Zoologie – Différence et singularité

En 2015, Ivan I. Tverdovsky surprenait avec son premier long métrage, Classe à part. Il dressait alors le portrait brutal et cruel d’adolescents handicapés et pointait du doigt l’aberrance d’un système scolaire « spécialisé » où administration et parents rivalisaient d’incompétence et de lâcheté. Rude, dérangeant et sans dialogue pré-écrit, Classe à part affichait un réalisme cru proche du documentaire jusqu’à un épilogue quasi désespéré.

Fruit d’un regard cinématographique très singulier, cette première réalisation remarquable et remarquée inscrivait en bonne place son auteur dans la liste des jeunes cinéastes à suivre. C’est à compter de ce mercredi 15 mars que sera visible dans les salles françaises, Zoologie, son deuxième long métrage de fiction dont voici le synopsis :

« Il pousse une queue dans le bas du dos de Natacha. Résignée jusqu’alors à une vie plutôt terne, cette étrangeté lui offre une liberté nouvelle. »

Autour de ce court et étrange argument initial, Ivan I. Tverdovsky construit un récit tant fantastique que contemporain. La qualité de la réalisation gomme rapidement l’éventuelle incrédulité qui aurait pu naître dans l’esprit du spectateur à la lecture du synopsis.

À l’image de Classe à part qui dressait le portrait d’adolescents handicapés, Zoologie fournit celui d’une quinquagénaire dont le handicap pourrait être cette queue qui lui pousse dans le bas du dos. Le cinéaste poursuit donc l’analyse sociologique de ses contemporains en privilégiant à nouveau ce qui différencie son personnage principal de son entourage. Par rapport à Classe à part, Zoologie est un film moins radical et plus policé. De plus, ce deuxième long métrage bénéficie d’une certaine dimension ludique par quelques saillies d’humour noir bien senties.

La part animale

Le scénario s’articule autour de l’héroïne principale, Natacha, quinquagénaire célibataire ostracisée par ses collègues et étouffée par une mère (Irina Chipizhenko) dévote, superstitieuse et moralisatrice. Apprécier Zoologie passe par la lecture de l’évolution psychologique et physique de Natacha. Déjà présente au casting de Classe à part et omniprésente ici, Natalya Pavlenkova endosse ce rôle difficile et ambivalent. L’actrice joue sa partition avec justesse sur une large gamme mêlant nihilisme et altruisme.

Phénomène inexpliqué par le corps médical, l’apparition au bas de son dos d’un appendice animal est acceptée par Natacha nullement à son corps défendant. Signe d’unicité, catalyseur d’émancipation, ce nouvel attribut pourrait constituer l’épine dorsale d’une nouvelle vie, notamment sentimentale auprès de Peter (Dmitri Groshev), son radiologue.

Si les métaphores portées par cette queue sont multiples, elles ne doivent pas masquer l’association de celle-ci avec la sexualité. Elle symbolise certes le réveil des sentiments de Natacha mais aussi, de façon plus métaphorique, la marginalisation (mise en cage) des citoyens russes LGBT par la politique de Vladimir Poutine.

La part humaine

Mais le supplément de confiance trouvé et la libération de sa part animale permettront-ils à Natacha de s’approprier pleinement son altérité ? Une telle différence physique peut-elle montrée ? Au-delà, sera-t-elle acceptée par autrui ? Est-ce qu’une différence peut conduire à l’indifférence ?

Les adolescents handicapés de Classe à part étaient rejetés au lieu d’être aidés. Ivan I. Tverdovsky creuse un sillon voisin dans Zoologie. Dans une société russe où la conformité est un facteur de sécurité et la différence un vecteur de rejet, le jeune cinéaste porte un regard critique sur l’intolérance sociale de ses contemporains envers ceux qu’ils jugent anormaux.

L’anormalité de la queue de Natacha vaut ainsi pour métaphore d’un pays non préparé ou peu disposé à accepter le changement. Démissionnaire au profit de la nostalgie d’un passé, la Russie dépeinte est pétrie de croyances et de superstitions désuètes. Une société prompte à accorder crédit à toutes les rumeurs y compris les moins plausibles telle celle qui fera de Natacha, « sorcière-à-queue », une créature maléfique du démon qu’on ne pourrait regarder dans les yeux sans s’attirer le mauvais sort.

Naturalisme et grisaille

L’élément surnaturel que constitue cette queue dans le bas du dos de Natacha contraste avec la mise en scène naturaliste d’Ivan I. Tverdovsky. Comme dans Classe à part, le jeune cinéaste russe, documentariste de formation, porte sa caméra d’un personnage à l’autre. Ici, l’objectif de la caméra scrute chaque protagoniste sous plusieurs angles et se fait, par intermittence, média de voyeurisme.

Cette esthétique naturaliste et la palette de couleurs utilisée, dominée par des bleus et blancs ternes, participent à l’atmosphère du film. Les vastes camaïeux gris formés et les espaces urbains et côtiers défraîchis filmés reflètent à la fois l’insipide uniformité sociale dénoncée et la vie, morne et solitaire, de Natacha.

Enfin, l’ultime scène de Zoologie, troublante et dérangeante, remet en question l’issue du film que le spectateur pouvait pourtant considérer comme acquise quelques instants plus tôt…

Zoologie relève de la fable fantastique contemporaine complexe traitée avec intelligence. Ainsi, l’absence de pathos et de misérabilisme permet la mise en avant d’un savoir-faire indéniable dans la gestion des variations de tonalités. Et, à travers l’examen clinique de la différence physique, Ivan I. Tverdovsky célèbre celle-ci et radiographie sans cliché l’intolérance sociale. Dans cette allégorie russe à portée universelle, le jeune cinéaste confirme l’extrême singularité de son regard et franchit avec succès l’obstacle que constitue la réalisation d’un deuxième long métrage.

 

Pour en savoir plus, accès au dossier de presse : Arizona Distribution

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