« La loi du marché » : la fiction ne vaut pas toujours la réalité …

Le cinéma se renouvelle sans cesse, c’est une certitude. Comme tout art, le cinéma connaît des périodes, des genres, des écoles, qui érigent des codes, des façons de faire, des classifications. Toutes les œuvres ne résisteront pas à l’épreuve du temps de la même façon, certaines verront leur côte monter quand d’autres sombreront dans l’oubli. Certaines sont trop avant-gardistes, ne correspondent pas à leurs époques, ouvrent des brèches, explorent, d’autres suivent des mouvements, les améliorent techniquement, d’autres encore révolutionnent l’art, renversent les certitudes, érigent les codes futurs. La loi du marché n’est d’aucune de ces catégories, quoi que l’on puisse assurément le classer dans un genre qui a vu le jour dans les années 90 et qui n’a de cesse de se développer, le « Lindon movie ».

Nous n’irons pas, comme le fait à outrance la presse internationale, affubler le genre du très dénigrant et très à la mode qualificatif « french », car quelque part, cela relève du pléonasme, et puis parce que nous n’aimons pas cet usage arrogant – ce qui, en soi,  est un comble car en général la presse internationale utilise le terme « french » en synonyme de prétentieux. Cette année encore, Maiwenn, Garrel ou Desplechin ont eu le droit à leur « it’s so french ».

Le Lindon movie met en scène un personnage en général grincheux, taiseux, souvent colérique (mais pas ici), au regard de chien battu, personnage à haute moralité sociale et portant un message politique fort. Comme tout genre, on retrouve des œuvres réussies – qui en en général apportent une touche d’humour supplémentaire – mais aussi des œuvres plus anecdotiques qui se servent du genre plus qu’elles ne le servent.

« La loi du marché » met en scène des personnages réels, dans leur véritable rôle, qui se confrontent à, devinez-qui, Vincent Lindon ! Stéphane Brizé, à l’image d’un Emile Zola contemporain, a pour ambition de nous montrer la violence cachée de notre époque, et plus précisément la violence du milieu professionnel. Vincent Lindon est Thierry, qui à 51 ans, après 20 mois de chômage, trouve enfin un travail qui le met face à un dilemme moral.

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Thierry est un père de famille courageux, un homme d’apparence simple, sans histoire, qui bricole à la maison, prend des cours de rock pour passer du bon temps avec sa femme, s’est acheté un mobile-home après être devenu propriétaire. Il a construit sa vie petit à petit, étape par étape, de façon très sincère, et n’est pas plaintif. Sa vie était surtout marquée jusqu’alors par son fils, handicapé, qui constitue toujours sa priorité. Sa vie cependant bascule lorsqu’il est licencié. Il doit se confronter à une réalité sociale difficile, un monde qui marche un peu sur la tête, qui n’a de cesse de l’humilier, de lui demander des efforts, dans tous les cas de figure, et surtout auprès des institutions qui sont normalement là pour l’aider, que ce soit Pôle emploi ou les banques.

Si Stéphane Brizé a quelques bonnes observations, qui bien senties ou bien distillées sonnent évidentes et rangent le spectateur du côté du personnage de Thierry (que ce soit par processus d’identification, ou au contraire par méconnaissance d’une certaine réalité sociale – le cinéma comme le théâtre ont toujours parfois pour ambition de choquer le bourgeois !), si son intention de traiter sous un angle mi-documentaire, mi-fiction une chronique contemporaine est conceptuellement intéressante, le résultat n’est pas nécessairement celui que nous aurions souhaité. Plus précisément, deux clés de lecture nous semblent appropriées pour analyser une telle entreprise, l’échelle de l’authenticité d’une part, et celle de l’émotion d’autre part.

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Nous ne nierons absolument pas, que Vincent Lindon a la tête de l’emploi, qu’il est crédible dans son personnage et dans son jeu, qu’il ne dépareille pas des autres comédiens amateurs, et qu’il est très cinégénique. Sur ce point, « La loi du marché » ne perd pas en authenticité, mais là où le bât blesse, se situe dans le scénario en lui-même. Si Stéphane Brizé s’insurge clairement des travers du monde professionnel, de la situation économique en France, de la violence, très hypocrite, de la compétition entre les individus, des humiliations subies par des gens pourtant courageux, de cette règle du « si t’es pas content tu n’as qu’à aller voir ailleurs » qui sévit dans les entreprises et dont les individus se font le relai, il nous déçoit très singulièrement dans sa démarche authentique sur deux aspects. Le premier est que la condition de Thierry est sensée provoquer un sentiment de « pitié » chez le spectateur, mais à y regarder de plus prêt, il nous semble que la réalité est très souvent bien plus triste que ce que nous montre Stéphane Brizé. Des personnes plus à plaindre que Thierry, nous en connaissons tous à côté de nous, en France. Nous ne parlons pas même de toutes les personnes dans le monde qui échangeraient 30 ans de leur vie contre un jour de la vie de Thierry, qu’elles soient mal nourries, mal logées,   violentées, traumatisées ou malades. Dans le film lui-même, d’autres personnages nous semblent tout aussi à plaindre que le personnage de Thierry, et le fait de centrer tout entier le récit sur ce seul personnage  ne va pas dans le sens du réalisme. Le second aspect, est que la violence des comportements en milieu professionnel sont eux-aussi bien souvent bien plus caricaturaux, bien plus violents dans la vraie vie que dans cette fiction. Certainement Stéphane Brizé a voulu éviter qu’on lui reproche de trop en faire, de trop en montrer, de trop en dire, de faire preuve de misérabilisme ou de voyeurisme, mais ici, le récit nous semble tout simplement faux et superficiel.

Le réalisateur breton avait également, avec « Quelques heures de printemps » notamment, connu un succès critique pour sa capacité à traiter avec délicatesse un sujet à forte charge émotionnelle. Nous l’attendions nécessairement sur ce registre. Malheureusement, ce qui dans le scénario est prévu pour apporter une forte secousse sentimentale, calquée sur des faits-divers réels, nous semble totalement calculé.

Nous ne voulons nullement ternir la réputation de « La loi du marché » qui n’est assurément pas un mauvais film, ou un film sans intérêt, il reste habile, très probablement sincère, et il plaira assurément à un public large, comme nombre de « Lindon Movie ». Vincent Lindon a reçu en salle, après Pater, une nouvelle ovation du public qui le suit de longue date – NB que nous préférions Pater !

Cependant, nous nous interrogeons réellement sur le fait que « La Loi du marché » soit proposé pour être l’un des meilleurs films de cette année 2015, quand nous avons vu en sélection la Quinzaine des Réalisateurs, des œuvres qui nous semblaient plus fortes, plus osées, plus complexes, moins anecdotiques.

Nous terminerons alors ce billet par une note humoristique, disons-le, provocante, en lançant un défi : que le prochain Lindon Movie soit une télé-réalité sur Vincent Lindon lui-même.

 

 

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