Hasan Hadi nous livre un premier film d’une grande maîtrise, que l’on pourrait penser tout droit sorti d’une autre époque. Il filme, avec exactitude, l’Irak de son enfance, l’Irak de Saddam Hussein, une contrée restée largement final méconnue, car écrasée par la représentation médiatique et cinématographique (Rambo au premier chef) de la Guerre en Irak, un terrain désertique, théâtre à une médiatisation glorifiante de l’intervention américaine. De Bagdad, sa capitale, nous avons pu apercevoir quelques images du palais de Saddam, nous savons que quelques musées y abritaient, avant d’être pillés, des trésors, notamment architecturaux, comme ceux de la cité historique de Babylone et ses jardins, toute proche, vestiges mésopotamiens. Mais étrangement, nous connaissons relativement peu la géographie de cette terre berceau de l’humanité, nous avons une connaissance relativement limitée de la vie quotidienne des Irakiens sous le régime de Saddam (le constat pourrait aussi s’appliquer à notre époque). Naturellement, et avec force, le gâteau du président ouvre précisément sur un paysage où le fleuve – en contraste total donc avec le désert- joue un rôle primordial, et avec un fait historique dont le film tire son titre: tous les ans, pour son anniversaire, Saddam et sa junte, avaient instauré un rituel, des enfants tirés au sort devaient contribuer à la célébration en confectionnant un gâteau d’anniversaire pour certains, fournir des fruits pour d’autres. La question pourrait sembler très anecdotique et relever du simple folklore si l’Irak n’avait été une dictature militaire, si les sanctions occidentales envers cette dictature n’avait affamé la population. Pour une population miséreuse, confrontée à une pénurie alimentaire (de sucre notamment), collecter les différents ingrédients d’un gâteau peut relever du défi, et poser bien du traquas.

Voici le formidable point de départ de ce premier film – dont le titre, simple et épuré, évoque les premières œuvres de Kiarostami (celui de Où est la maison de mon ami ?) – qui n’aura de cesse de multiplier les bonnes idées, à tout niveau cinématographique, pour un film qui se révélera objectivement excellent, sur le fond comme sur la forme. La grammaire cinématographique se déploie avec beaucoup d’à propos voire de virtuosité, le scénario que l’on aurait pu penser linéaire rebondit en permanence, avec énergie et vitalité, suivant les pas de deux jeunes enfants au jeu particulièrement touchant, disséminant des enjeux émotionnels forts dépassant la simple quête, qui, elle, motive l’exploration du territoire et de ses habitants. La mise en scène se met au service de ce récit, qui nous fera arpenter de nombreux coins de rue et déambuler à la fois dans le village et la grande ville proche, dans des plans méticuleux, aux images riches et contrastées, qui mettent au centre les deux protagonistes principaux, de façon très sensorielle. Les cadres s’invitent dans le cadre, laissant contempler des regards à travers fenêtres comme de nombreux panneaux publicitaires à la gloire de Saddam Hussein, dont le réalisateur souligne la main mise, le culte narcissique qu’il imposait à sa population, comme tout bon dictateur. D’autres plans encore convoquent Le ballon blanc de Panahi. Rien n’est laissé au hasard.

L’interprétation des deux jeunes enfants captive, nous ne pouvons que louer la direction d’acteurs, et rentrer en empathie avec cette jeune fille qui incarne littéralement son personnage, Lamia, dans un grand naturel, décuplant l’impact émotionnel que la situation produit d’elle même, bien aidé par le regard, sombre, sans nostalgie, qu’Hasan Hadi pose sur cette époque, mais aussi les hommes. A l’instar de Bresson (Au hasard Balthazar), il évoquera, par petits indices et toujours en hors champs l’immoralité et l’impunité de quelques uns. Lamia se retrouve bientôt seule, livrée à elle même, et le peu de soutien et d’espoir dont elle dispose peu à peu s’amenuise. L’aide qu’elle sollicite se retourne contre elle; certains cherchant à abuser de la situation et à demander des contreparties, qu’elles soient pécuniaires ou même sexuelles. Même la grande amitié qui unit les deux enfants, dont l’innocence les amène à, malgré tout, voir la situation comme un jeu, se retrouvera en péril.
Ce côté désespéré, rude, ce regard sans concession, peut ceci dit, éloigner quelques uns de l’enthousiasme premier que le film génère par sa maîtrise et l’accumulation de bons points sur le plan cinématographique. A la différence de Kiarostami, qui s’intéressait à faire découvrir des contrées reculées de son pays, au présent, la caméra d’Hadi capte un temps passé. Elle recompose et reconstitue, avec une grande minutie un réel révolu, sans nous informer sur ce qu’il a pu en advenir, nous laissant un peu sur notre faim quant à la promesse que le film avait entrouvert et qu’il parvient malgré tout à satisfaire: nous partager un peu de connaissance sur l’Irak et les Irakien.nes.











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