À la recherche de l’oiseau gris aux rayures vertes, le nouveau film de Saïd Hamich Benlarbi, présenté à la Quinzaine des cinéastes et remarqué pour ses deux premiers long métrages Retour à Bollène (2018) et La mer au loin (2024) , avance sur une ligne de crête, entre documentaire, récit de voyage et rêverie. Dans les montagnes du sud du Maroc, le cinéaste filme des paysages, des visages et des silences. Peu à peu, le deuil et la mémoire affleurent, sans que le film cherche à les expliquer frontalement.
Récompensé par le Prix Jean Vigo du court métrage 2026, le film a été tourné sans scénario traditionnel. Saïd Hamich Benlarbi s’est laissé guider par les lieux, les rencontres et ce que le tournage faisait surgir. Cette méthode donne au film une forme totalement libre presque fragile, qui repose moins sur une progression narrative que sur l’attention portée aux images, aux sons et à ce qui demeure hors champ.

À l’occasion de la remise du Prix Jean Vigo, Le Magcinéma l’a rencontré. Il revient sur la naissance de ce projet, le choix de tourner sans scénario, l’influence de Werner Herzog et de Jean Vigo, ainsi que sur la place que la liberté occupe aujourd’hui dans son travail.
Le Mag Cinéma : Pour commencer, quelle a été votre première réaction lorsque vous avez appris que vous étiez le lauréat du Prix Jean Vigo ?
Saïd Hamich Benlarbi : Franchement, je ne m’y attendais pas du tout. C’est un film que j’ai réalisé un peu sans scénario, en dehors du système de production classique. J’y ai pris énormément de plaisir, mais c’était aussi un film difficile à faire parce que j’y ai beaucoup expérimenté. Lorsque l’on m’a appelé, j’étais véritablement sous le choc. Le Prix Jean Vigo est une distinction qui possède une vraie notoriété, notamment pour ce qu’elle représente en matière de liberté de forme et d’expérimentation.Je me suis immédiatement replongé dans mes années d’études à la Sorbonne Nouvelle, où j’ai découvert les films de Jean Vigo. Sa filmographie est courte, mais le choc que j’ai ressenti en découvrant Zéro de conduite reste intact. C’est un film de quarante minutes d’une profondeur extraordinaire. Recevoir aujourd’hui un prix qui porte son nom, c’est un immense mélange de fierté, de joie et de gratitude envers toutes les personnes qui m’ont permis de réaliser ce film dans une liberté totale. C’est aussi, à mes yeux, toute la force du court et du moyen métrage : offrir une liberté de création presque absolue.
« Faire un film est un acte profondément intime »
Le Mag Cinéma : Votre parcours alterne entre courts et longs métrages. Aujourd’hui, vous proposez un moyen métrage. Comment est né À la recherche de l’oiseau gris aux rayures vertes ?
Saïd Hamich Benlarbi : J’ai la chance d’avoir étudié la production et d’avoir produit beaucoup de films. Mais lorsque je réalise, je ne réfléchis jamais en termes de stratégie ou de durée. Les films viennent tels qu’ils sont. Quand j’ai réalisé Retour à Bollène, le projet est né d’une impulsion. Le film dure un peu plus d’une heure, mais il aurait tout aussi bien pu durer cinquante-cinq minutes ou deux heures. Faire un film est un acte profondément intime. Au-delà des difficultés matérielles, il faut se demander ce que l’on a réellement d’important à raconter. Pour moi, un film naît d’une émotion ou d’une image qui s’impose avec suffisamment de force pour devenir une nécessité. À l’origine, ce projet devait être un petit documentaire consacré à un sourcier sur un terrain que je possédais avec un ami. Cet ami est décédé. Lorsque j’ai voulu reprendre le projet, j’ai compris que ce lieu n’était plus celui d’un documentaire, mais celui du deuil. Ces paysages étaient désormais liés à cette disparition. J’ai alors décidé de partir sans scénario, avec l’idée d’une rêverie documentaire. Je voulais raconter le deuil, l’eau, les paysages, les traces laissées par ceux qui disparaissent. Le film est devenu une forme de thérapie, une manière de me réconcilier avec ces lieux. Ensuite sont venues l’écriture, la métaphore de l’oiseau, puis la rencontre avec l’acteur Oussama Oussous . C’est à partir de ce matériau que le film s’est véritablement construit.
Le Mag Cinéma : Peut-on parler d’un road movie ?
Saïd Hamich Benlarbi : Oui, mais d’un road movie intérieur. Bien sûr, le film traverse les montagnes du sud de Marrakech, mais ce qui m’intéresse avant tout, c’est le paysage intérieur. Ce sont nos regards qui fabriquent les paysages. Ce qui me fascine dans ces territoires ancestraux, ce sont les traces que les êtres humains y déposent : les morts qu’ils y enterrent, les oliviers qu’ils y plantent, les histoires qui continuent de les habiter. Dans ce sens-là, oui, j’aime beaucoup l’idée du road movie.
« Les paysages et la musique racontent parfois mieux nos émotions que les mots »
Le Mag Cinéma : Aviez-vous des références cinématographiques précises lorsque vous avez préparé le film avec votre directeur de la photographie ?
Saïd Hamich Benlarbi : Contrairement à La mer au loin, que j’ai préparé pendant plusieurs années, celui-ci est né beaucoup plus rapidement. Ma grande référence était Werner Herzog, notamment Fata Morgana (1971) un film presque sans personnages, composé essentiellement de paysages, de musique et d’une voix off. Si j’avais été encore plus courageux, j’aurais probablement réalisé un film presque sans scénario, tant je crois que les paysages et la musique racontent parfois mieux nos émotions que les mots.
J’admire également énormément son travail documentaire, notamment Grizzly Man ( 2005) Herzog possède une capacité extraordinaire à filmer à la fois la nature, les paysages et la démesure humaine. C’est une source d’inspiration majeure pour moi.
Le Mag Cinéma : Le tournage s’est déroulé sur une période relativement courte. Combien de temps avez-vous eu pour réaliser le film ?
Saïd Hamich Benlarbi : Environ sept ou huit jours. C’était un tournage très intense. Au départ, c’était un film sur l’eau… et il a beaucoup plu. C’était difficile, mais j’ai aussi pris cette pluie comme un signe. J’aime beaucoup les paysages d’automne et d’hiver. Tous mes films ont été tournés à cette période, parce que j’aime ce que cette lumière raconte. Mais la véritable difficulté ne venait pas des conditions météorologiques. Elle venait du fait que nous tournions sans scénario traditionnel. Une équipe de cinéma a besoin d’une feuille de service, d’un découpage, de savoir précisément ce qu’elle raconte. Là, nous étions dans une recherche permanente. Nous faisions parfois des heures de prises simplement pour trouver une émotion. La musique occupait également une place essentielle. Nous la diffusions directement pendant le tournage. Bien sûr, elle aurait pu être ajoutée au montage, mais j’avais besoin qu’elle accompagne les paysages au moment même où je les filmais. Elle faisait partie de mon état émotionnel. Au final, même s’il s’agit d’un moyen métrage, c’est probablement le film le plus difficile que j’ai eu à tourner. Mais aussi l’un des plus enrichissants.
« Il faut désapprendre à faire du cinéma »
Le Mag Cinéma : Avec le recul, referiez-vous un film de cette manière ?
Saïd Hamich Benlarbi : Non… mais pas parce que je regrette cette méthode. Je pense qu’il ne faut jamais chercher à reproduire une expérience. Chaque film doit inventer sa propre façon d’exister. On parle souvent de perfection au cinéma. Personnellement, ce n’est pas ce qui m’intéresse. Alain Gomis dit souvent qu’il faut « désapprendre ». Ce film m’a profondément appris à désapprendre le cinéma. Il y a un plan dans le film que j’aime énormément. On y entend une chanson iranienne, Mahra Beboos, tandis que la caméra reste simplement posée sur un paysage. Techniquement, c’est un plan extrêmement simple. Pourtant, j’ai le sentiment que, pendant quelques instants, le paysage devient vivant et me parle directement. Ce film m’a débarrassé de beaucoup de choses que je croyais indispensables pour « bien faire » du cinéma. Il m’a rappelé qu’une image peut parfois porter une émotion avec une simplicité désarmante.

« Je pars toujours d’une émotion »
Le Mag Cinéma : Quels sont désormais vos projets ?
Saïd Hamich Benlarbi : J’en ai plusieurs. Le premier serait, d’une certaine manière, le pendant de ce film. J’aimerais réaliser le portrait imaginaire d’une femme, à partir d’une actrice. Ce serait un road movie urbain situé à Casablanca. Je vois ce projet comme l’autre face de À la recherche de l’oiseau gris aux rayures vertes. En parallèle, j’écris également une fiction plus classique. Le projet est encore trop récent pour que je puisse en parler davantage. Et puis je poursuis mon activité de producteur. J’aime profondément accompagner d’autres cinéastes. Le cinéma n’est pas uniquement le rapport que j’entretiens avec mes propres films. C’est aussi un travail collectif. J’aime lire les scénarios des autres, participer à leurs aventures, apprendre à leurs côtés. J’ai besoin de cet équilibre entre le collectif et la solitude de l’écriture. C’est sans doute ce qui me permet, lorsque je réalise mes propres films, de rester totalement libre. Je ne me demande jamais s’il faut absolument faire un long métrage ou si un projet sera plus rentable qu’un autre. Je pars d’une émotion. Aujourd’hui, je sens qu’il existe un film autour de cette actrice, autour de Casablanca, autour de ce nouveau paysage intérieur. C’est cette intuition que je vais suivre.
Propos recueillis par Philippe Guillermo.
Remerciements : Le Mag Cinéma remercie chaleureusement Saïd Hamich Benlarbi pour sa gentillesse, sa disponibilité et la richesse de cet échange, ainsi que Clémence Chila pour avoir rendu cette rencontre possible.







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