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La Condition: L’Anomalie discrète de la bourgeoisie

Mis à jour le 17 janvier, 2026

C’est l’histoire de Céleste, jeune bonne employée chez Victoire et André, en 1908. C’est l’histoire de Victoire, de l’épouse modèle qu’elle ne sait pas être. Deux femmes que tout sépare mais qui vivent sous le même toit, défiant les conventions et les non-dits.

Belle surprise parmi les sorties de cette fin d’année, le nouveau film de Jérome Bonnell séduit par sa qualité de mise-en-scène, son rythme posé, son ambiance minimaliste et un sens du détail remarquable. Le scénario d’émancipation classique, racontant l’histoire de deux femmes, l’épouse officielle et la bonne, qui,  chacune étant enfermée par les contraintes de sa condition préétablie selon leur classe de naissance, s’unissent pour se débarrasser du patriarche décadent, s’avère prévisible dans le dernier tiers du film, hélas. Mais la beauté des cadres, le travail très intéressant du chef-opérateur avec l’ombre et lumière nocturne, révélant les mystères de la maison pendant la nuit – les viols dissimulés à caractère répétitif – compense très largement.

Le Film offre en premier lieu l’occasion de rendre compte des rituels quotidiens d’une maison bourgeoise de province (La Normandie plus précisément) du début de 20ème siècle,  probablement influencé par les écrits de Flaubert, décrivant avec une grande précision les mœurs de la moyenne bourgeoisie moyenne à une époque donnée, source d’inspiration du roman de Léonore de Recondo dont Bonnell propose une adaptation pour son huitième long-métrage. L’intrigue se déroule presque exclusivement (sauf la fin) à l’intérieur de la maison – Bonnell se voit imposer de respecter l’unité de l’espace-, de façon que la maison trouve son identité propre. Le spectateur est ainsi invité à observer avec attention les gestes quotidiens des domestiques, notamment la manière dont elles rangeaient, à cette période, les corbeilles à légumes dans l’armoire de la cuisine, comment elles servaient le vin rouge pendant les déjeuners d’affaire avant de débarrasser la table, comment elles s’occupaient des linges sales et des broderies anglaises blanches, nettoyaient les argenteries le soir… L’ouverture du film tire sa beauté de la répétition de toutes ces tâches quotidiennes, la mise en place permettant aussi de découvrir les conventions qui régissent les relations entre les personnages.

 Mais ce rythme harmonieux se voit perturbé par une anomalie, quand un des personnages du jeu, l’épouse, refuse le fonctionnement dévolu à sa place, à savoir le devoir conjugal. Dés lors, la déconstruction de l’ordre bourgeois/patriarcal se déclenche. L’arrivée d’un enfant avec une mère clandestine (joli jeu de miroir avec la situation classique du père caché) permet de redistribuer les rôles, et de comprendre que la sororité pourra dépasser le conflit de classe.

Bonnell, dont nous avions pu louer la précision de l’écriture dans ses précédents films, s’aligne ici avec une belle forme classique, et ne tombe pas dans les pièges que peuvent parfois tendre les films à costumes.  La Condition sonne donc tout à la fois moderne – par ses thématiques toujours actuelles- et crédible quant à la restitution de l’époque, non seulement par l’image mais aussi par les dialogues, qui trouvent le juste équilibre entre élégance et efficacité, dont les comédiens – notamment le très bon trio principal, formé par Louise Chevillotte, Swann Arlaud, et Galatéa Bellugi-, parvenant à s’en saisir avec beaucoup de justesse, loin de l’académisme dans lequel parfois tombe certaines adaptations qui se laissent rattraper par les enjeux de reconstitution historique et le challenge technique que cela représente.

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