Les ogres – une parenthèse désenchantée entre deux chansons

Les ogres, premier film de Léa Fehner, s’inscrit parfaitement dans un mouvement récent du cinéma français, emmené par de jeunes réalisatrices, qui porte à l’écran un message loin du rêve, loin de toute fantasmagorie, dans une veine réaliste, froide le plus souvent, que l’on retrouve par exemple dans les œuvres de Rebecca Zlotowski, Alice Winocour, Katell Quillévéré, Isild Le Besco ou à un degré moindre Céline Sciamma.

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Si le scénario peut parfois flirter  avec un « genre », à aucun moment on ne rentre dans ce genre. En lieu et place, le quotidien, les difficultés de celui-ci, et surtout les relations compliquées entre les êtres.

Ceci dit, ce cinéma là s’écarte également d’un courant plus classique, enterré avec la Nouvelle Vague. Un rapprochement est également possible avec le cinéma de Jacques Garaudie, et pas uniquement parce que l’on retrouve au casting [d]es Ogres, l’acteur Patrick d’Assumçao qui tenait un rôle important dans L’inconnu du lac, et qui se voit ici confier un rôle certes secondaire, mais qui constitue l’un des points de rupture les plus marquants du scénario.

Outre le caractère réaliste, ces réalisatrices ont pour point commun de heurter le spectateur, de chercher à le saisir par des émotions que l’on qualifiera aisément de « négatives »: cri, colère, violence, et dans le cas précis des Ogres, ambiance délétère, chaotique.

Léa Fehner connait parfaitement son sujet. Dans les années 1990, ses parents, membres d’une compagnie de théâtre, ont pris la route et sillonné la France:  quelques caravanes pour l’hébergement, un chapiteau pour scène . Quoi de plus normal alors de retrouver au casting [d]es Ogres aux côtés d’Adèle Haenel et de Marc Barbé , et pour des rôles qui ne sont absolument pas secondaires, François et Inès Fehner, que les enfants du film soient le fils de Léa Fehner et les enfants de sa sœur, que le monteur du film soit son mari, Julien Chigot.

Léa Fehner, elle, n’a pas souhaité devenir comédienne de théâtre,  par peur des conditions de travail difficiles, préférant la voie cinématographique. Très étonnamment cependant, Léa Fehner dit avoir tardivement perçu les aspects positifs de l’art itinérant, comme le courage des artisans, la proximité avec le spectateur, qu’elle a voulu transposer à l’écran.

Le titre n’est absolument pas laissé au hasard. Les acteurs sont pour Léa Fehner de véritables ogres, et elles les montre ainsi. Leur très fort goût pour la vie pleine et remplie, la dictature de la fête permanente et du mouvement, le besoin qu’ils ont de satisfaire leur ego, laisse très peu de place pour des relations apaisées, constructives, généreuses, très peu de place pour la morale et la considération de l’autre. Léa Fehner explique ainsi : « Ces ogres de vie sont aussi capables de bouffer les autres et de prendre toute la place ! Mais c’est aussi ça qui peut devenir passionnant … »

Les références que la réalisatrice avait en tête en disent encore un peu plus long sur ce qu’est Les ogres: un mélange entre Festen et Milou en mai.  Marc Barbé et Adèle Haenel ne sont pas plus des choix anodins, tous deux incarnent une grande herméticité face aux émotions, une grande virilité nécessaire pour ne pas sombrer face aux épreuves, pour survivre après elles. Léa Fehner ose également la mise en abyme:  la troupe joue Tchekov  devant les spectateurs, eux même et ce qui se joue entre eux aurait tout aussi bien pu être une composition du maître russe.

Si le film s’ouvre et se ferme en chansons, dans une joie chorale entre les différents membres de la troupe qui partagent l’envie de s’amuser ensemble, son cœur est une grande parenthèse profondément désenchantée, qui laisse se développer des conflits familiaux et d’ego, remonter à la surface des blessures profondes, interroger sur la difficulté de vivre en couple ou d’élever ses enfants quand la vie est en permanence collective, qui plus est, dans la plus grande promiscuité. Si le sujet aurait sans aucun doute été un sujet de choix pour Fellini, nous sommes cependant bien plus proches de l’univers d’Affreux, sales et méchants – Ettore Scola, l’humour en moins, l’ambiance délétère en plus.

Plutôt bien filmé, bien joué, le récit en lui même tarde un peu à trouver son rythme. Il s’étire un peu sur ses extrémités, tardant à mettre en place son intrigue principale, et hésitant à lui apporter une conclusion. Cette liberté prise quant au format standard est à la fois une force et une faiblesse. Le spectateur ne peut s’attendre, même prévenu, aux pics émotionnels, aux éléments clés du scénario, et à leurs dénouements. Bien fait, que l’on aime ou que l’on n’aime pas, les ogres ne devraient en tout cas pas vous laisser insensible.

 

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