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Le joueur de go – Duels sur tablier 16 x 16 pour samouraïs

Ce 26 mars 2025 marque la sortie en salles du film Le joueur de go (Gobangiri) de Kazuya Shiraishi. Dernière réalisation en date de ce prolifique cinéaste japonais mais premier drame historique dans une filmographie qui comporte désormais une vingtaine de long-métrages produits pour le cinéma ou la télévision en l’espace d’une quinzaine d’années. Shiraishi œuvrait jusqu’ici à la réalisation de films policiers et/ou drames contemporains. Un premier film d’époque donc, mais réduire Le joueur de go à cet unique genre cinématographique ne saurait rendre compte des grandes ambitions mises en œuvre dans la composition de ce long-métrage.

Ancien samouraï, Yanagida mène une vie modeste avec sa fille à Edo et dédie ses journées au jeu de go avec une dignité qui force le respect. Quand son honneur est bafoué par des accusations calomnieuses, il décide d’utiliser ses talents de stratège pour mener combat et obtenir réparation…

Kazuya Shiraishi n’a fait pas mystère de son rêve de toujours dans un entretien récent : réaliser un film historique. Mais, en tant que cinéaste japonais, il considère aussi ce rêve comme un passage obligé, ce que nous, occidentaux, pourrions considérer, probablement à tort, comme la quête de l’adoubement par ses pairs.

Le joueur de go en tant que projet trouve sa source non pas chez son réalisateur mais chez son scénariste, Masato Kato, joueur passionné de go. Un scénariste au parcours singulier puisque Kato œuvre depuis le début des années 90 dans l’écriture de scénarios pour des jeux vidéo. Le site IMDb nous indique qu’il fut en 1996 scénariste de Heisei Zankeiden : Battered Slash, film de Yukihiro Sawada non distribué hors du Japon. Shiraishi mentionne dans une interview que le scénario est adapté d’une histoire de Rakugo. Le Rakugo est l’art de la « parole qui a une chute ». Le conteur est à genoux sur un coussin et ne peut mouvoir que le haut de son corps. La chute, quant à elle, prend souvent la forme d’un calembour.

Le joueur de go eut été un film élitiste et probablement peu cinématographique si le projet ambitionné en était resté à ce postulat initial. Kato a agrémenté sa trame narrative d’éléments de romance et de vengeance. Le récit avancé est aussi le fruit d’un travail conséquent de documentation et, probablement, du visionnage de nombreux films d’époque. D’un point de vue technique, on note ainsi d’emblée l’aisance patente de Shiraishi à jouer sur des codes cinématographiques propres aux drames historiques mais aussi sur ceux appartenant plus volontiers aux films de vengeance. Le joueur de go aurait pu être un film de genre, celui, classique, d’un drame historique mais l’ambition de son auteur est bel et bien plus vaste : revisiter un genre cinématographique et y inclure des éléments nouveaux.

Le jeu de go invoqué dans le titre du film joue un rôle de métaphore. Ici, la métaphore portée à l’écran est plus symbolique que littérale. Ainsi les pierres noires et blanches du jeu de go, symboles de la dualité entre l’ombre et la lumière, sont indifféremment attribuées à Yanagida (Tsuyoshi Kusanagi) au gré des parties. Par contre, le go sert de puissante allégorie pour les duels menés par le protagoniste principal sur tablier 19 x 19 ou en habits de samouraï. La maîtrise du go par Yanagida reflète ses capacités en matière de réflexion, de stratégie et de résilience face à l’adversité.

Au-delà, dans sa seconde moitié, Le joueur de go alterne séquences de combats au sabre et scènes de go. Cette alternance a ses limites. En effet, une partie de go ne peut pas se terminer par un nul. Les rarissimes parties déclarées sans résultat ont toutes dû être rejouées. Il y aura donc un gagnant tant sur le goban que sur le tatami fusse-t-il après un ultime coup magistral et fatal.

Là encore, on remarque chez Shiraishi un soin tout particulier à restituer autant d’authenticité que possible durant les scènes composées. Pour cela, le réalisateur et son scénariste se sont attachés les services d’un « consultant » en la personne de Yūta Iyama. Iyama est un joueur professionnel de go (Meijin dès 19 ans et, quatre ans plus tard, seul joueur de l’histoire détenteur simultané de 6 des 7 titres majeurs japonais). Iyama, meilleur joueur de go japonais voire du monde, a notamment assisté Kusanagi pour reproduire des mouvements authentiques. La mise en scène des parties de go est particulièrement soignée. Ainsi, tant les joueurs que les goban sont filmés sous des angles variés et jamais redondants. L’ensemble se révèle particulièrement cinématographique alors que le jeu de go, lent et solennel, ne l’est pas nativement. Shiraishi parvient ainsi à transmettre sur la pellicule la tension de chaque partie hautement stratégique.

En la matière, Le joueur de go acquiert ici, indéniablement, un intérêt certain. La rédaction du Mag Cinéma ne compte pas de joueurs de go parmi ses membres. Cependant, il nous semble que le contenu du film a vocation à passionner les pratiquants de ce jeu stratégique aux règles tout à la fois simples (dans leur énoncé) et complexes (dans leur maîtrise). Mais ce long-métrage n’a pas vocation à être didactique. Si certains « coups » sont nommés par quelques protagonistes, aucun ne sera expliqué.

Pareille authenticité éclate à l’écran relativement à la reconstitution de l’époque d’Edo désormais révolue. Le tournage du film a pris ses quartiers à Kyoto, capitale des drames d’époque restitués par le 7ème Art japonais. Soulignons le travail colossal de direction artistique réalisé par Tsutomu Imamura. La restitution de l’atmosphère du Japon féodal relève ici d’un défi technique, celui de l’utilisation d’un nombre limité de sources de lumière, à savoir la lumière naturelle et, pour les séquences nocturnes, il est fait usage principalement de bougies et de lampions. Il en découle une somptueuse esthétique vectrice de forces immersives. Pour autant et à bon escient, Shiraishi a su réserver quelques espaces pour laisser cours à quelques modernités de réalisation et de mise en scène, notamment des côtés d’écran ou arrière-plans soudainement brouillés.

Le joueur de go fait partie de ces projets cinématographiques ambitieux dont nous nous réjouissons toujours qu’ils soient financés et puissent nous être donnés à voir par l’entremise de distributeurs tels que Art House Films. La réalisation de Shiraishi relève d’un geste cinématographique élégant mêlant qualités et précisions tant d’un point de vue narratif que technique et historique. Le joueur de go parcourt des sentiers insoupçonnés entre classicisme et modernité. Le drame d’époque et le film de samouraï attendus se muent en une composition plurielle toujours surprenante.

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