Twin Peaks: The return – Du bon usage des pelles dorées

Ce serait faire mauvais usage des pelles dorées fournies par David Lynch et Mark Frost que d’enfouir Twin Peaks: The return sous l’unique épisode 8. Par contre, à nos yeux, cette troisième saison enterre les deux saisons cultes inaugurales et tout ce qui a été produit pour la télévision depuis des années. Les nombreux traits expérimentaux de Twin Peaks: The return dessinent les contours d’une œuvre fascinante mais à l’accès plus complexe que celui de ses deux aînées. Quelques clés de lecture peuvent aider.

Au début des années 90, la série Twin Peaks divertissait par son cadre champêtre, son suspense efficace et sa totale adhérence à la culture télé. Vingt-cinq ans plus tard, l’auteur avant-gardiste qu’est David Lynch laisse cours à ses libres expérimentations dans une ultime saison pourtant non autoproduite. Une proposition d’une grande complexité qui, dans sa forme et sa narration, constitue la jointure parfaite entre, d’une part, les deux premières saisons et, d’autre part, Lost highway et Inland empire, voire Eraserhead pour le cas spécifique du huitième épisode.

Évidemment, en fonction des goûts de chacun, tel épisode pourra paraître plus faible que son prédécesseur. Par définition, toute œuvre au long cours « ménage » quelques respirations dans son récit. Si les deux premiers épisodes peuvent laisser dubitatifs, le troisième pourrait faire naître la curiosité et l’épisode 8 la fascination. Plus tard, l’étonnant quatorzième épisode éclairera le théâtre des opérations d’une lumière nouvelle. L’heure de projection suivante, très découpée, pourra être perçue comme une revue de la quasi-totalité des fils narratifs. Cette troisième saison semblera ensuite proposer un inattendu redémarrage avant de s’engager dans son diptyque final.

Ainsi, chaque épisode, qu’il soit jugé majeur ou mineur, présente un intérêt. Dans Twin Peaks: The return, l’inattendu narratif et/ou visuel peut surgir à chaque instant et de préférence quand le spectateur s’y attend le moins. Par exemple, la tension peut apparaître soudainement tout comme elle peut être brusquement désamorcée (épisode 6). Dans le foisonnement d’intrigues, certains éléments délaissés jusqu’à paraître abandonnés sont rappelés à notre bon souvenir quelques épisodes plus tard. Et puis, David Lynch et Mark Frost prennent soin de mêler le futile à l’essentiel. Mais le spectateur ne doit pas écarter la possibilité qu’une part de ce qui paraît futile soit finalement essentielle ! Là, la série acquiert une appréciable dimension ludique.

Dans Twin Peaks: The return – Série chorale, nous mentionnions l’unité de réalisation (David Lynch) et d’écriture (David Lynch et Mark Frost) qui liait tous les épisodes de la saison 3. Cette unité est cependant absente d’une narration qui multiplie les temporalités. Entre ellipses et dilations, la dimension temps se voit grandement distordue. Et, au fur et à mesure que le passé et le futur se mêlent, la réalité elle-même devient incertaine.

Pour complexifier encore les choses, Twin Peaks: The return entretient de nombreux liens et points de vue sur la série originelle. Par conséquent, nous conseillons à nos lecteurs de voir ou revoir, à minima, l’ultime épisode de la seconde saison ainsi que le long-métrage Twin Peaks: Fire walk with me avant d’entamer le visionnage de la saison 3. Sans être indispensable, le visionnage de la première saison dans son intégralité serait aussi un plus.

Enfin, s’il est un défaut dont souffre cette ultime saison, c’est celui d’avoir été découpée… en épisodes ! Twin Peaks: The return relève en effet plus du très long-métrage de cinéma que d’une série télévisée. Un visionnage par bloc de quatre épisodes semble être la meilleure stratégie d’autant qu’elle permet d’aboutir à un dernier bloc composé des épisodes 17 et 18 qui avaient été diffusés le même jour. Un épilogue à double détente car, aussi différents soient-ils, ces deux épisodes sont complémentaires et chacun est… ultime !

Ainsi, au pas de charge, l’avant-dernière heure de Twin Peaks: The return déroule une conclusion somme toute classique, si tenté que cet adjectif puisse être accolé à la narration de David Lynch et de Mark Frost. Ici, le présent donne rendez-vous au passé, à moins que ce ne soit l’inverse car la remarquable qualité de réalisation fait alors barrage à toute certitude.

En opposition, le rythme alangui de l’ultime épisode surprend et joue avec maestria à la fois sur l’attente et sur l’espérance des spectateurs. Cette fin intrigue car, tout en refermant l’immense boucle formée par les trois saisons, elle renverse tout. Avec le générique de fin vient l’ultime séquence. Les mots prononcés ne seront pas entendus, ils seront transcrits dans un dernier regard à la profondeur abyssale. Tout n’a pas été raconté et l’épisode 18 arbore les allures d’un possible pilote.

Cet article clôt notre chronique sur une saison 3 appelée à faire l’objet d’une abondante littérature. David Lynch et Mark Frost ont imaginé, écrit et réalisé une œuvre jusqu’au-boutiste qui balaye les codes des productions destinées à la télévision. En s’aventurant sur des terrains que nous ne lui connaissions pas, à nouveau David Lynch fait étalage d’un savoir-faire immense parant Twin Peaks: The return d’atouts esthétiques rares. Les partis-pris narratifs adoptés par Mark Frost brillent d’audace et d’ingéniosité. Tout concourt à définitivement ranger cette troisième saison de la série Twin Peaks au rang des œuvres majeures et totales dont les propositions cinématographiques n’ont pas fini de nous fasciner.

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