Petit paysan – Amour vache et vaches folles

Parmi les dix films sélectionnés dans la compétition officielle du festival du Film Francophone d’Angoulême, seul Petit paysan cumulait message et honnêteté. Une sincérité dans le propos et la réalisation saluée par trois prix : meilleure musique (Myd), meilleur acteur (Swann Arlaud) et meilleur film, le convoité Valois de diamant. Alors que l’industrie du cinéma français et ses membres « confirmés » s’enlisent dans la réalisation, la promotion et la distribution de films souvent dénués du moindre intérêt, Hubert Charuel signe un premier long-métrage qui mérite d’être mis en lumière et soutenu dans nos colonnes.

Pierre, la trentaine, est éleveur de vaches laitières. Sa vie s’organise autour de sa ferme, sa sœur vétérinaire et ses parents dont il a repris l’exploitation. Alors que les premiers cas d’une épidémie se déclarent en France, Pierre découvre que l’une de ses bêtes est infectée. Il ne peut se résoudre à perdre ses vaches. Il n’a rien d’autre et ira jusqu’au bout pour les sauver.

Hubert Charuel ouvre Petit paysan par une scène rêvée porteuse d’une signification essentielle à la compréhension du film. La trentaine de vaches laitières dont Pierre est propriétaire constitue le seul horizon, qu’on pressent bouché, de ce petit paysan. Ce cheptel est à la fois son gagne-pain, sa famille, sa raison de vivre, sa vie à plein-temps, jours et nuits, en rêve comme en cauchemar.

Aucune star n’est invitée à fouler les terres de Pierre. Hubert Charuel s’attache les services de quelques proches et de jeunes acteurs talentueux. Sara Giraudeau incarne la sœur de Pierre, une vétérinaire aux gestes étudiés et précis. Le rôle principal de Pierre est endossé par Swann Arlaud. Là encore, le jeune acteur n’improvise rien. A chaque instant on ressent une interprétation travaillée, probablement longuement préparée en amont du tournage. Nullement paysan dans le civil, Swann Arlaud parvient à trouver la juste distance avec son personnage et assume avec talent ce rôle de pure composition. Après sa nomination en 2016 au Cesar du meilleur jeune espoir masculin, une nomination aux Cesar 2018 ne serait que justice.

A ce pertinent casting se joint un personnage inattendu, le troupeau de vaches laitières de Pierre. Tour-à-tour quelques membres de ce cheptel deviendront figures centrales des évènements avant que le troupeau dans son ensemble ne devienne centre de l’intrique et enjeu de mise en scène.

Tous ces acteurs, du genre humain ou pas, convoqués par le réalisateur et coscénariste servent un scénario précis et très documenté. Il faut ici indiquer que Hubert Charuel aborde un univers dont il est issu. Ce fils unique d’éleveurs laitiers a préféré les voies de la FEMIS à celles de la FNSEA. Pour autant, Petit paysan ne doit pas être rangé dans la case des documentaires mais plutôt dans celle des docufictions. Le film demeure avant tout une œuvre fictionnelle non dénuée d’une singularité certaine. Le drame rural mis en images et en musiques, véritable peinture sociale, bascule progressivement vers le thriller social et mental jusqu’à louvoyer avec le surréalisme (sort réservé au veau).

A travers sa photographie expressionniste, ses plans alternativement larges et étroits, Petit paysan se fait témoin de la descente aux enfers de son personnage-titre. La paranoïa et les obsessions de Pierre seront prémonitoires à la lente agonie de son existence et, par extension, de celle du monde des petits paysans, éleveurs laitiers. Le mal-être paysan transpire dans chaque plan composé par Hubert Charuel.

Présenté lors de la Semaine de la critique à Cannes, multi-récompensé au festival du Film Francophone d’Angoulême, Petit paysan est un brillant film d’auteur. Par son ancrage viscéral à un contexte social précis, clos et anxiogène, ce film peut être rapproché du cinéma de Claire Denis. Ce premier long-métrage de Hubert Charuel nous rend déjà impatient de voir la prochaine réalisation de ce jeune cinéaste.

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