Vie Sauvage: Cédric Kahn toujours porté par Pialat

affiche
Vie Sauvage de Cédric Kahn

Philippe Fournier, dit Paco, décide de ne pas ramener ses fils de 6 et 7 ans à leur mère qui en avait obtenu la garde. Enfants puis adolescents, Okyesa et Tsali Fournier vont rester cachés sous différentes identités. Greniers, mas, caravanes, communautés sont autant de refuges qui leur permettront de vivre avec leur père, en communion avec la nature et les animaux. Traqués par la police et recherchés sans relâche par leur mère, ils découvrent le danger, la peur et le manque mais aussi la solidarité des amis rencontrés sur leur chemin, le bonheur d’une vie hors système : nomades et libres. Une cavale de onze ans à travers la France qui va forger leur identité.

la famille fortin
Xavier Fortin et ses deux enfants
la mère
Catherine Martin

 

 

 

 

 

Un fait divers inspirant

Cédric Kahn s’est rapidement intéressé à l’histoire de la famille Fortin, dés 2008. Outre l’aspect personnel – Cédric Kahn a  vécu 3 ans en communauté avec ses parents quand il était jeune et en garde un souvenir heureux – il a tout de suite senti la dimension épique, le souffle rare que revêt le fait divers, propice à un scénario évident. Dés lors, il s’est consacré à la lecture des 2 livres témoignage, celui écrit par la mère , Catherine Martin «Au nom de mes fils» -, mais aussi celui écrit par le père Xavier Fortin et ses deux enfants Okwari et Shahi Yena, « Hors système, onze ans sous l’étoile de la liberté », dont le film est officiellement une adaptation.

La cavale et la réflexion sociologique

Cédric Kahn aime les gens, les rencontrer, il s’intéresse à eux. Toute sa filmographie s’intéresse, inconsciemment avoue-t-il, à des personnages qui fuient les conventions, qui vivent leur vie avec leur pensée propre sans se sacrifier au conformisme. Ce n’est pourtant pas un hasard si Cédric Kahn s’est fait connaitre du grand public avec l’Ennui, adaptation de Moravia, par ailleurs auteur du Conformiste. Il partage avec lui cette réflexion sur l’organisation sociétale, sur cette propension de l’homme à imiter son prochain, et qui plus est, les masses, à se protéger de la différence, à mettre en place un système normatif, des codes, des règles, des interdits. C’est peut être cela qui le pousse à dire qu’il n’est pas cinéphile, qu’il trouve mieux à faire que de regarder des films, lui qui dés son plus jeune âge animait avec plusieurs jeunes gens de son lycée une émission radiodiffusée de critique de films.

kassovitz et les enfants 2

Son premier film, Bar des rails, n’avait pas rencontré de succès public, mais avait connu un succès d’estime. Nombreux étaient ceux qui notaient  la filiation évidente avec Maurice Pialat. A bien y regarder, Bar des rails annonçait la couleur, en racontant les amours d’un adolescent de seize ans et d’une jeune femme de dix ans son aînée dans une petite ville de province, il s’intéressait déjà à des personnages regardés de travers. Le personnage de Xavier Fortin (devenu Philippe Fournier dans Vie Sauvage) ne pouvait que l’intéresser. Le cinéma de Cédric Kahn partage avec celui de Maurice Pialat la dimension naturaliste,  mais aussi un jeu avec les temps de narration. Il aime instaurer un temps flottant, l’accélérer brusquement, proposer des ellipses franches, pour mieux saisir la violence dans les relations familiales notamment. Ce procédé se retrouve dans Vie Sauvage. Le film s’articule en trois temps trois mouvements, le second étant la cavale. Celle-ci intéresse au plus haut point le réalisateur, car elle offre matière à réflexion, à contemplation, déborde nécessairement d’énergie et de vitalité. La cavale est paradoxale, nécessairement mouvementée et suspendue ; la fuite laissant la place au repos, on s’arrête dans des lieux sûrs, reclus.

Alors qu’il aurait pu centrer son histoire sur le personnage de la mère, sur sa peine, Cédric Kahn a au contraire préféré s’intéresser à la cavale du père et de ses deux enfants. Il s’intéresse à ce mode de vie excentrique par nature qui devient d’autant plus singulier qu’il s’accompagne d’une fuite, d’une nécessité de vivre caché.

kassovitz

Mathieu Kassovitz et Céline Sallette, deux évidences et une direction d’acteurs impeccable

Pour interpréter le personnage de Xavier Fortin, Mathieu Kassovitz était pour Cédric Kahn une évidence, tout comme il était évident pour lui qu’il refuserait le rôle. Il fut le premier surpris que celui qui « encule le cinéma français », en froid avec pratiquement toute la profession de fait, accepte le rôle. Mathieu Kassovitz partage avec Xavier Fortin une façon d’être, une façon de s’affirmer dans la négation, envers et contre tous, en restant vaille que vaille sur ses idées, ses idéaux, qui ne peuvent être sacrifiés.

céline sallette

Céline Sallette était également le premier choix de Cédric Kahn. Il aime chez elle sa capacité à se transformer, à se muer d’un personnage à l’autre, à pouvoir accaparer la lumière ou au contraire à rester dans l’ombre.

A la vision de Vie sauvage, nous ne pouvons que donner raison à Cédric Kahn, tant Mathieu Kassovitz excelle et prouve si besoin en était qu’il est un des meilleurs acteurs français qui soit, et tant nous découvrons une Céline Sallette exaltée, rageuse, expansive qui n’aurait pas déplu à Pialat.

les enfants

Si les interprétations excellentes de Mathieu Kassovitz et Céline Sallette peuvent être mises sur le compte de leur talent personnel, les hasards n’existent que rarement au cinéma, et il n’y a qu’à considérer l’interprétation tout aussi excellente des acteurs qui jouent les fils Fortin pour finir de se convaincre que Cédric Kahn excelle lui aussi dans la direction d’acteur, quoi qu’il s’en défende.

La caméra coup de poing en opposition à la caméra stylo

Lorsque l’on pousse Cédric Kahn dans ses contradictions, lorsqu’il nous affirme ne pas être du tout cinéphile, ne quasiment pas aimer le cinéma, ne pas avoir de maître, le réalisateur finit par nous avouer qu’il reste admiratif du cinéma de Maurice Pialat. Il précise également que  Polisse  titre en référence à Police de Pialat- de Maïwenn est un film qui l’a marqué, qui révolutionne le genre, apporte une énergie nouvelle.

L’étiquette qui lui a été attribuée dés son premier film, n’est donc pas pour lui déplaire. Qu’il fut stagiaire sur le tournage de Sous le soleil de Satan a certainement donné des idées à certains critiques, mais plus que jamais Vie Sauvage conforte cette filiation.

Cédric Kahn n’est pas du genre à aimer le cinéma conceptuel, il dit même ne pas être un formaliste, préférant le cinéma vérité, le cinéma qui crée chez le spectateur une émotion vive. Sa caméra est là au service d’un fond et non d’une forme.

Céline Sallette

L’écriture à deux

Une fois n’est pas coutume,  Cédric Kahn a partagé l’écriture du film avec Nathalie Najem. Ils ont réfléchi notamment à comment raconter onze années de la vie de la famille Fortin. Cédric Kahn aime travailler en équipe, comme il le dit lui-même, le cinéma ne se fait pas tout seul. Il aime cependant maîtriser les choses, être libre de narrer une histoire selon sa propre vision, mais il avoue que la maturité aidant, il lui devient de plus en plus concevable d’écrire à deux, de déléguer.

la vie sauvage

Une ôde à la nature

Cédric Kahn a tourné dans les lieux où la Famille Fortin a vécu, que ce soit là où vivait la mère, en Normandie, ou dans différents lieux en France, à l’image de la cavale des Fortin. Vie Sauvage porte parfaitement son titre que ce soit en Lozère, dans la montagne noire du Massif Central, dans les Pyrénées-Orientales, du côté de Montpellier ou de Carcassonne, la nature domine. Cédric Kahn y trouve l’occasion de démontrer qu’il se joue parfaitement des lumières. Par instant fugace, on s’étonne de voire des scènes que l’on retrouve à plus grande échelle chez Terrence Mallick. Cédric Kahn ne s’en cache pas, il admire Mallick.

kassovitz et les enfants

Un film qui se joue de nos émotions sans jugement

Outre ses qualités filmiques évidentes, Cédric Kahn parvient avec Vie Sauvage à relever un défi de taille, émouvoir le spectateur. Il use de procédés qui ont fait leur preuve, notamment dans Polisse, qui consistent à saisir le spectateur d’entrer, à l’immerger, puis à le secouer de nouveau au moment où on s’y attend peut être moins. Il alterne de façon très dynamique les épisodes apaisés ou joyeux avec ceux où la tension domine, et ce à deux niveaux de lecture.

Le premier niveau est celui de l’instant, dans une même journée, des émotions contraires se suivent. Le second est celui du temps du récit, les onze années de fuite, le temps de l’enfance, heureuses au final, qui laisse la place au temps de l’adolescence, de l’affirmation de soi, autre thématique chère à Cédric Kahn.

Cette seule qualité suffirait en soi à ce que l’on vous conseille de vous rendre en salle, mais nous préférons mettre en avant une autre qualité de Vie Sauvage, sa neutralité. Alors que la tentation eut été grande de se ranger derrière l’un ou l’autre des points de vue (celui de la mère, celui du père, voire celui des enfants), Cédric Kahn parvient à conserver une narration qui ne porte pas de jugement. La presse s’était fait l’écho de la détresse de la mère, la justice s’était interrogé sur la faute du père, le père et ses deux fils,  la mère avaient chacun donné leur version dans un livre, Cédric Kahn quant à lui ne s’intéresse pas à savoir qui a raison ou qui a tort, il s’intéresse à l’histoire singulière d’une famille.

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