Andreï Roublev – L’art pictural pour témoin

Andreï Roublev (1966) est le deuxième long-métrage réalisé par Andreï Tarkovski après L’enfance d’Ivan, un premier essai très remarqué quatre ans plus tôt. L’ambition démesurée qui anime cette œuvre cinématographique installera définitivement le cinéaste russe parmi les très grands maîtres du 7ème art.

Le moine Andreï Roublev est peintre d’icônes dans la Russie du XVe siècle. Formé par le père Serge de Radoneje, fondateur du monastère de la Trinité, à Zagorsk, il cherche à exprimer l’invisible, à peindre des idées de paix, d’harmonie et d’amour. Mais sur son chemin, dans un pays traversé par les guerres consécutives à l’invasion des Tatars, il va découvrir la jalousie, la haine et la violence. Un monde sans pitié où Roublev lui-même est conduit au meurtre pour avoir voulu arracher une innocente des mains d’un soldat paillard. Roublev, alors, fait vœu de silence et renonce à peindre.

Réalisé en 1966, le film fut censuré jusqu’en décembre 1971 et fut longtemps visible que dans des versions tronquées. Ce n’est qu’au milieu des années 90 que la version originale d’une durée de 3 heures et 25 minutes a été distribuée sur support DVD. Aujourd’hui encore, c’est la version écourtée d’une vingtaine de minutes qui a fait l’objet d’une restauration, d’une rediffusion en salles et d’une récente distribution en coffret DVD ou Blu-ray par l’éditeur Potemkine.

Bien qu’interdit d’exploitation, le film fut projeté lors du festival de Cannes 1969. Mais sur injonction des autorités soviétiques, Andreï Roublev ne fut présenté que hors compétition et ne pouvait donc prétendre à la Palme d’or. Celle-ci ou, plus exactement le Grand Prix International du Festival de Cannes – la Palme d’or réintègrera le palmarès du festival cannois en 1975 – fut remise par le jury présidé par Luchino Visconti à If… de Lindsay Anderson. Face à ce lauréat depuis oublié, le premier chef d’œuvre d’Andreï Tarkovski reçut un excellent accueil et dû se contenter du prix de la Critique internationale (FIPRESCI). Quelques critiques de cinéma avaient cependant reproché au film un certain flou et des passages à vide. Michelangelo Antonioni leur avait alors répliqué avec à-propos : « Il suffit de garder les yeux ouverts, tout se charge de signification ».

Durant trois heures, Tarkovski balaye vingt ans de l’existence, au début du XVème siècle, du moine et iconographe russe Andreï Roublev incarné à l’écran par Anatoli Solonitsyne. Ce dernier tient ici son premier rôle au cinéma. Il deviendra l’acteur fétiche du maître russe qui lui confiera des rôles de premier ordre dans Solaris (1972), Le miroir (1975) et Stalker (1979). Et, sans son décès prématuré en 1982, Solonitsyne aurait sans nul doute figuré au casting de Nostalghia (1983) et du Sacrifice (1986).

À l’écran, les scènes picturales se succèdent et forment une vaste fresque moyenâgeuse. On pense ici à Ingmar Bergman et notamment aux deux drames moyenâgeux que sont Le septième sceau (1957) et La source (1960). Tarkovski parvient à reconstituer prodigieusement un monde et une atmosphère révolus. Comme son personnage-titre, qui aborde ici un rugueux chemin de croix, l’expérience proposée par le cinéaste russe est radicale et particulièrement exigeante, mais tout dans Andreï Roublev contribue à une expérience unique, immersive, difficilement descriptible.

Dès cette deuxième réalisation, Tarkovski fait preuve d’une acuité rare. Les longs plans-séquences défilent à l’écran. Dans le champ d’une caméra jamais immobile, le metteur en scène porte un indéfectible soin à composer de remarquables cadres et à s’attarder à filmer avec précision les éléments matériels ou naturels ainsi que les corps et les visages de ses protagonistes. Dans Andreï Roublev, tout devient œuvre d’art jusqu’à la séquence finale qui fait subitement basculer le film du noir et blanc à la couleur pour montrer quelques fresques picturales peintes par Andreï Roublev.

En racontant l’histoire du moine Andreï Roublev, Tarkovski raconte celle de tous les artistes dont la liberté d’expression est menacée, à commencer probablement par Tarkovski lui même, mais pas seulement. Andreï Roublev est une œuvre extrêmement large. Au-delà des artistes, le maître russe interroge la condition humaine . En parsemant son film de séquences intimistes, il pousse les spectateurs à l’introspection. Dès lors, les doutes du personnage-titre deviennent nôtres et les lectures  multiples et personnelles.

Dans sa version superbement restaurée, Andreï Roublev, pièce maîtresse du cinéma mondial confirme, un demi-siècle après sa réalisation, son statut d’œuvre d’art unique, insondable, inestimable et intemporelle. Sous l’influence de l’art pictural, jamais une œuvre cinématographique n’a semblé approcher d’aussi près la perfection formelle.

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