Loving de Jeff Nichols, un produit fade et intéressant tout à la fois

Mildred et Richard Loving s’aiment et décident de se marier. Rien de plus naturel – sauf qu’il est blanc et qu’elle est noire dans l’Amérique ségrégationniste de 1958. L’État de Virginie où les Loving ont décidé de s’installer les poursuit en justice : le couple est condamné à une peine de prison, avec suspension de la sentence à condition qu’il quitte l’État. Considérant qu’il s’agit d’une violation de leurs droits civiques, Richard et Mildred portent leur affaire devant les tribunaux. Ils iront jusqu’à la Cour Suprême qui, en 1967, casse la décision de la Virginie. Désormais, l’arrêt « Loving v. Virginia » symbolise le droit de s’aimer pour tous, sans aucune distinction d’origine.

Jeff Nichols avait su, dans ses précédentes réalisations trouver son public, dans un style qui n’appartient pas qu’à lui, loin de là, mais dont on peut dire qu’il en est l’un des plus talentueux représentants. Le roi du twist notamment. Les récompenses ont plu. Il n’était nullement étonnant de le revoir, sur sa réputation, au casting du dernier festival de Cannes, trois ans après la sélection de Mud . D’aucuns d’ailleurs portaient l’espoir que Loving soit une petite bombe qui puisse trouver sa place dans le palmarès.

On peut également dire de Jeff Nichols qu’il s’inscrit comme un auteur sudiste, qu’il puise son inspiration dans les lumières très chaleureuses des terres qui inspirèrent tant en littérature des Tennesee Williams ou autre William Faulkner, quoi que la comparaison s’arrête là – il ne reprend nullement les codes de la littérature américaine sudiste dans sa propre narration.

Loving marque très clairement une nouvelle étape dans sa filmographie, une marche franchie ou au contraire un retour à une forme plus conventionnelle, chacun pouvant y voir un progrès ou au contraire un recul, une forme de renoncement. Car Loving s’avère essentiellement un produit, très bien ficelé, qu’Hollywood aime produire,  qui vise à émouvoir le public américain. Un peu avant lui, le très talentueux Steve MacQueen s’était égaré avec 12 years a slave, le parallèle mérite d’être souligné.

Assurément, la forme classique retenue présente bien des ambivalences sur lesquelles nous souhaitons nous arrêter. Elle présente un défi au réalisateur tout d’abord, saura-t-il s’adapter ? entrer dans la cour des grands ? se démarquer et insuffler son propre style ? émouvoir avec des armes qui ne lui appartiennent pas ? être à la hauteur du récit, ne serait-ce ?

A ces questions, la réponse est multiple. Loving présente effectivement de jolis plans, une scénographie intéressante, une continuité esthétique probante. Il n’abuse pas trop des effets qu’ils soient visuels ou sonores. L’habillage reste suffisamment sobre pour que le récit se développe et soit porteur d’émotions. Jeff Nichols a donc non seulement su s’adapter, mais aussi faire preuve d’un talent qu’on ne lui connaissait pas: être concentré, patient, sérieux dans son traitement. Son sujet, plutôt fort par ailleurs, en est valorisé.

Mais pour autant, il ne parvient aucunement à se démarquer, à insérer du talent, du brio, de la maestria. Le récit prend forme petit à petit, et la seconde partie du film gagne en intensité, probablement car les éléments ont été patiemment distribués durant la première heure.

Nous apprenons à connaître, à apprécier les deux protagonistes principaux, à nous inscrire dans une époque pas si lointaine, dans un lieu précis. Leur quête judiciaire est intrigante. La cause est juste, importante, les dépasse. Un dilemme s’impose, pour pouvoir se défendre, ils doivent accepter d’être plus encore victimes, que leur cause soit récupérée par d’autres qui n’ont aucune pensée pour leur bonheur simple, qu’ils construisent à deux. Accepter l’ordre des choses, renoncer à être reconnu victime peut présenter bien des avantages, comme celui de la tranquillité. L’issue de leur quête judiciaire n’est d’ailleurs pas sans obstacle, sans incertitude. Il est proposé au spectateur des points d’accroche, d’identification possibles. Le mécanisme émotionnel puise tout à la fois dans le développement de l’épisode juridique – l’action, mais plus encore dans le procédé qui consiste à insister sur le caractère injuste, à proposer un contraste saisissant entre la gentillesse, la simplicité, la volonté de construire et de vivre en paix d’un côté, et l’acharnement, la haine, la volonté de domination de l’autre – le décor, le sujet: le racisme.

Jeff Nichols est donc à la hauteur de son récit, sans aucun doute. Mais il ne le dépasse pas, ne le sublime pas. La première heure souffre d’un rythme trop alenti, trop insistant, elle aurait gagné à explorer d’autres points de vues, à s’aventurer sur des thématiques secondaires, connexes ou non, à saisir davantage de petites choses.

Là où Jeff Nichols réussit est précisément là où Loving pêche. Nichols gagne des lettres de noblesse sur le plan technique, mais sur l’inventivité, la créativité, l’efficacité (son fort), du point de vu artistique donc, il déçoit.

Étonnamment, nous pouvons aussi porter une réflexion similaire sur Michael Shannon. Il prouve manifestement dans Loving, qu’il peut interpréter des personnages très différents des quelques rôles dans lequel on prenait l’habitude de le voir. Jeff Nichols lui offre un beau rôle en ceci, et Shannon relève le défi haut la main. Oui, mais … que retiendra-t-on de sa très intéressante interprétation ? Malheureusement, rien.

 

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