Jurassic World – Blockbuster au carré

Quatorze ans après le dernier opus de la trilogie crée par Steven Spielberg, le « Jurassic Park » rouvre ses portes. Sous la férule de la société de production « Amblin Entertainment », le projet, placé entre les mains de l’inconnu Colin Trevorrow, associe les différentes tendances du cinéma fantastique contemporain tout en reprenant à son compte le discours du film originel. Film hybride à l’image de sa créature vedette, Jurassic World caracole en tête du box-office depuis le début de l’été. Un succès qui doit beaucoup à ce caractère composite, première force de ce blockbuster au carré.

Puissance motivée

Déflagrations, images saccadées produites par une caméra atteinte de parkinsonite aigüe, Jurassic World réitère la formule visuelle habituelle du blockbuster hollywoodien contemporain. Néanmoins, la forme frénétique est ici motivée par l’animalité qui constitue le principal enjeu du film. Héritiers d’une longue lignée de poissons et singes géants, d’oiseaux criminels et félins en tous genres représentatifs d’un bestiaire primitif et inquiétant, les dinosaures marquent l’esprit du spectateur d’une régénérescence jouissive et ludique. Quadrillé, sécurisé, le territoire du parc ne peut résister à l’appel de la wilderness obligeant les héros à répéter les gestes de conquête de leurs illustres ancêtres. Aussi, Owen Grady (Chris Pratt), homme de la Nature par excellence, emporte le cœur de la très civilisée Claire Dearing (Bryce Dallas Howard) , tandis que les tensions familiales se résolvent au contact d’une sauvagerie libératrice.

Archétypes, les personnages de Colin Trevorrow n’ont pas la profondeur des protagonistes du premier épisode de la franchise. À la vision manichéenne de l’humain on préférera celle des créatures retranscrites par écrans interposés qui finira par l’emporter dans un final étourdissant. Cette victoire de l’image sur le récit est que ce que Jurassic World retient de meilleur du Jurassic Park dont les ruines sont redécouvertes à la manière d’un palimpseste matriciel.

Rhétorique du numérique

En 1993, le film de Steven Spielberg démontrait les possibilités offertes par le numérique. Plus de vingt ans plus tard, c’est un nouveau public qui accueille le retour tant attendu des créatures préhistoriques. Habitués des images de synthèse, les spectateurs de Jurassic World se confondent avec leurs avatars cinématographiques arpentant les allées d’un parc dont les attractions n’ont plus rien de si fascinant.

L’un des intérêts de Jurassic Park était de proposer un discours sur sa propre structure esthétique, les mutations génétiques renvoyant aux nouvelles formes du numérique. L’excellente incrustation des monstres de synthèse à l’intérieur des prises de vue réelles profitait des surfaces réfléchissantes pour se rappeler à la perception du spectateur. Les ombres marquées ou la projection d’algorithmes sur le corps des raptors produisaient un discours sur la transparence qui faisait l’intérêt formel du film. Aujourd’hui, le numérique a finit de prouver sa valeur et a définitivement envahi l’imaginaire de la machinerie hollywoodienne. Aussi, la problématique se transpose du vraisemblable au pur spectaculaire. La question n’est plus  de faire croire mais de réactiver une sidération blasée par les frontières illimitées du numérique. Il faut donc du plus grand, du plus féorce, du plus terrifiant. Soit un mélange détonant de raptors, de t-rex et autres ingrédients dont les scientifiques du parc connaissent le secret. Le résultat est une forme abstraite que viendront détruire les anciennes vedettes du parc, parties d’une dialectique trouvant dans cette création ultime, la formulation d’une synthèse absconse car définitivement dégagée de tout attachement ontologique à l’impression de réel. Plutôt que le happy-end conclusif, on préférera la morale esthétique prononcée par le film à travers l’affirmation des limites de l’imagerie synthétique.

À la fin de Jurassic World, un dinosaure s’effraie à la vue d’un hologramme représentant l’un de ses congénères. Ce passage, à la fois drôle et étonnant, prouve la continuité d’un double-discours auto-réflexif. On ne peut ainsi que trop conseiller au lecteur de se rendre en salles et d’observer sur le grand écran les dernières empreintes d’une histoire visuelle, évolutive et mémorielle.

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