Tout sur ma mère – All About Manuela

Manuela (Cecilia Roth) et son fils Esteban (Eloy Azorin) sont assis sur le canapé du salon. Face à eux, sur le petit écran de la télévision, Bette Davis s’agite face à un miroir, discute avec ses partenaires de sa condition de star de la scène. Il s’agit d’une séquence de All About Eve (1950), le très beau film de Joseph L. Mankiewicz. À première vue, rien d’étonnant à ce que Pedro Almodóvar intègre à l’intérieur de son film une citation cinématographique. L’usage est devenu fréquent, l’allusion directe étant l’une des principales tendances du cinéma contemporain. Pourtant quelque chose gêne dans cette référence . La séquence pré-citée n’est pas montrée dans sa version originale mais en espagnol. Bette Davis est habitée d’une voix étrange, d’un ton affecté, d’un débit qui ne sont pas les siens. À la faveur de cette séquence dédoublée, se devine la séduisante complexité de Tout sur ma mère (Todo sobre mi Madre, 1999). Car la chose n’est pas aisée. Trois écrans communiquent ici : l’écran du film de Almodóvar, celui de la télévision, et celui du miroir. La réflexivité bat son plein et parcourt l’ensemble du film. En reprenant le canevas narratif de l’œuvre de MankiewiczAlmodóvar l’approfondit et se l’approprie. À la crise artistique de la star hollywoodienne se substituent les espaces multiples d’une vie faite de bonheurs et de tragédies. La chose, non, n’est pas aisée.

Par(être)

C’est par l’image de celui qu’il n’a jamais vu que Esteban se construit. Comme l’écrit le jeune-homme, il manque sur les photographies de sa mère une moitié, celle de son père. C’est par le souvenir de celui qu’elle a aimé que Manuela cherche à se reconstruire. Devenu femme, l’ancien mari est une absence qui laisse des traces. D’abord enfouie, ces dernières finissent par se révéler sur le corps des autres : un ventre rond, une dégradation physique. La caméra d’Almodóvar se pose sur la Barcelone des années quatre-vingt-dix. Si l’arrivée de Manuela dans la capitale de la Catalogne prend d’abord la forme d’une carte postale (panoramas, passage obligé par la Sagrada Famìlia), bien vite les apparences se fissurent et laissent voir les recoins plus sombres de la ville. Les vues se transforment, deviennent représentations ostentatoires. Les corps féminins sont surmontés de visages virils, les démarches sont hagardes, les heurts violents. Manuela se cogne contre la vie mais lutte pour survivre sous le regard photographié de son fils disparu. Sur son chemin de croix les rencontres affirment le partage des peines.

Éloge de l’apparence

La prostituée au grand cœur (Antonia San Juan), la bonne-sœur engrossée (Penélope Cruz), la vedette vieillissante (Marisa Peredes), l’actrice droguée (Candela Peña). Nouveau panorama de visages et de douleurs que Luis Buñuel n’aurait pas désavoué. Il faudra, pour s’en sortir, chercher le contact et entamer le dialogue. Chercher le lien qui permettra la traversée du miroir. L’antagonisme décrit par Mankiewicz se résout chez Almodóvar par l’autre, par sa parole et ses gestes. Aux voix off du fils et de sa mère répondent celles, in vivo, des pleurs et des caresses. La caméra, elle, file dans un mouvement élégant, sublimant les êtres qui habitent son cadre, indifférente aux croyances qu’imposent la société à ces corps méprisés. La photographie de Alfonso Beato révèle l’innocence crue de la beauté. L’apparence est la première vérité du réel.

Quel est le plus vrai au fond ? Un corps que l’on nous impose ou celui que l’on sait abriter ? Une douleur retransmise sur un moniteur ou sa réactualisation dans l’image du cinéma ? La réalité de la scène ou celle des loges ? La chose, définitivement, n’est pas aisée. Et pourtant Almodóvar accueille ces problématiques avec une légèreté qui fait la part belle à un humour noir et honnête. Tout être a le choix de refuser, de partir, mais aussi de revenir.

Un enfant meurt, un autre nait, une rupture s’annonce, une relation commence. Derrière la douleur de la perte, la joie de tout voir à nouveau (re)commencer. Les multiples miroirs qui clôturaient le film de Mankiewicz sont chez Almodóvar habités. Le reflet restitue les traits irréguliers d’un visage aux contours infinis.

We are all Manuela.

 

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