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Projet dernière chance : une odyssée entre trajectoire maîtrisée et dérives occasionnelles

Ryland Grace, professeur de sciences, se réveille seul à bord d’un vaisseau spatial, à des années-lumière de la Terre, sans aucun souvenir de son identité ni des raisons de sa présence à bord. Peu à peu, sa mémoire lui revient, et il comprend l’enjeu de sa mission : résoudre l’énigme de la mystérieuse substance qui cause l’extinction du Soleil. Pour tenter de sauver l’humanité, il va devoir faire appel à ses connaissances scientifiques et à des idées peu conventionnelles … Mais une amitié inattendue pourrait bien l’aider à ne pas affronter cette mission tout seul.

Longtemps associé à des figures introverties, monotones, voire mutiques (Drive, Only God Forgives, Blade Runner 2049), Ryan Gosling, qui occupe ici le premier rôle, s’est déjà essayé à la comédie (Crazy Stupid Love, The Nice Guys) avant de progressivement consolider son rapport à des personnages plus accessibles, moins tourmentés. Un virage confirmé ces dernières années, notamment avec Barbie et The Fall Guy, qu’il expliquait en 2024 dans une interview accordée au Wall Street Journal :

« Je n’accepte plus vraiment de rôles qui exigent d’explorer ma part sombre. J’en suis à un point où j’essaye plutôt de prendre la température à la maison, et de voir ce qui serait le mieux pour nous tous. Les décisions que je prends, je les prends avec Eva [Mendes], et nous les prenons en pensant d’abord à notre famille. »

En cela, la voie empruntée par l’acteur trouve en ce rôle de Grace un prolongement naturel, d’autant plus que les réalisateurs aux commandes, Phil Lord et Chris Miller – habitués des comédies familiales et du cinéma d’animation – partagent cette même sensibilité.

Unité de ton, diversité des influences

Derrière ses airs de blockbuster accessible, Projet Dernière Chance convoque un riche héritage perpétré par le cinéma américain de science fiction depuis Star Wars, oscillant entre œuvres populaires et références plus exigeantes. La relation qui se tisse entre Grace et Rocky, une créature extraterrestre autour de laquelle se nouent les enjeux émotionnels du récit, emprunte à l’émotion et l’innocence de E.T. l’extra-terrestre. Le ton, lui, rappelle par moment Les Gardiens de la Galaxie dans sa capacité à mêler récit intimiste, humour burlesque et enjeux dramatiques sans que l’un ne nuise à l’autre. Le film puise également son lyrisme visuel dans une science-fiction plus contemplative, à l’image de ce que proposait 2001 : l’Odyssée de l’espace. Les couleurs impressionnistes comme le sentiment de vide qui émanent initialement des couloirs du vaisseau, renvoient manifestement à l’œuvre culte de Kubrick.

D’autre part, Projet Dernière Chance ose entreprendre quelques incursions dans un registre plus sombre, glissant au passage quelques clins d’œil appuyés à la science-fiction horrifique. Au détour d’un jumpscare inattendu, quelques plans resserrés sur des espaces obscurs suffisent à instiller une tension oppressante. Ce même parti pris scénographique réapparaît lorsque Grace s’aventure dans un long couloir plongé dans le noir : l’obscurité envahit le cadre et enferme le personnage dans la profondeur de champ, évoquant entre autres l’entrée de Dallas à l’intérieur des conduits de ventilation du vaisseau Nostromo dans le premier Alien. Cette écho hypertextuel à l’œuvre de Ridley Scott se retrouve jusque dans une réplique de Grace, qui exprime avec amusement l’inquiétude qu’il a pu ressentir quant aux potentielles caractéristiques monstrueuses de Rocky, lesquelles résonnent plus qu’explicitement avec celles du xénomorphe dans Alien.

Moins ostensible, l’influence de Sunshine de Danny Boyle se devine, elle, quant au postulat de départ que les deux films partagent, i.e. le Soleil se meurt, une mission désespérée se voit engagée pour sauver l’humanité. Projet Dernière Chance introduit toutefois un aspect inédit : Grace n’est pas la seule victime de ce périple puisqu’il est accompagné de Rocky, dont le peuple risque lui aussi de disparaître. La mission de sauvetage se mue alors en une quête commune où un lien affectif se noue progressivement jusqu’à éclipser plus d’une fois l’urgence de la situation initiale, sans que cela ne constitue un défaut tant la complicité entre les personnages se révèle prégnante. Tandis que Danny Boyle privilégiait un questionnement existentiel métaphysique en dressant le portrait du Soleil comme divinité aveuglante, source de peur et de dévotion à l’origine de dérives psychologiques de l’équipage et ouvrait la voie au registre horrifique, Lord et Miller orientent leur récit vers un existentialisme incarné et émotionnel. L’extinction du Soleil devient un prétexte, la gravité cosmique cède le pas à une mélancolie douce-amère : ce qui importe ne consiste pas tant à sauver le monde qu’à découvrir sa propre raison d’être et de donner un sens à son existence, en explorant un univers aussi vaste que désert, tout en menant une exploration introspective en parallèle. Sunshine montrait des personnages se fragiliser et perdre pied sous l’emprise de l’astre; Projet Dernière Chance privilégie la construction d’un lien affectif qui se renforce progressivement, faisant de la menace cosmique un moteur de rapprochement et d’apprentissage mutuel pour ses deux personnages.

Ryan Gosling, un relais émotionnel convaincant

À la priorité donnée à l’émotion se conjugue une immersion dans la perception intime du personnage, et ce dès les premiers instants du film. Lorsque Grace se réveille sans souvenirs à bord du vaisseau, il ne connaît rien des couloirs qui l’entourent. Il avance à l’aveugle et le montage traduit sa désorientation, simplement mais efficacement, en se montrant d’abord instable et désordonné, tandis que la caméra flotte ou vacille au gré des mouvements maladroits d’un personnage inhabitué aux déplacements en apesanteur. Par ce biais mimétique d’expériences visuelles, le spectateur se trouve de fait plongé dans la même confusion que le personnage.

L’expérience du spectateur, ainsi calquée sur celle de Grace, doit beaucoup à Ryan Gosling, dont la performance captivante emporte l’adhésion. Ses mimiques burlesques, proches de celles affichées dans The Nice Guys, se mêlent à une expressivité qui parvient à toucher le spectateur dans les moments moins absurdes, lorgnant parfois jusqu’au tragique. Un tel registre de jeu rend ainsi crédible la relation qui se tisse avec Rocky, l’extraterrestre compagnon de Grace dont l’apparence et les moyens d’expression – sans visage et doté d’une voix artificielle – limitent considérablement l’éventail d’émotions dont ce dernier dispose. Ryan Gosling devient dès lors le principal vecteur émotionnel du récit et détient la seule capacité à faire exister pleinement la complicité entre les deux personnages.

Un équilibre précaire qui finit par rompre

L’attention portée au personnage aurait pu trouver un prolongement naturel dans l’exploration narrative de son passé. Néanmoins, Projet Dernière Chance présente d’indéniables limites à cet égard. Les flashbacks traversent toute l’œuvre, délivrant au compte-goutte les éléments de l’histoire de Grace, ils surviennent sans réelle justification narrative; leur impact en ressort plus que limité quant à l’évolution du personnage. Ils éclairent le spectateur sur les raisons de plusieurs de ses décisions, l’aident à cerner sa personnalité mais ne viennent pas véritablement redéfinir le personnage lui-même. Puisque Grace accusait une amnésie initiale, le spectateur pouvait légitimement attendre de chaque souvenir retrouvé une tangible reconstruction de l’identité du personnage, modifiant en profondeur sa perception des évènements et guidant ses choix présents. Il n’en est rien. Un souvenir surgit, lève un voile sur une zone d’ombre, puis l’action reprend son cours imperturbable sans que Grace n’apparaisse transformé un tant soit peu.

De surcroît, la bande-son signée David Pemberton nuit, par instant, à l’équilibre du récit. Si elle ne manque pas d’ampleur et parvient à nous atteindre sur le registre purement sensible, elle s’impose bien souvent de manière trop insistante. Sans tomber dans le mickey-mousing, procédé qui surligne mécaniquement chaque action à l’écran, la partition tend toutefois à surdéterminer les enjeux émotionnels de nombreuses scènes. A plusieurs reprises, les crescendos symphoniques ou autres chants choraux accompagnent des séquences qui prennent des allures de conclusions : le spectateur croit assister à un adieu, à une séparation, à un sacrifice. Le récit se prolonge, une nouvelle péripétie survient: le procédé se répète inlassablement. En résulte une accumulation de faux climax, rendant impossible toute hiérarchisation des enjeux aux yeux du spectateur. Dès lors, à son apogée dramatique effective, l’intensité émotionnelle s’en trouve amoindrie : à force de surenchère, le moment culminant épuise sa propre capacité à surprendre.

Nonobstant, l’homogénéité constitutive de l’œuvre– un mélange entre émotion sincère et comédie légère – finit par se fissurer dans son dernier acte. Sans rien dévoiler du dénouement, la scène finale prend des atours de conte de fée. Tout s’y résout avec une facilité déconcertante, comme si les complications accumulées s’effaçaient d’un coup de baguette magique au profit d’un happy end qui rompt avec la justesse de ton si patiemment construite. Que de candeur soudaine !

Un film de Phil Lord, Christopher Miller

Avec: Ryan Gosling, James Ortiz, Sandra Hüller, Lionel Boyce, Milana Vayntrub, Ken Leung, Priya Kansara, Mia Soteriou, Annelle Olaleye, Maya Eva Hosein

Notre avis : ★★

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