Taipei Story: N’oublions (surtout) pas Edward Yang

Lung et Chin se connaissent depuis de nombreuses années. Lui est un ancien joueur de base-ball sans véritable ambition professionnelle ; elle a un poste de secrétaire au sein d’un grand cabinet d’architectes. Le sentiment qu’ils éprouvent l’un pour l’autre est un mélange d’amour et d’affection profonde, aux contours flous. Mais le licenciement brutal de Chin va bientôt fissurer leur couple et compromettre leur projet de vie commune…

En 2007 disparaissait l’un des plus grands cinéastes asiatiques en la personne d’Edward Yang. Ce nom ne vous dit peut être rien, car il aura surtout rencontré un succès d’estime, dont le paroxysme fut sans aucun doute le prix de la mise en scène obtenu à Cannes en 2000, oh combien mérité. Car Edward Yang, à l’instar d’Hou Hsao Hsien, autre maître de la nouvelle vague taïwanaise, excellait dans l’art des images:  les perspectives, les jeux de lumière, les couleurs, tel un peintre qu’il était, étaient très étudiées.

Mais quelque part, nous avons envie de dire que le prix de la mise en scène était un moindre mal tant Yi-Yi se révèle une oeuvre forte, dense, moderne et intelligente tout à la fois. L’oeuvre marque profondément, sur le plan esthétique, comme sur le plan des émotions ou sur le plan intellectuel. Surtout, il laisse en permanence transparaître un au-delà, un non dit permanent qui ne porte pas de nom, un rapport au temps et à l’espace si particulier dont il en émane une grâce toute particulière. Yi-Yi est un chef d’oeuvre objectif, sûrement le plus évident de toute la filmographie d’Edward Yang malheureusement si restreinte – la faute à un succès commercial, notamment à Taiwan, qui s’est éteint dés son deuxième film.

Son deuxième film, justement, il en est ici question, et il est peu de dire qu’il s’agit d’un événement à ne pas manquer. Taipei Story est un inédit en salle en France, et on doit notamment à Hou Hsao Hsien sa restauration. Il faut dire que le récent réalisateur du magnifique – mais alambiqué – The assassin, avait son mot à dire sur Taipei Story, puisqu’il en est tout à la fois l’acteur principal, le co-scénariste mais aussi l’un des producteurs.

Et nous ne pouvons que le remercier de cette idée de restauration, car Taipei Story, s’il n’est pas aussi parfait que Yi-Yi, comporte de nombreuses fulgurances, narratives ou scéniques. Son plus grand paradoxe est d’être tout à la fois inscrit dans un temps et un lieu précis – très beau portrait du Taiwan des années 80, assurément le troisième personnage du film -, et pour autant d’être universel et moderne. Il s’agit d’un homme et d’une femme, plus de qu’un couple.

Les deux vivent une transition, une errance, qui les divisent et les rapprochent tout à la fois. La société mute, ils restent à quai, se noient ou se perdent, chacun à sa façon, en refusant de vivre le présent – il se terre, se renferme, fait des erreurs – , ou au contraire en le subissant – elle s’illusionne. Tous deux ont des relations extra-conjugales étranges et insatisfaisantes. Le regard porté par Yang n’est pas défaitiste, il est désenchanté, visionnaire. Il met au centre du récit les élans matérialistes des uns, la mutation architecturale de la ville, l’emprise de la finance, la bascule des valeurs, et la mutation des rapports amoureux. Le destin est en permanence questionné, que ce soit de façon nostalgique ou en projection. Yang parle de lui avant toute chose, le rêve américain il en était revenu le premier, il trouve dans le personnage de Lon, interprété par un Hou Hsao Hsien mystérieux, un porte parole idéal.  Le récit se découvre strate après strate, aux détours des quelques confidences glissées ici ou là lors même que les personnages principaux se révèlent l’un et l’autre très peu prolixes. 

Certains comparent Taipei Story à La Notte d’Antonioni, d’autres citent Ozu. Il y a bien de tout ceci, mais il y a avant toute chose la patte d’un grand cinéaste en devenir. Alors que le festival de Cannes cette année fait l’impasse sur le cinéma chinois, qui pourtant a su prouvé ces dernières années sa grande vitalité, sa grande force (Jia Zhang Ke, Hou Hsao Hsien ont eu le grand mérite de proposer des œuvres fortes), nous vous invitons à vous rendre dans une salle d’art et essai pour (re)découvrir le cinéma d’Edward Yang.

 

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