique et peut rappeler l’atmosphère légendaire des contes (et en premier lieu celui du nain Rumpelstilzchen).

Cet aspect permet de raccorder Split aux précédents films de Shyamalan. La Jeune Fille de l’eau renvoyait au mythe des sirènes, tandis que Incassable discutait habilement de la figure des super-héros, The Visit, de son côté, pouvait être perçu comme un conte de fées macabre ironisant la candeur des relectures disneyennes (la bande-musicale de Blanche Neige fonctionnant comme un contre-point) à partir du retour de ses modèles d’origine (l’épisode du four rappelant l’horrifique mésaventure de Hansel et Gretel).

Je es(t) un autre

Signalons que la réussite du film doit beaucoup à l’interprétation de James McAvoy. On n’a pas assez remarqué le talent de cet acteur britannique principalement connu du grand public pour son interprétation du Professeur Xavier dans la saga des X-Men. Grâce soit donc rendue à Split et à Shyamalan d’avoir permis à McAvoy d’exprimer ici ses pleines potentialités. Comme la Joanne Woodward des Trois visages d’Eve (Nunnally Johnson, 1957), l’acteur incarne la multiplicité identitaire de son rôle à travers une interprétation physique très marquée. À chaque personnalité correspond une posture corporelle singulière. La présence du violent Denis se signale par l’emploi des muscles dorsaux, celle du jeune Hedwig par le mouvement oculaire et l’usage appuyé des jambes, et celle de la féminine Patricia par le port de tête altier (muscles cervicaux). Une configuration dramatique divisée qui appelle l’emploi d’autant d’échelles de plans différentes. Plan rapproché pour Denis, plan moyen pour Hedwig et gros plan pour Patricia. L’émergence de la vingt-cinquième personnalité finit par exclure tout signe d’humanité. C’est l’insert et le plan d’ensemble (plan large) qui prédominent. Bouche et torse se répondent, appelant à la production d’une unité organique absolue.

Le jeu de McAvoy s’inscrit dans la plus pure tradition des interprétations à l’ère du numérique. Son corps accueille les effets de synthèse sans se laisser totalement contaminer par eux. À l’instar des techniques de motion et de performance capture (transposition de la démarche et de la gestuelle d’un acteur sur un personnage de synthèse), la représentation de l’acteur affirme la greffe définitive des techniques cinématographiques sur une présence non virtualisée mais palpable car porté par un jeu éminemment charnel. On remarquera sur ce point une orientation vers une certaine animalité qui travaille le jeu de l’interprète en insistant sur ses capacités physiologiques. Tout comme le King Kong (2005) de Peter Jackson s’ouvrait sur des plans de singes réels, Split s’achève sur la vision de tigres et de lions maintenus prisonniers dans les cages d’un zoo, une série de plans qui dresse un parallèle entre le mouvement des animaux et l’interprétation proposée par l’acteur tout en métaphorisant la condition de Kevin dont les éléments du corps fonctionnent à la manière de barreaux physiques (rétentions musculaires) et psychologiques.

Pour nos lecteurs qui souhaiteraient se plonger plus longuement dans l’œuvre de Shyamalan, nous leur proposons la lecture des Contes de l’au-delà, ouvrage collectif très complet publié en 2015 aux éditions Vendémiaire.

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