Corporate un aperçu de la violence invisible

Emilie Tesson-Hansen est une jeune et brillante responsable des Ressources Humaines, une « killeuse ». Suite à un drame dans son entreprise, une enquête est ouverte. Elle se retrouve en première ligne. Elle doit faire face à la pression de l’inspectrice du travail, mais aussi à sa hiérarchie qui menace de se retourner contre elle. Emilie est bien décidée à sauver sa peau. Jusqu’où restera-t-elle corporate ?

Le mal du siècle n’aurait pas du, au nom du progrès social, se situer sur le terrain professionnel. Pourtant, force est de constater que l’équilibre entre vie professionnelle et vie personnelle tend à devenir un eldorado, qui plus est inavouable, car réprimé. Au point que les clivages se cristallisent sur cette question, au point que le cinéma s’intéresse de plus en plus à l’immersion dans le monde du travail, très longtemps mis de côté. Les mutations qui s’opèrent dans un mouvement de compétition accrue, d’accès à l’information beaucoup moins contrôlé, où les erreurs comme les horreurs peuvent être divulguées, quand bien même on les camoufle, quand bien même il se met en place des mécanismes défensifs, d’auto- protection  face à la pression exercée, la loi du silence ou le déni pour ne pas être mal vu, sont bien manifestes et ont pour conséquence première un stress croissant, une angoisse. Le monde du travail n’a pour le plus commun des mortels rien d’idyllique,  bien au contraire, il rappelle chaque jour à l’étymologie que l’on prête au mot travail, fusse-t-elle contestée par des contre-penseurs. Le harcèlement devient torture, la torture pousse à l’oubli de soi, à la dépression.

Les films français se sont depuis Polisse, Hypocrate et quelques autres, emparés du sujet de la violence visible des conditions de travail de certains corps de métier, y trouvant une trame scénaristique bien évidente, dont les ressorts dramaturgiques reposent sur le conflit permanent entre la vocation et la vie sociale, laissant la place à des situations paradoxales, à des chocs inévitables. Maïwenn plus encore que les autres à su se servir de cette matière pour interroger, proposer un miroir saisissant par le simple prisme de l’observation du réel.

Corporate s’attaque lui à un pan plus obscur, à la face cachée de la violence en milieu professionnel.  Derrière le vocable managérial, derrière des pratiques en apparence anodines, derrière des comportements obéissants qui se veulent bienveillants, ou en tout cas, qui oublient de se poser la question de l’autre, derrière le mur du silence, derrière le grand jeu des ambitions personnelles, s’immiscent pernicieusement les plus abominables perfidies.

Corporate cherche à dénoncer mais aussi à proposer une vision alternative, à vendre du rêve là où il n’y en a pas dans le réel. C’est son plus grand paradoxe et son plus grand échec. Car s’il parvient à saisir une réalité, à la retranscrire adroitement même, il perd en intensité à mesure qu’il humanise son personnage principal, une RH interprétée très honnêtement par Céline Salette, qui progressivement glisse de bourreau à victime d’un système qu’elle a contribué à installer. Conséquence, la réalité dépasse la fiction dans sa composante malsaine, violente. Le film oublie parfaitement de s’intéresser aux quelques à côtés qui rendent possible le lean management dans les grandes structures, les phénomènes d’acceptation collective, et surtout, la nature humaine non dans ce qu’elle a  de plus mauvais mais dans ce qu’elle a de plus petit: l’hypocrisie, la lâcheté, la soumission, la jalousie, l’envie d’un peu plus de pouvoir, la cupidité, l’absence de sens des responsabilités. L’intention n’était probablement pas là; l’enjeu était probablement plus politique que psychologique, quoi que nous nous interrogions sur la participation de Julia Ducourneau à l’écriture; l’univers proposé étant très éloigné de celui de Grave, et l’ambition littéraire bien moindre.

Le titre Corporate est quant à  lui fort bien trouvé, car plus que tout autre mot il illustre les méfaits des techniques de communications modernes. Le mot est aussi vide qu’il devrait être plein. Corporate signifie s’abandonner soi, perdre sa capacité de jugement, s’interdire de dire « non je ne pense pas ainsi », signifie donc sacrifier sa liberté au nom d’autres ambitions.

Ce mot a remplacé dans certaines organisations du CAC 40, d’autres termes qui le précédaient. Ainsi au début des années 2000, entendait-on souvent parler de collaborateurs pour parler des salariés. Le parallèle historique a eu raison de son emploi, et le corporatisme est devenu la nouvelle valeur, le savoir-être le nouveau KPI.

Ce détail ressort parfaitement dans le film, preuve en est, s’il le fallait, que Nicolas Silhol le réalisateur sait faire preuve d’un joli sens de l’observation.

Le vocable professionnel aime aussi à récupérer des mots pour leur donner un sens bien différent de leur sens véritable. Ainsi une bonne RH doit savoir faire preuve aujourd’hui d’empathie, c’est à dire de comprendre l’autre, de presque corroborer sa plainte, mais ne surtout pas infléchir une position managériale pour prendre en compte des contraintes personnelles  ! Faire preuve d’empathie signifie donc dans le contexte professionnel dire que l’on comprend, mais à ne surtout pas verser de larme, bref, à ne surtout pas être empathique.

Les bons petits soldats ne doivent pas rechigner à aller au front, voilà la vérité militaire qui donna naissance aux pires techniques de management, qui sévirent jadis et peuvent encore subsister ici ou là. Dénoncées, ces techniques laissèrent la place à d’autres, plus basées sur des notions bienveillantes, d’épanouissement, ou d’entraide. Celles-ci furent vertement critiquées pour le laisser aller qu’elles engendrèrent, et l’absence de vérification possible de leur bien fondé (l’épanouissement d’un mauvais élément commence par ne pas le considérer comme un mauvais élément, et donc à l’encourager à ne pas s’améliorer, voilà un argument massue contre la bienveillance).

Il se dit que le management bienveillant reviendrait à la mode face aux nombreux cas de burn-out rencontrés ici ou là … le lean management que dénonce vertement, à défaut d’adroitement, Corporate pourrait ne pas résister à ce mouvement de pensée, et qui sait, dans dix ans, certains films pourraient trouver dans le monde du travail un sujet à rêverie véritable!  (qui ne soit pas une success story individuelle à l’américaine)

Mais il ne s’agit pas d’attendre dix ans, alors, malgré quelques libertés ici prises quant à la critique pure et simple du film, en ce que nous soutenons le parti pris tenté, parce que Corporate est loin d’être sans qualité, notamment en ce qu’il parvient à retraduire le caractère anxiogène,  nous vous le conseillons ! [ et pour ceux qui sont salariés de grands groupes, nous vous conseillons de le conseiller à vos RH malfaisantes]

 

 

 

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