Pentagone Papers – (D)écrire l’Histoire

Alors que le spectaculaire Ready Player One caracole en tête du boxe-office international, les retombées du succès de Pentagone Papers, le précédent long métrage de Steven Spielberg, se font encore sentir. L’annonce de sa sortie en DVD-Blu-ray le 29 mai 2018, nous a incité à nous pencher de plus près sur ce brillant thriller journalistique.

Héros spielbergiens

Si l’on vous dit scandale politique et Washington Post, il y a fort à parier que vous répondiez scandale du Watergate. C’est pourtant à un épisode plus ancien que se réfère le film de Spielberg. En 1971, le New York Times publie différents documents officiels mettant directement en cause le gouvernement américain dans le bourbier vietnamien. Subissant les foudres du président Richard Nixon, le célèbre quotidien se voit obliger d’arrêter son enquête.  Face à cette décision juridique hautement controversée, Benjamin Bradlee (Tom Hanks), le rédacteur en chef du Washington Post décide alors de reprendre l’investigation de ses confrères. Épaulé par Katharine Graham (Meryl Streep), son éditrice, le journaliste fera de cette affaire une véritable lutte politique, prenant progressivement la forme d’un plaidoyer en faveur de la liberté de la presse.

L’argument historique du scénario cosigné par Liz Hannah et Josh Singer sied parfaitement au tempérament de Spielberg. Le réalisateur de Lincoln (2012) et du Pont des espions (2015) développe ici certaines de ses thématiques de prédilection. La lutte de l’individu contre les excès du système a pour but premier de réaffirmer les valeurs de celui-ci. Des fugitifs de Sugarland Express (1974) aux journalistes de Pentagone Papers en passant par le faussaire et self-made-man accompli de Arrête-moi si tu peux (2002), ou l’archéologue aventurier de la saga des Indiana Jones (1981-2008), le héros spielbergien affirme la puissance de l’individu américain.

Cet individualisme va de pair avec la reconnaissance d’une communauté dont Spielberg cherche sans cesse à résoudre la mise en crise. Que celle-ci soit située dans le futur (Minority Report [2002] A. I. [2001] ; La Guerre des mondes [2005] ; Ready Player One [2018]) ou le passé (La Liste de Schindler [1993]; Il faut sauver le soldat Ryan [1998] ; Munich [2005] ; Cheval de guerre [2011]), la société mise en scène par le cinéaste ne doit sa sauvegarde qu’aux actes d’un personnage clairvoyant qui saura faire fi des soubresauts et ruptures de l’Histoire pour reconduire la constance de son mouvement.

Le choix de Tom Hanks pour incarner Benjamin Bradlee était donc évident. Après Capitaine Philips (Paul Greengrass, 2013),  Le Pont des espions et Sully (Clint Eastwood, 2016), l’acteur prête ses traits à un autre héros ordinaire. Sa sobriété, la candeur de son regard encore rehaussée par sa gestuelle tout à la fois maîtrisée et balbutiante, en font le digne héritier du James Stewart des années trente. Face à lui, Meryl Streep retrouve la qualité de ses plus grands rôles . Sa fébrilité qu’accusent les micro-mouvements de son visage et l’adoption d’une attitude rentrée et expressive rappellent ses interprétations de la Karen Blixen de Out of Africa (Sydney Pollack, 1985), ou de la Francesca Johnson de Sur la route de Madison (Clint Eastwood, 1995).

Le grand geste

Il s’agit donc moins pour les journalistes de Pentagone Papers de décrire les évènements que d’écrire leur parachèvement. De simple commentateur, Benjamin Bradlee devient le principal acteur d’un épisode dont Spielberg prend soin de rappeler la valeur contemporaine (la présidence de Richard Nixon renvoyant à celle de Donald Trump, tandis que la divulgation d’informations classées secret défense semble directement faire échoaux récentes exactions de Edward Snowden).

La dimension universelle dont sont empreintes les actions des personnages devait naturellement influer sur la conduite de la mise en scène. S’affiliant directement au grand geste des maîtres du classicisme, Spielberg soigne ses compositions en privilégiant des tonalités sombres basculant parfois vers l’ocre. Mais c’est auprès du Nouvel Hollywood que le cinéaste semble puiser ses principales références visuelles. Difficile, en effet, de ne pas penser aux Hommes du président (1976) d’Alan J. Pakula qui avait su conférer à l’investigation journalistique décrite par son film une valeur topographique particulièrement sensible à travers son traitement abstractif de l’espace.

Spielberg de son côté s’emploie à décrire de l’intérieur le mécanisme humain et idéologique à l’origine du drame. La représentation de l’impression des journaux métaphorise parfaitement l’enjeu du film. Le déclenchement des rotatives souligne l’inexorable dynamique d’un récit qui sera amené à se poursuivre. Dans quelques années seulement, le Washington Post sera à nouveau confronté aux réseaux souterrains de la politique américaine. Histoire à suivre.

 

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