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Rencontre avec Kateryna Gornostai: Stop-Zemlia son premier film en compétition Génération à la Berlinale 2021

Stop-Zemlia est le premier film de la jeune réalisatrice Kateryna Gornostai. Tourné en Ukraine le film explore les sentiments et les questionnements de jeunes lycéens en proie à leur avenir, mais aussi au temps présent, à l’amour et l’amitié.

Entremêlant les formats film et documentaire, nous suivons tour à tour chaque élève d’une classe de terminale. L’intrigue se tisse notamment autour de Masha et ses amis, et de Sasha, dont Masha est amoureuse. Le film n’a rien d’un premier film académique et Kateryna Gornostai arrive à faire coïncider deux genres dans une exploration intimiste de chaque protagoniste et de leurs ressentis, du rapport à autrui -la famille, les amis- à cet âge où les questions sont plus nombreuses que les réponses.

De jolis plans se répondent au sein de ce long-métrage, s’agissant de Sasha filmé de face, avançant avec le reste de sa classe, ou de Masha et les autres filles filmées de la même manière. Alternant gros plans sur des détails, tels que des expressions du visage, une conversation sur le téléphone portable et plans larges, le film explore les émotions personnelles mais aussi les émotions que nous pouvons ressentir au sein d’un groupe social plus large.

Implicitement, le film en dit beaucoup sur le contexte social et politique ukrainien, abordant les difficultés à trouver une place dans l’éducation supérieure mais pouvant aussi évoquer la guerre du Donbass à travers la réaction de Senya lors d’une séance de tir.
Mais ce long métrage est surtout un film sur les jeunes et pour les jeunes. A travers des histoires personnelles auxquels les jeunes adultes peuvent se comparer, Kateryna Gornostai livre un message d’espoir et de réconfort, qui se résume dans le sous-titre du film « If you don’t dare, you’ll never know ».

Nous avons pu rencontrer Kateryna Gornostai et parler un peu plus de son film en compétition dans la catégorie Génération pour cette Berlinale 2021.

Le Mag Cinéma  – Pour commencer : merci. Nous avons beaucoup aimé ce film sur l’adolescence et les sentiments qui y sont liés. La façon dont vous avez relié toutes ces histoires en format puzzle et la combinaison entre le format film et le format documentaire ont beaucoup fonctionné, et apportent une précision à ce sujet.
Stop-Zemlia est votre premier long-métrage. Après avoir étudié la biologie, vous vous êtes ensuite orientée vers le cinéma. Pouvez-vous nous parler de votre parcours ?

Kateryna Gornostai : Quand on réfléchit à ce que l’on va faire après l’école, il faut trouver une université, et on ne sait pas forcément quoi faire en termes de profession. Je savais que je voulais faire des photos ou des prises de vue, mais nous n’avons que des facultés de journalisme à partir du master en Ukraine. Je devais donc d’abord faire un programme de licence. Et j’avais vraiment peur de ne pas être admis à la faculté ; c’est pourquoi j’ai choisi la biologie. Ce n’est pas un secteur très  populaire ici. C’était vraiment difficile pour moi parce que je devais travailler à fond. Et je réalise que la biologie n’était pas quelque chose que je pouvais faire, mais j’aime les sciences en fait, sur le fond. C’est pourquoi il était plus facile pour moi de traiter avec le professeur de biologie dans le film : Je pouvais comprendre le matériel. Et puis, après mes études de journalisme, j’ai réalisé que je ne voulais pas non plus être journaliste. J’ai donc décidé de m’orienter pour faire quelque chose de plus sur en rapport au visuel dans une école d’audiovisuel. J’ai eu un professeur de cinéma qui était une figure puissante, qui m’a beaucoup inspirée. Le film que j’ai fait est en quelque sorte autobiographique, mais pour que l’histoire ne porte pas sur le passé, j’ai décidé de faire une fiction qui recrée ce genre de sentiments et d’environnement.

Le Mag Cinéma – A ce sujet, c’était une de nos questions : peut-on parler de film autobiographique ? Et d’une autre manière, on peut voir au générique de fin que les jeunes acteurs portent presque tous le même nom dans le film que dans la vie réelle. Dans quelle mesure est-ce un film autobiographique et dans quelle mesure ce sont leurs propres histoires que vous racontez à travers ce film ? Comment les avez-vous rencontrés et comment avez-vous travaillé avec eux ?

Kateryna Gornostai : Je suppose que c’est le sujet le plus intéressant du film. Pour le premier scénario, c’était plus un film autobiographique qu’il ne le devient par la suite. Parce qu’à certains moments, il était intéressant pour moi de changer des détails du scénario, et la plupart des changements se sont produits quand les gens sont entrés dans cette histoire.

Le casting pour l’ensemble du groupe a duré presque un an. Nous cherchions dans les écoles des personnes intéressées et assez timides. Après cela, nous avons eu ce genre d’interviews auprès d’eux et c’était vraiment un moment intéressant pour moi parce que certains détails de l’interview sont entrés dans le scénario en fait.

Mais le scénario a été écrit de telle sorte que les personnages étaient des figures ou des fonctions : tous parlaient avec ma voix et mon texte, donc c’était en quelque sorte schématique. Et puis quand nous avons trouvé notre casting, pendant deux mois, trois fois par semaine, nous étions ensemble. Ils ne connaissaient pas le scénario à ce moment-là et le rôle qu’ils auraient, mais nous avons fait des sortes de pratiques d’acteurs comme la danse, le chant, le cinéma documentaire, en parlant beaucoup et en faisant des sortes de documentaires. C’est le processus pour mieux les connaître : pour que nous les connaissions mieux mais aussi pour qu’ils se connaissent mieux les uns les autres.

À la fin de ce « laboratoire d’études », nous obtenons enfin le scénario et les rôles et à ce moment-là, nous avons créé avec eux tous les personnages et ils ont tous une histoire de fond. Et parfois, quand je donnais son script à un jeune, il me disait : « Oh, c’est vraiment similaire à ma vraie vie ». Parce que je les connaissais bien à ce moment-là. C’était un excellent travail avec eux. Après cela, quand le personnage apparaît dans le scénario, ils l’ont beaucoup changé en termes de discours, de traitement. Il était vraiment important que le film ait l’air réel et finalement le scénario a obtenu ce genre de vision réaliste avec ces échanges. Nous avons beaucoup improvisé et il était vraiment important de ne pas couper les nom que vous connaissez : si vous avez vingt-cinq personnes et que vous devez changer les noms de chacun, c’est assez difficile ensuite de travailler. Garder le nom était un moyen de rester détendu et d’être soi-même d’une certaine façon.

Le Mag Cinéma – Les discussions que vous avez eues avec eux, représentées dans le film sous fond blanc, ce sont donc des discussions improvisées ?

Kateryna Gornostai : Ce n’est pas vraiment le « vrai eux ». Il y a une partie réelle d’eux-mêmes mais c’était à eux de décider quoi dire ou ne pas dire. Ce genre d’entretiens se fait avec les personnages plus qu’avec les personnes réelles. Mais je veux vraiment qu’ils disent ou ne disent pas ce qui est la vérité et ce qui était de la fiction dans ce genre de film. C’était quelque chose entre la vérité et la fiction. Mais la fiction est proche de leur propre vie à bien des égards. Et il est aussi intéressant de ne pas savoir ce qui est vrai ou ce qui est faux. Mais c’était totalement improvisé, c’était tourné comme une vraie interview, il n’y a eu aucune répétition et ils étaient libres de parler de ce qu’ils souhaitaient. Je suis devenu leur ami et nous les avons rencontrés pendant le casting sous forme d’interviews. Et c’était intéressant de faire une interview après tout ce temps passé entre le casting et le début du film.

Le Mag Cinéma – Quelle a été leur réaction et la vôtre quand vous avez su que le film était en compétition pour la Berlinale, dans la catégorie Génération ?

Kateryna Gornostai : C’était un rêve devenu réalité. La Berlinale est un festival vraiment spécial pour moi parce que c’est surprenant de voir comment il fonctionne avec le public. C’est vraiment un festival pour les professionnels du cinéma mais aussi en interaction avec le public. Les gens peuvent y voir des films, c’est vraiment important dans un festival aussi important de pouvoir regarder des films. Donc oui, c’était un de mes rêves d’aller à Berlin. Malheureusement, cette année, il sera en ligne et j’étais assez triste quand j’ai appris que cela se déroulerait de cette manière.

Le Mag Cinéma – Revenons au film. Le titre « Zemlia » signifie « terre » en anglais. Est-ce un choix de votre part de ne pas avoir voulu traduire ce titre ? Nous comprenons dans le film que ce titre fait référence à un jeu entre lycéens. Quelle était la volonté derrière le choix de ce titre ?

Kateryna Gornostai : J’ai vraiment aimé ce jeu dans le cadre du film. Mais j’étais conscient que c’est un jeu auquel tout le monde ne joue pas en Ukraine. C’est la raison pour laquelle nous ne l’avons pas traduit car nous ne pouvions pas le traduire littéralement par « arrêtez la planète » car il aurait l’air étrange en cette période de pandémie, j’avais peur de cette connotation qui pourrait être liée à la quarantaine.

En ukrainien, ce terme peut désigner « arrêter la planète » mais aussi « arrêter le moment », arrêter le moment présent ou quelque chose comme ça. Je voulais vraiment garder ce titre.

Le jeu de mon quartier était un jeu auquel nous jouions quand nous étions enfants, parce que ce n’est pas un jeu d’adolescents en fait, c’est plutôt un jeu d’enfants. C’est le jeu où vous avez cette personne qui cherche tout le monde et qui est aveugle. Tous les autres doivent être en hauteur et si vous voulez vous déplacer d’un endroit à l’autre par terre, la personne crie « Stop-Zemlia ! » et vous devez vous immobiliser.

En fait, je n’aime pas le mot « métaphore » mais je n’arriverai pas à l’expliquer avec un autre mot. C’est intéressant de regarder par rapport au ressenti de Masha par exemple et de Sasha aussi, et toutes les choses qu’ils ont vécues à cette époque. C’est l’hiver : quand on ne peut pas faire grand-chose parce qu’il fait vraiment froid et sombre, qu’on est souvent à la maison et qu’on n’a pas d’endroit où aller. Rien ne se produit vraiment dans votre vie et vous attendez que les choses arrivent. Et ce moment figé est évoqué dans le titre.

Le Mag Cinéma – Le film explore implicitement beaucoup de sujets concernant les problèmes de l’adolescence. Mais aussi le contexte social et politique de l’Ukraine : la difficulté des études supérieures, la peur des tirs par Senya suite à un vieux traumatisme (si je ne me trompe pas, la situation dans le Donbass ?), etc. Selon vous, est-ce différent d’être jeune en Ukraine par rapport aux autres pays européens ?

Kateryna Gornostai : En fait, je ne le sais pas parce que je n’ai jamais été un adolescent dans d’autres pays européens. Mais en ce qui concerne la partie ukrainienne, nous voulions vraiment avoir ce contexte dans le film sur l’histoire moderne. Beaucoup de gens qui sont venus pour le casting sont des personnes de l’Est de l’Ukraine où la guerre se déroule actuellement. Elles étaient vraiment petites, très jeunes, dix ans par exemple quand elles vivaient encore dans l’Est, et ne se souvenaient pas vraiment de la situation là-bas. Mais maintenant, ils vivent à Kiev et vont à l’école ici depuis six ans. C’est beaucoup de temps pour un adolescent et c’est une toute nouvelle vie pour Senya d’être à Kiev. Je voulais vraiment inclure cela comme une petite partie du contexte : ce n’est pas une partie centrale de la pièce mais je voulais que ce soit représenté dans les traits de caractères de Senya. Pour qu’il se souvienne de la façon dont c’était et qu’il ait ce flashback.

Et comme vous le savez, il y a eu en Ukraine cette révolution en 2014 et pour nous qui avons trente ans ou plus, ça représentait beaucoup au niveau personnel et pour l’histoire de tout le pays en fait. Mais eux [les acteurs] ils étaient vraiment petits quand cela s’est produit. Et ces adolescents ne savaient pas comment c’était. Et c’est une de mes grandes craintes qu’ils ne sachent pas grand-chose sur l’information à cette époque. C’est pour cette raison, par exemple, qu’ils ont mal compris le début de la guerre. Certains d’entre eux pensent que c’est la Révolution qui a déclenché la guerre, mais ce n’est pas le cas, et il est compliqué pour eux de comprendre l’ensemble des évènements comme ils n’en furent pas témoins. Mais il y a encore beaucoup de problèmes politiques ici ces jours-ci. Et je ne sais pas, ce sont des adolescents et ils ne s’intéressent peut-être pas beaucoup à cela mais nous avons essayé de leur parler de tout ça. Et je suis heureuse que ce film soit à 99% ou 100% en langue ukrainienne, parce que ce n’est pas si courant pour eux.

Et je crois que c’est peut-être quelque chose de commun pour les jeunes du monde entier : Je veux dire que c’est maintenant une époque étrange où l’information est partout autour de vous. Il y a beaucoup d’informations et à cause de cela, ces jeunes ne savent pas forcément quoi faire avec ça parce que vous pouvez faire n’importe quoi et ils sont vraiment nerveux et anxieux à ce sujet. Parfois, c’est tellement frustrant qu’ils n’essaient même pas de faire quelque chose du tout. Le niveau d’anxiété des jeunes adultes est maintenant élevé à cause de ce flux d’information à leur portée. Ils ne veulent pas aller à l’université juste pour être à l’université. Pour nous, il était intéressant de faire partie de la vie étudiante plus que d’avoir une profession. Mais pour eux, ce n’est pas comme ça. Ils veulent faire quelque chose d’important depuis le début. Et c’est le problème parce que vous ne savez pas ce qui est important à ce moment-là. Et ils ne veulent pas faire partie de la vie étudiante parce qu’ils pensent qu’ils font déjà partie d’un tout, relié au monde d’internet : cette vie virtuelle. Et c’est vraiment étrange parce que ce n’est pas la vraie vie, mais cela leur donne le sentiment d’être ensemble, mais ce n’est pas le cas.

Le Mag Cinéma – Vous avez essayé de montrer ceci dans le film en utilisant le téléphone portable. Comme quand nous pouvons voir Masha parler à cet étranger sur Instagram, mais aussi avec des plans séparés de Masha et de ses amis qui communiquent dans l’intimité de leur propre maison pendant qu’une fête se déroule avec d’autres étudiants.

Kateryna Gornostai : Nous avons essayé de ne pas être partout à la fois. Nous voulions vraiment laisser transparaître dans le film l’expérience corporelle personnelle, être autour des gens, pas seulement au téléphone, mais être ensemble pour se toucher, se parler et être proches les uns des autres. C’était le plus important pour nous, parce que ces expériences sont vraiment importantes pour eux. Et à notre époque, nous perdons ces expériences parce que nous sommes chez nous, sans connexion avec les autres peuples et nous faisons semblant que tout va bien.

Le Mag Cinéma – Une phrase du film a particulièrement attiré notre attention. Lorsque Masha demande si ce qu’elle ressent va s’estomper à l’âge adulte ou si nous gardons en nous ce sentiment de malaise face à l’amour et aux doutes. Faire un film sur la découverte de soi et l’audace de faire des choix, est-ce une façon de montrer à ces jeunes qu’ils ne sont pas seuls ?

Kateryna Gornostai : C’était tout à fait l’une des intentions que j’avais en faisant ce film oui. Par exemple, que les jeunes adultes soient dans le cinéma et qu’après le film, ils sentent que tout ce genre de sentiments va disparaître, qu’ils sentent que « je peux faire n’importe quoi de ma vie, que je peux essayer de le faire ». Je veux vraiment que les gens aient de l’espoir et qu’ils puissent faire quelque chose. Si c’est là, je suis vraiment heureuse, parce que c’était vraiment crucial pour moi. Je voulais qu’ils ne soient pas seuls et qu’ils se sachent épaulés en traversant ces choses-là.

Le Mag Cinéma – Si vous deviez résumer pour nos lecteurs le message que vous vouliez faire passer avec ce film, quel serait-il ?

Kateryna Gornostai : Résumer est la chose la plus difficile, je pense. J’espère vraiment que le public sera ouvert. Ce n’est pas une histoire d’adolescent conventionnelle à laquelle nous pourrions nous attendre. Et j’espère vraiment que le public tombera amoureux de ces enfants comme nous – l’équipe – l’avons été d’eux.
Comme il s’agissait d’une histoire autobiographique au début, je voulais qu’elle le soit non seulement à travers mon histoire, mais aussi pour toute l’équipe et pour les acteurs. Et je pense que cela s’est passé de cette manière.

Merci à Kateryna Gornostai et Claudia Hegner pour leur disponibilité.

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