Quelques minutes après minuit – La lumière de l’évidence

Étonnante découverte que ces Quelques minutes après minuit (A Monster Calls). La production américano-hispanique réalisée par Juan Antonio Bayona (L’Orphelinat, 2007) se présente comme un conte moral et horrifique qui n’a rien à envier au Bon Gros Géant de Steven Spielberg. Même récit initiatique traversé par la question métaphorique du passage entre deux mondes, même intérêt pour l’image de synthèse comme moyen de convoquer l’espace-temps du merveilleux. Outre leurs qualités propres, les deux films présentent un intérêt notable dans leur utilisation des techniques du numérique. Les ténèbres qui envahissent progressivement les compositions de Bayona forcent l’admiration et provoqueront à n’en pas douter quelques réactions ambigües. Une bonne raison pour s’attarder sur cette nouvelle sortie.

Gigantisme et intimité

Depuis quelques années, les créatures de synthèse semblent être parvenues à échapper à leur cadre d’origine. Initialement dévolues au seul registre du spectaculaire, quelques cinéastes en ont fait les figures d’un cinéma plus intime, dépassant la logique de la monstration qui prévalait jusqu’alors pour viser l’exploration des tréfonds de la conscience. L’exemple-type reste bien sûr Robert Zemeckis qui, en inscrivant ses œuvres à l’intérieur de genres ou de modes types (la science-fiction, l’animation), a su renouveler leurs structures à partir d’une approche formelle riche et réflexive. Même constat dans le cas du film de Bayona dont le gigantesque monstre synthétique se veut d’abord révélateur d’un passage qui a justement bien du mal à passer.

L’histoire pourrait être introduite par le classique « Il était une fois… » Un château, un roi absent, une reine malade, et un prince destiné à l’exil chez une sorcière. Comprendre : un foyer que le père a déserté et que la mère, atteinte d’un cancer incurable, ne parvient plus à tenir, entraînant le départ de son jeune fils (Lewis McDougall) chez son acariâtre grand-mère (Sigourney Weaver). L’apparente simplicité de ce schéma narratif permet au réalisateur et à son scénariste, Patrick Ness (auteur du roman adapté), de creuser sa configuration pour en souligner le caractère mythique. La spectacularité de l’imagerie de synthèse est donc biaisée par la convocation assumée de l’imaginaire, distillant un doute sur la véracité des évènements décrits par le film. L’arrivée du monstre gratte en quelque sorte la surface, et le mode d’énonciation se veut principalement propre au discours indirect. Pour aborder les conflits internes, il faut passer par une autre histoire qui ramènera naturellement le spectateur à la première, à moins que ce soit l’inverse. Les récits fantastiques émaillant le parcourt du héros n’ont rien de familier. Un prince qui assassine sa bien-aimée, un pasteur qui pour sauver ses enfants renonce à sa foi et s’en trouve châtié… Difficile de reconnaître ici la moralité sirupeuse de l’habituel contre de fées. Absence du happy end ? Pas si sûr, Bayona privilégiant l’ouverture vers l’ambigüe plutôt que l’artificialité d’une clôture considérée comme mensongère, et réellement dangereuse.

Dessiner, projeter

L’une des grandes qualités de Quelques minutes après minuit est de réfléchir constamment sa forme. À l’instar du récit emboité soulignant la mécanique de sa structure, le cinéaste prend soin de revenir aux fondamentaux de l’image de synthèse et d’en rappeler les origines plastiques. L’apparition de la créature est d’abord une projection artistique de laquelle découle un nouveau type de représentation, plus proche du pictural que du photoréalisme du cinéma. Débordant des cahiers de croquis, un monde de papier et de couleurs prend forme sans jamais se substituer totalement à l’esthétique du premier cadre formel. Il y a donc une imbrication graduelle de différents modes d’images. L’animation assumée de la seconde contamine l’ensemble du métrage. L’arbre géant n’est rien d’autre qu’un produit de l’imaginaire et la puissance infinie promise à l’enfant se réduit à la destruction d’un mobilier, à coup de poing bien asséné et à une larme écoulée. Rien de définitif ici, simplement le tracé durable d’un passage.

Comme dans le cinéma de Guillermo del Toro, le factice ne règne ici que pour révéler le caractère mensonger du réel. La rupture temporelle marquée par le déplacement des aiguilles de l’horloge ne parviendra jamais à dépasser celle, souvent déceptive, de l’organique. La disparition équivaut à une naissance. L’intégration du merveilleux dans la réalité, de l’image de synthèse dans la prise de vue réelle, ne peut durer qu’un temps propre à celui du film.

On est heureusement bien loin de la fusion schizophrénique de Inception (Christopher Nolan, 2010), s’épanouissant dans le reflet sans comprendre que la beauté et le mystère de celui-ci ne peuvent tenir sans le rappel constant de son référent. Il est sans doute plus facile d’exclure le cadre d’origine pour perdre le spectateur, mais l’intention de Bayona est toute autre : marquer les balises d’un trajet passant de l’ombre de l’incertitude à la lumière de l’évidence.

Espérons que ce discours se prolonge dans Jurrasic World 2, prévu pour 2018 et dont Bayona assurera la mise en scène.

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