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Notre salut d’Emmanuel Marre : Un grand cinéaste est né + Rencontre avec le cinéaste

Un film d’Emmanuel Marre

Avec: Swann Arlaud, Sandrine Blancke, Mathieu Perotto, Harpo Guit, Mathilde Abd El Kader, Jean-Baptiste Marre, Bruno Borsu, Claudine Barthel Fournier, Yoann Blanc, Thierry de Peretti

Septembre 1940, le régime de Pétain se met en place. Henri Marre, 49 ans, débarque à Vichy sans le sou, sans contact, loin de sa femme et ses enfants. Il voit dans la nouvelle administration l’opportunité de trouver enfin la place qu’il mérite. Dans sa valise, son traité politique édité à compte d’auteur, Notre Salut, où il défend ses convictions patriotiques et ses méthodes d’ingénieur. Son credo: « gagner en efficacité » pour relever la France de la débâcle. Mais peut-être qu’Henri cherche avant tout à fuir sa propre débâcle…

Notre avis : ★★★★

Un grand cinéaste est né. Avec Notre salut, Emmanuel Marre confirme de façon éclatante ce que Rien à foutre, son premier long-métrage déjà si puissant et prometteur, laissait entrevoir : un regard d’une précision rare, capable de saisir les mécanismes les plus insidieux de notre époque à travers des figures ordinaires. Son deuxième film, particulièrement minutieux et acerbe, s’appuie sur une documentation exceptionnelle et confie le rôle principal à un excellent acteur, Swann Arlaud. À travers le portrait d’un homme – son grand père, Henri Marre, ingénieur ambitieux et désorienté qui débarque à Vichy en septembre 1940 avec, dans sa valise, un traité politique intitulé Notre salut –, Emmanuel Marre ne se contente pas de raconter une époque. Il décortique, avec une froideur clinique et une ironie mordante, les ressorts d’une idéologie : celle de l’efficacité, de la rationalisation du travail et de la foi dans le mérite, qui permet à des individus banals de voir leur salut dans les rouages d’un régime, aussi déshumanisé soit-il.

Le film se révèle à la fois d’un réalisme saisissant et profondément ironique. En ce sens, il constitue presque une antithèse de Les Rayons et les ombres de Giannoli. Quand d’autres œuvres privilégient la fresque héroïque ou le pathos, Notre salut s’appuie lui sur une mise en scène savamment pensée pour évoquer les documentaires d’archives : plans sobres, zoom documentaire, voix off quasi verbatim tirées de la correspondance réelle de son arrière-grand-père. Ce régime d’images établit le rapport le plus direct possible avec le spectateur. Non seulement il montre « ce qui s’est passé », convoque l’histoire ; mais il parle aussi et surtout de nous, de notre époque, de la façon dont le langage managérial et l’obsession de la performance peuvent, en toute bonne conscience, accompagner les pires dérives.

Difficile, par exemple, d’imaginer que le long épisode consacré à la lutte contre le chômage et au « France-Travail » du gouvernement de Vichy n’ait pas été conçu pour faire écho à son équivalent contemporain. Henri Marre, nommé au Commissariat à la lutte contre le chômage, applique avec zèle les méthodes de gestion scientifique du travail : il catégorise les sans-emploi, traite des vies humaines comme des flux à optimiser. L’efficacité devient une vertu en soi, détachée de toute considération morale. C’est précisément dans cette banalité du mal, celle de l’homme ordinaire qui croit bien faire en « relevant la France de la débâcle », que réside la force vertigineuse du film. Notre salut ne juge pas de l’extérieur ; il nous place à l’intérieur de la machine, dans le quotidien administratif, épistolaire et conjugal d’un collaborateur modèle. Et c’est ainsi qu’il nous renvoie, avec une acuité presque insoutenable, à nos propres ambiguïtés.

Nous avons pu rencontrer Emmanuel Marre à Cannes, à l’occasion de la première projection de Notre salut en compétition officielle:

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