Mascha Shilinski pour son deuxième film frappe très fort, et, à n’en pas douter, Les échos du passé (Sound of Falling) devrait parler à Reygadas, et probablement à Juliette Binoche, déclarions nous juste après la séance Cannoise qui lançait la compétition sur les meilleures bases. Nous nous rendons en festival d’années en années, avec un enthousiasme qui résiste même aux contrariétés de la billetterie par trop matinale ( 7h pourtant!), précisément car nous entretenons cet espoir que les comités de sélection osent de telles propositions. Non pas que Les échos du passé soit un film réjouissant, nous pouvons même prévenir du contraire, mais il obéit à une intention artistique des plus nobles, celle de se lancer dans un projet ô combien risqué, en brisant tous les codes narratifs, de mise en scène, s’évertuant à quelques concepts radicaux, dans une démarche expérimentale et sensorielle. Très ostensiblement, la jeune réalisatrice s’éloigne des règles de continuité scénaristiques, propose – voire compose – une nouvelle voie narrative, à l’instar d’artistes visionnaires.
Toute la grammaire cinématographique, ou presque, s’en trouve revisitée, au point que l’on s’interroge sur la virginité d’inspiration. Ces images tantôt subjectives (l’œil d’une protagoniste) tantôt sensorielles (une rêverie, une sensation), cette musique jamais accompagnatrice ou soulignante mais toujours parfaitement intégrée avec ce que l’on voit, ressent, par le prisme du personnage, ce labyrinthe narratif, ces passerelles entre époques et situations intégrées sous formes de transition presque naturelles, multidimensionnelles, ne les aurions-nous pas déjà ressentis chez feu Lynch ? La poésie et la réflexion sur la mort, le jeu de clair obscur permanent (magnifique travail photographique et plus particulièrement sur la lumière), l’image carrée, ne rappelleraient il pas les expérimentations si chères à Reygadas (Post Tenebras Lux) ? La force ténébreuse, l’emprise d’un destin qui échappe à ses personnages et les condamne, tel un motif sans fin, la noyade qui revient comme échappatoire, et surtout, la recherche d’une texture d’image multiples, en fil conducteur, pouvant permettre au spectateur attentif (après plusieurs visionnages, pour reconstruire le puzzle ici rendu dans sa forme la plus brute, éclatée, les pièces en désordres) ne serions-nous pas dans le Miroir voire le Sacrifice de Tarkovski ? La réflexion sur l’Allemagne, des années 1900 à nos jours, cette traversée d’une époque avec comme motif commun une maison, et une famille, ne porte-t-elle pas la marque d’une influence Hanekienne ? Le sound design très travaillé, là aussi pour rendre compte de sensations, mais aussi, jouer le rôle de points de repère, la suggestion de fantômes, le jeu des narrateurs omniscients interchangés, parfois venant même de l’au delà, ne friserait-on pas le genre comme peut l’affectionner par exemple Kyoshi Kurosawa ou même Ari Aster?



Le critique débutant, comme le plus émérite peuvent aisément compléter cette liste de manière quasi infinie, laissant place à l’hypothèse d’un élan opposé: et si Mascha Shilinski avait tout simplement fait fi de toute règle, de tout précepte emprunté, de tout travail préparatoire trop contraignant pour au contraire se fier à son instinct, pour écrire son film comme s’écrirait un morceau de free jazz, en s’appuyant sur quelques idées sensorielles, et, à la manière de Godard, en les testant grandeur nature au fur et à mesure, dans un vertigineux travail de remise en ordre, pour livrer non pas le portrait global sur lequel nous pourrions donner un nom ou une intention, mais au contraire, en restituer sa réflexion dans un miroir, brisé, éclaté, brillant de mille feux et rappelant constamment la fragilité de l’existence.
Les échos du passé ne peut laisser insensible, et pour véritablement le percevoir, dans son intégralité, à l’image des derniers films de Tarkovski, ou des meilleurs Lynch, une seule vision s’avère insuffisante pour cristalliser un jugement. Assurément, il ne s’agit pas de chercher à comprendre, mais de se perdre dans un infini manifeste. Assurément, l’œuvre exige un effort permanent pour pouvoir extraire le naturel du surnaturel, ou réciproquement. Reste ce rythme particulier, cette sensation étrange que Les échos du passé fait vivre au spectateur invité à partager une noirceur de tout instant, qui en vient à interroger.



La thématique centrale, elle aussi, échappe à une analyse triviale, quelle morale subsiste ? Qui chute pour reprendre le titre original du film (Sound of Falling, plus pertinent selon nous que le titre français accolé depuis)? Notre difficulté à pouvoir répondre à cette simple question nous fait ici dire que l’essai ne vaut chef d’œuvre, appréciation qui pourrait ultérieurement évoluer, quand, au-delà de l’esthétique première, nous aurons pris le temps de décortiquer de nouveau cet assemblage si singulier.






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