SICARIO : Efficace de chez efficace

La zone frontalière entre les Etats-Unis et le Mexique est devenue un territoire de non-droit. Kate, une jeune recrue idéaliste du FBI, y est enrôlée pour aider un groupe d’intervention d’élite dirigé par un agent du gouvernement dans la lutte contre le trafic de drogues. Menée par un consultant énigmatique, l’équipe se lance dans un périple clandestin, obligeant Kate à remettre en question ses convictions pour pouvoir survivre.

Sicario se traduit ordinairement sicaire dont la traduction suit:

  1. (Histoire) (Antiquité) Dans l’Antiquité hébraïque, nationaliste zélote qui perpétrait des meurtres et des actes de terrorisme.
    • Après que la Judée eut ainsi été délivrée de ces voleurs, il s’en éleva d’autres dans Jérusalem, qui exerçaient d’une nouvelle manière une profession si infâme et si criminelle. On les nommait sicaires, et ce n’était pas de nuit, mais en plein jour, et particulièrement dans les fêtes les plus solennelles, qu’ils faisaient sentir les effets de leur fureur. Ils poignardaient au milieu de la presse ceux qu’ils avaient résolu de tuer […]. Le premier qu’ils assassinèrent de la sorte fut Jonathas, grand sacrificateur, et il ne se passait point de jours qu’ils n’en tuassent plusieurs de la même manière. (Flavius Josèphe, Guerre des Juifs contre les Romains, Livre II, chapitre XXIII, traduction Arnaud d’Andilly)
  2. (Vieilli) ou (Littéraire) Personne embauchée pour perpétrer un assassinat ; tueur à gages.
    • Il fut tué par des sicaires que son ennemi avait envoyés à sa poursuite.
    • Mais lorsqu’on souleva le malheureux, je vis qu’il était tombé d’une étrange façon : son cou était tordu, son visage regardait en arrière, comme celui des magiciens de la Divine Comédie. Je remontai lentement avec Osborne en écoutant son étrange oraison funèbre :
      — C’était le plus sympathique sicaire que j’aie jamais vu.
      La même nuit, j’entendis à nouveau des chevaux galoper.

      (Antal Szerb, La légende de Pendragon, 1934, page 128, ALINEA, traduction par Charles Zaremba et Natalia Zaremba-Huszvai)

Plus communément, sicario en langage latino désigne un tueur à gage employé par les cartels. Sélectionné en compétition officielle à Cannes, Sicario de Denis Villeneuve ouvre son récit par une définition équivalente.

Si Denis Villeneuve devrait réaliser Blade Runner II, le grand public le connaît surtout pour le très impeccable, ambitieux et labyrinthique Incendies, inspiré de la pièce de théâtre éponyme de Wadji Mouawad d’après une histoire vraie, les cinéphiles l’avaient repéré très tôt pour le très beau et ambitieux Maelström. Voir ainsi un nouveau nom rejoindre le cercle, reconnaissons-le très fermé, des réalisateurs conviés à la grande messe cannoise n’était pas sans susciter une attente très forte de ceux qui comme nous fondent de grands espoirs en sa signature. Sicario se devait d’être excellent, car rares sont les thrillers honorés de la Sélection Officielle du Festival de Cannes. Certes il y a bien des exceptions, que ce soit pour faire le nombre de réalisateurs US, ou pour convier de nouveau un habitué (Atom Egoyan en 2014 avec Captives), mais la règle est bien différente. Le festival de Cannes de tout temps cherche à cultiver un esprit élitiste, et privilégie les œuvres personnelles, à forte propension artistique, bien plus que les produits efficaces de la machinerie cinéma.

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Assurément le scénario de Sicario aurait eu de quoi séduire le grand vainqueur de cette édition Cannoise, Jacques Audiard, peu avare de sensations fortes, lequel aurait probablement confié le rôle dévolu à Emily Blunt à Marion Cotillard, mais le traitement proposé par Denis Villeneuve est autrement plus millimétré, relevant de l’orfèvrerie ou de l’horlogerie.

Si nous titrons que Sicario est efficace, ceci n’est en aucun cas péjoratif, en encore moins populiste, c’est une vérité implacable et un laurier que l’on dresse à Denis Villeneuve. Levons d’emblée une incompréhension possible, Sicario est une oeuvre très esthétique et peut être est-ce sur ce critère que Thierry Frémaux l’a retenu. Les images sont impeccables, et une séquence qui pourrait être tout droit sortie d’un jeu vidéo de traversée de tunnel marque les esprits au moment où on le voit comme les instants qui suivent; la réalisation dans son ensemble est juste, appliquée voire fignolée.

521532.jpg-r_640_600-b_1_D6D6D6-f_jpg-q_x-xxyxx L’interprétation de Benicio Del Toro sied parfaitement à l’ambiance instaurée par le réalisateur canadien, mystérieuse, épaisse et trouble. Le personnage interprété par Josh Brolin apporte son lot de décalage. Emily Blunt ne déparie pas, elle apporte cette touche de féminité indispensable, même si le personnage qu’elle interprète est nécessairement très endurci.

Les qualités sont nombreuses, mais elles sont reléguées au second plan devant la qualité principale de Sicario, celle qui nous rend admiratif, ce que l’on nomme efficacité qui n’est autre que la maîtrise parfaite de Villeneuve qui nous fait retenir notre souffle, que ce soit pour le mystère entretenu par les différents personnages ou les situations, ou que ce soit pour le rythme proposé, qui va crescendo, façon symphonie. Nous appelons ceci efficacité, mais il nous vient un autre qualificatif à l’esprit: puissant. D’ailleurs ne dit-on pas d’un air classique qu’il peut être puissant ?

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