Mis à jour le 22 mai, 2026
Un film d’Emmanuel Marre
Avec: Swann Arlaud, Sandrine Blancke, Mathieu Perotto
Septembre 1940, le régime de Pétain se met en place. Henri Marre, 49 ans, débarque à Vichy sans le sou, sans contact, loin de sa femme et ses enfants. Il voit dans la nouvelle administration l’opportunité de trouver enfin la place qu’il mérite. Dans sa valise, son traité politique édité à compte d’auteur, Notre Salut, où il défend ses convictions patriotiques et ses méthodes d’ingénieur. Son credo: « gagner en efficacité » pour relever la France de la débâcle. Mais peut-être qu’Henri cherche avant tout à fuir sa propre débâcle…
Notre avis : ★★★★
Corrosif, fin, théâtral, Notre Salut, oscille entre l’esprit de Jarry et la satire de Molière, il capte, croque, et dézingue ses protagonistes, avec une rare précision, que la forme, imitant le style documentaire, ne fait que renforcer. Il se pourrait pourtant bien qu’il soit dézingué en retour tant la possibilité qu’il soit incompris nous semble forte, si l’on s’en réfère à la projection de presse, aux premières lectures du film qui ont pu être faites, et aux réactions dans la salle: seuls quelques-uns d’entre nous ont noté ou apprécié l’humour féroce qu’il déploie, mais aussi en ce qu’il tend un miroir qui pourrait être désagréable à ceux qui se reconnaitraient, et que sa nature pamphlétaire, ou même son positionnement politique pourrait déranger, dans une époque où les idées nationalistes ont plus que gagner du terrain. Ce qui renforce à nos yeux le coup de force de Notre Salut, d’autant qu’il se base sur une correspondance véritable, issue de la biographie de l’arrière-grand-père du réalisateur, Emmanuel Marre, comportant sa part secrète. S’accaparer ce récit pour son arrière petit-fils, dont l’histoire familiale a du fortement être marquée par la collaboration et la honte qui entoure ce positionnement politique au vu des atrocités qui ont été tolérées, voire encouragées, a nécessairement demandé un travail de détachement au réalisateur, ici parfaitement suivi par Swan Arlaud, qui reprend ce ton avec une grande justesse, pour dépeindre un personnage déboussolé, désinvolte, dépassé; un médiocre parmi les médiocres, persuadé suivre un voie qui pourrait lui faire remonter la pente, et occuper une position qui ravirait sa femme qui, dans sa prime jeunesse, lui voyait mille qualités, des qualités qui devaient le mener à de hautes responsabilités.
Le sujet historique abordé se veut évidemment contemporain, Marre se moque des éléments de langage, des slogans, des arrivistes et du grand bal des hypocrites aveugles et autres poules mouillées qui laissent faire, en mode où, après tout, la vie continue. La mise en scène tout entière se met au service de cette peinture d’un monde politique qui reflète notre époque, avec d’incessantes mises en lumière et de petits détails, qu’il s’agisse de slogans qui corroborent le texte, de portraits de Pétain ou bien d’autres trouvailles.
Si Kechiche filme admirablement les scènes de repas, Marre nous épate, tout au long du film, et dés son ouverture, par des séquences de réception qui se révèlent acerbes, montrant la participation des fonctionnaires de Vichy, mais aussi de leurs épouses, à ce grand bal, où les conversations d’une affligeante banalité viennent masquer la gêne que la gravité de ce qui se produit envers les étrangers et les juifs engendre malgré tout, même au sein de ce petit monde de la collaboration. L’usage de la musique moderne en contre-ton apporte une sève complémentaire, tout en ironie. Notre Salut, provocation très feutrée appelle sans conteste à un réveil des consciences, à observer la répétition, l’absurdité d’une époque passée que l’on observe de nouveau de nos jours, les réflexes d’hier devenant parfois ceux d’aujourd’hui.
Notre Salut dialogue évidemment avec Les rayons et les ombres en miroir; la médiocrité des petits ambitieux zélés se voit raillée plutôt que glorifiée, – au delà du personnage de Luchère, la manière de filmer les scènes de fête de Marre s’inscrit en totale opposition avec la vision année folle de Giannoli, et surtout les allemands ne sont pas du tout représentés comme peuvent l’être Otto Abetz, en francophile convaincu. Marre n’aurait su avoir l’impudence de taire son passé dans les jeunesses hitlérienne s’il s’était attaqué à ce personnage. Notre Salut dialogue aussi avec La Troisième Nuit de Daniel Auteuil, déjà plus complémentaire. Il dialogue enfin avec La zone d’intérêt dans sa propension à narrer le quotidien en hors champs des atrocités qui se jouent sur le terrain. Assurément, Notre Salut parmi les films en compétition se classe dans ceux qui sont les plus satisfaisants sur le plan intellectuel, aux côtés de Fjord et Histoires parallèles, pas nécessairement bien reçues par la presse … En suivant la logique de Notre Salut, l’époque pourrait donc lui préférer des produits de divertissement comme Hope, qui n’obligent pas à ouvrir les yeux ou à se regarder dans un miroir. Mais comme Emmanuel Marre, nous espérons un sursaut.










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