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Kyoshi Kurosawa au bout du monde

Reporter pour une émission populaire au Japon, Yoko tourne en Ouzbékistan sans vraiment mettre le cœur à l’ouvrage. Son rêve est en effet tout autre… En faisant l’expérience d’une culture étrangère, de rencontres en déconvenues, Yoko finira-t-elle par trouver sa voie ?

L’Ouzbekistan s’est offert en défi à Kyoshi Kurosawa, idée d’un producteur. Parti « Au bout du monde », sa première surprise fut de constater là-bas, non seulement une connaissance du Japon par les autochtones, mais bien plus que cela, des liens, et une forme d’admiration parfois existante. Cette matière, le réalisateur japonais protéiforme l’a fait sienne, et pour guise d’inspiration, il opte très rapidement pour un procédé de mise en abyme, en confiant la réalisation d’un spot publicitaire pour l’Ouzbekistan à de jeunes réalisateurs japonais maladroits, ambitieux mais très peu inspirés, s’arrêtant sur les clichés véhiculés qu’une jeune présentatrice survitaminée, prête à tout, et à qui les pires traitements seront réservés, devra mettre en lumière.

Le principe est étrange dans son fondement, quelque part, Kurosawa se cache derrière un formalisme qui lui permet d’entremêler ironie, fiction et probablement une part de réalité, qu’il s’agisse d’intentions réelles de son auteur pour mettre en avant un aspect du pays, pour satisfaire la demande de son producteur, ou tout aussi sûrement, de ses propres tentatives maladroites de capter, de ses propres problèmes d’inspiration, présents ou passés, qu’il singe manifestement derrière sa caméra. Un portrait s’esquisse, mais il ne sera que très peu poussé, la jeune présentatrice semble perdue, au milieu d’un pays, qu’elle ressent certes hostile, mais qu’elle a envie de découvrir par elle-même. Un contraste apparent naît de cette perception, d’un côté la peur de l’inconnu, de l’étranger, l’impossibilité de communiquer et donc la prise de risque, de l’autre, la curiosité, l’ambition d’aller de l’avant, de découvrir, les autres, mais aussi et surtout soi-même.

Car le propre du film s’avère non pas tant le portrait de cette jeune fille, très peu poussé car Kurosawa qui propose ici un film d’essence très japonaise, se satisfait pour cela du phénomène miroir proposé par la biographie de l’actrice – une idole K-pop, du groupe AKB-48, non pas tant dans la commande originelle de proposer un film qui loue l’Ouzbekistan, mais bel et bien, la quête de soi-même, la révélation que seule la prise de distance avec son propre pays, avec les autres, peut permettre.

Pour autant, et malgré sa grande linéarité, voire simplicité, qui n’est pas sans rappeler quelques films de Panahi voire de Kiarostami, le film déroute. Probablement car nous sommes habitués à ce que Kurosawa parte de l’ordinaire pour convier l’extraordinaire, sorte des senties battus, confonde réalité et surréel. Ce glissement, durant toute la première partie qui s’étire dans un procédé assez répétitif, nous l’attendons. Il survient bel et bien en milieu de film, sous forme très éthérée, quasi kitsch – l’hymne à l’amour en version japonaise perd en lyrisme, malgré les luxueux décors du théâtre/opéra du Nastoi à Tachkent, et nous pensons alors que le film va basculer dans une forme qui quitterait la carte postale, certes pastiche.

En lieu et place, Kurosawa décide précisément d’y revenir, histoire d’une part d’insister, de resituer, mais également de perdre son spectateur, de lui éviter un repère trop simple quant à la signification dissimulée de son récit. S’agit-il précisément d’un manque d’inspiration, d’une hésitation ou au contraire d’un choix purement assumé ? L’effet est très troublant … La mise en place, finalement au ton très léger, quoi que par instant on se remémore la grande délicatesse dont Kurosawa avait su faire preuve dans son ouverture de Tokyo Sonata, ne devait-elle pas permettre un éclairage tout particulier sur un sujet précisément qui viendrait l’en dérouter ?

Y revenir, en faire son sujet principal, prendre le parti de ne jamais basculer, de ne jamais approfondir ce qui par ailleurs sera révélé dans le final, précisément déroute… Un double effet naît, celui tout à la fois d’une consistance subliminale, suggérée, mais aussi celle d’un vide laissé, à dessein … Libre à chacun d’y trouver résonance, dans un film emprunt tout à la fois d’un esprit « hommage décalé et imposé » à l’orientalisme de l’Ouzbekistan, mais aussi, comme nous le disions, très référencé quant à la culture japonaise. Au bout du monde s’avère ainsi quelque part une sorte d’hommage – ou de critique – à l’exportation de la K-pop.

Étrangement, ou non, la forme s’ajoute au fond pour nous dérouter. Le style même pour lequel Kurosawa a opté, interroge, quelques jours après l’avoir vu. Le film, plastiquement, est assez quelconque, mais pour autant semble s’être inspiré, par instant, d’un cinéma qui nous semble étranger – en tout cas nouveau – à Kurosawa. L’effet carte postale ironique peut ainsi rappeler les essais (ratés) de Woody Allen en Europe par exemple, mais d’autres influences peuvent venir à l’esprit, à tord ou à raison … L’impression laissée peut par exemple rappeler, toute proportion gardée, celle laissée par Rouge de Kieslowski, en ce qu’elle se sert du surgissement d’une catastrophe au Japon comme révélateur personnel.

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