Avec Paterson Jarmusch opte pour la forme Haiku

Paterson vit à Paterson, New Jersey, cette ville des poètes, de William Carlos Williams à Allen Ginsberg, aujourd’hui en décrépitude. Chauffeur de bus d’une trentaine d’années, il mène une vie réglée aux côtés de Laura, qui multiplie projets et expériences avec enthousiasme et de Marvin, bouledogue anglais. Chaque jour, Paterson écrit des poèmes sur un carnet secret qui ne le quitte pas…

Le Haïku est un poème japonais qui prend une forme très concise, puisque composé de seulement trois vers. Élaboré sur le  rythme 5 / 7 / 5, il cherche à retranscrire la beauté fugace d’un instant de vie,  exprimant un sentiment éphémère mais fort. Son auteur note ses émotions, le moment qui passe et qui émerveille ou qui étonne.

La forme est très active, très vivante, l’une des plus utilisées au monde, quoi qu’elle obéisse à des règles très strictes de composition, sur le fond comme sur la forme.

C’est à cet exercice délicat que Jim Jarmusch cherche à rendre hommage mais aussi se risque avec Paterson.

L’objet est conceptuel. Outre cette première mise en abyme qui s’applique au film en lui même, une seconde s’applique au personnage principal du film Paterson, chauffeur de bus, passionné de poésie japonaise. Jarmusch livre aussi une réflexion  sur le double, voire la gémélité, le temps qui passe, mais aussi la dualité, le blanc et le noir, le yin et le yang.

L’action, le temps utilisé, utile, les ficelles scénaristiques habituelles qui permettent à un récit de devenir cinématographique, c’est à dire « rythmé pour être divertissant », sont laissés au placard. Le texte, l’observation, la sensation, une caméra et un personnage qui se saisissent de l’ordinaire pour tenter de le magnifier, un univers personnel, une quête humble et infinie menée par petites avancées, tels sont les objectifs de Jarmusch.

Adam Driver se voit confier un double rôle qu’il incarne avec retenue et une certaine justesse. Il est Paterson, ce chauffeur de bus poète, attaché à ses habitudes, bienveillant vis à vis de sa femme tout aussi fantasque – Golshifteh Farahani, ici assez neutre quoi que son personnage propose un contraste coloré –  que lui est contemplatif. Anonyme ordinairement oublié, sa vie passe sans bruit ni fracas. Sauf que Paterson vit depuis toujours à Paterson, qu’il aime l’anonymat de cette ville berceau de certains poètes auxquels il s’attache, comme William Carlos Williams. Le concept du double disions-nous trouve ici probablement l’une de ses empruntes la plus forte sur le film, puisque Jarmusch lui même s’est fortement inspiré de la vie et des écrits de William Carlos Williams pour  composer Paterson.

Le spectateur sera donc convié à un film dont les ambitions se devinent, aux thématiques somme toute intéressantes et pas si fréquentes, et l’essai méritait assurément d’être mené. D’ailleurs, Jarmusch excelle souvent lorsqu’il emprunte une direction à contre courant – il n’aurait jamais vu Star Wars apprend-t-on ainsi – , quand il peint une ville américaine la nuit, alentie, se pose sur des personnages dont les dialogues semblent tout droit sortis d’un film européen de la nouvelle vague. La magie Jarmuschienne a aussi opéré sur beaucoup quand un personnage aux aspirations simples est mis en avant comme celui  joué par le touchant Bill Murray dans Broken Flowers.

Seulement, voilà, l’essai n’est pas totalement concluant. Si l’on parvient si bien à décrypter chacune des intentions de Jim Jarmusch, si l’on note si aisément les plans à la mise en scène habile et facétieuse de l’iconoclaste réalisateur américain, si l’on s’amuse à noter les nombreux jumeaux glissés à l’image de façon presque obsessionnelle, la raison est que le tout ne nous emporte pas. Dit autrement, quoi que les couleurs se multiplient, le tout reste fade. En ceci, le haiku proposé ne nous transporte pas, les détails rigolos qui se succèdent les uns aux autres ne parviennent pas à nous emporter dans un mouvement plus conséquent, dans un élan poétique. L’ambivalence réside ici, il est indéniable que Paterson est un film poétique qui rend hommage à la poésie, mais il est tout aussi indéniable qu’il manque d’ampleur. Nous trouvons pour notre part que Jarmusch ne retrouve pas ici le souffle qu’il a pu avoir sur ce que l’on considère comme ses meilleurs films – Ghost Dog, Night on earth, Down by law, Strangers than paradise, Mystery train, Dead Man – , que l’exercice formel prend le dessus sur le fond, à en devenir technique.

En épurant son récit, en veillant à ce que son personnage principal soit des plus communs et qu’il l’accepte avec fatalisme, en portant un regard distant, amusé certes, mais quelque peu désabusé, et surtout en oubliant de maintenir un mystère d’ordre psychologique ou existentiel pour au contraire faire ressortir la poésie du quotidien, il nous déçoit. « Un tout petit Jarmusch » – ce qui suffit à un faire un bon film ! –  disions-nous en sortie de projection à Cannes, le public ne semblait pas plus enthousiaste, certains critiques l’étaient plus que nous.

Nous vous invitons donc à vous forger votre propre avis, si vous appréciez la forme Haiku, si comme nous, vous aimez la mise en scène et le fil tissé par Jarmusch depuis ses débuts,  ou si William Carlos Williams fait partie de vos lectures, références.

 

 

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