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Vivre et chanter, la Chine se meut, l’opéra se meurt … ou pas …

Zhao Li dirige une troupe d’opéra traditionnel Sichuan qui vit et joue ensemble dans la banlieue de Chengdu. Quand elle reçoit un avis de démolition pour son théâtre, Zhao Li le cache aux autres membres de la compagnie et décide de se battre pour trouver un nouveau lieu, où ils pourront tous continuer de vivre et chanter. S’engage alors une lutte pour la survie de leur art.

Vivre et chanter, coproduction franco-chinoise, était présenté en mai dernier à la Quinzaine des réalisateurs à Cannes. Son essence, que ce soit son thème, la vie bouleversée d’une troupe d’opéra, symbole de la tradition, de tous ceux qui perpétuent des rites et des symboles, par la modernité, tous ceux qui construisent pour s’enrichir, ou sa forme- l’opéra chinois y compte une place centrale- n’emprunte aucunement à la pensée occidentale. Vivre et chanter dresse un édifiant portrait de la Chine oubliée, entreprise qui n’est pas sans rappeler la thématique centrale des premiers films d’Hou Hsao Hsien qui quelques années plus tôt s’essayaient à porter à l’écran la mutation que le capitalisme apportait à Taiwan, jusqu’au cercle familial, les différences qui se créaient entre province et mégalopoles mais aussi le message porté de nos jours par de nombreux réalisateurs chinois (Jia Zhang-Ke en tête) face à une transformation aussi rapide que ravageuse de leur pays, très longtemps resté intemporel.

Johnny Ma porte ce regard interne, celui de l’homme chinois qui vit cette transition, l’observe et la subit irrémédiablement. L’artiste contestataire y trouve nécessairement une place de réflexion mais aussi d’expression. Pour le traduire, l’interroger, le symboliser mais aussi le remettre en question, la mise en abyme semble s’imposer naturellement; Johnny Ma opte pour l’art le plus ancestral, et en ceci le plus menacé, l’opéra chinois. Vivre et Chanter, voilà deux causes, perdues ?

Dès les premiers instants du film, la messe est dite: les masques, les maquillages, les costumes, les musiques et instruments traditionnels plante le décor: nous sommes en compagnie d’une petite troupe d’opéra traditionnel du Sichuan, en quasi immersion.

Si, au détour de cette première scène tournée en extérieur, le sujet semble s’attaquer à l’itinérance d’une poignée de comédiens, plus tard, le hors champ nous en sera révélé : quelques badauds, smartphone en main, assistent à un spectacle s’apparentant à carnaval pittoresque, désuet.

Cette même désuétude menace, au delà du seul rouleau compresseur du capitalisme, la vie de la troupe qui n’a pas su évoluer, tirer profit des changements, de l’essor économique. Johnny Ma, dans sa façon de filmer, alterne entre hommage et critique de l’opéra chinois. Il en montre tout autant la face kitsch, que la face universelle et riche. L’opéra tient lieu de sujet mais aussi de forme. Vivre et chanter en lui même emprunte à ce genre, lui accorde une très large place, et la caméra de Johnny Ma parfois abandonne le simple regard posé, le plan fixe distant, pour s’immerger pleinement dans le spectacle, en rendre compte de l’intérieur, dit autrement, proposer une mise en scène de la mise en scène, la mettre en mouvement, en vie. Cette rupture formelle qui prend place vers le milieu du récit, avant de s’accentuer à en devenir confondante, participe à un certain surréalisme auquel Vivre et Chanter aspire.

Le show brille de milles couleurs vives et éclatantes, il semble intemporel, mais aussi inamovible, régi par des codes rigides, étouffé sous de lourds costumes et maquillages. La modernité oblige à se confronter: d’autres spectacles attirent un « nouveau » public, une autre génération; l’opéra lui n’attire que ses inconditionnels, des personnes âgées, voire très âgées. Le spectacle fantomatique proposé ne fait que hanter le quartier d’une ville reculée, elle aussi anonyme, du Sichuan. Par son immobilisme, la caméra de Ma commence par figurer ce temps arrêté et s’appliquer à filmer les mouvements d’avant et d’après représentations. Le spectacle en lui-même ne sera perçu que par bribes. Dans ce petit théâtre (de quartier), musiques et chants (souvent non sous-titré) traditionnels font bon ménage et excluent tout dialogue entre comédien. La vie familiale, la vie collective nous plongent dans l’antichambre de ce spectacle « vivant », et nous attendons très tôt à ce qu’une intrigue s’y développe, à ce qu’un dialogue perce, brise la glace. Cette attente ne sera jamais réellement satisfaite (au contraire par exemple des maîtres cités précédemment qui excellent dans cette capacité à proposer un miroir de la société toute entière à travers des portraits individuels, des ressentis, des regards portés par des personnages aux sensibilités oscultés). Nous regretterons donc ce parti-pris de vouloir calquer le réel jusqu’à offrir une pauvreté intellectuelle consternante dans les dialogues, tous plus insignifiants les uns que les autres, sans ressorts ni prolongements. Le sujet ne vise pas la petite histoire personnelle au sein de la troupe, il préfère en rester à ses prérogatives de départ: la vie d’une meneuse d’opéra, de sa troupe, face au changement.

Dehors, trop à l’étroit, de hauts bâtiments d’habitation modernes menacent. Encore plus proches, d’autres habitations plus anciennes et sans étages sont détruites à coups de pelleteuses. Diffusés au ralenti, ces démolitions-explosions deviennent spectacles, rêvés ou cauchemardés, en résonnance de l’autre spectacle, celui que la troupe s’évertue chaque jour à donner à voir.

Pour éviter de devor dissoudre la compagnie, la meneuse sait qu’il lui faut proposer quelque chose de nouveau, de plus spectaculaire, quitte à s’afficher « Spectacle gratuit, opéra moderne ».

Outre la forme singulière que confère la rupture formelle, Vivre et chanter, se distingue par une intention qui ne dit pas son nom.

Le pari de réinventer l’opéra chinois est-il voué à l’échec, ou au contraire, Ma exhorte-t-il à y croire ? Happy end ou dystopie ?

A vous de voir …

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