Father Mother Sister Brother de Jim Jarmusch s’inscrit en relatif miroir de Midnight on earth 30 ans plus tard, notamment par la reprise du procédé formel consistant à s’immiscer dans une ville, pour en saisir l’essence, à une époque, à un temps précis. Ici, à des scènes nocturnes dans un taxi de villes vivantes, qui suit des personnages éclectiques, un rien paumés mais en mouvement, pleins de vies et de couleurs, Jarmusch substitue une observation de scènes de retrouvailles familiales, le plus souvent liées à des douleurs passées et des non dits. Il nous livre sa réflexion sur la famille, ce qu’elle est devenu de nos jours (nous ne doutons pas un seul instant que derrière la noirceur, la potentielle misanthropie – il évoque pour sa part de l’empathie – se dissimule une critique acerbe) ou plus exactement le rôle qu’elle ne remplit presque plus dans ses deux premiers volets.

Le troisième volet (Sister and Brother) exempt d’antipathie s’inscrira en contraste des deux premiers qui se répondent l’un à l’autre. Enfin, nous observerons une famille fonctionnelle, une communication fluide, l’un est là pour l’autre, l’un comme l’autre se comprennent d’un simple regard. S’il n’en fallait qu’un symbole, une blague énoncée simultanément, avec une grande complicité, quand cette même formule (« Bob is your uncle« ) restait totalement incomprise dans la première exposition familiale qui nous introduisait un père vieillissant (Father – Tom Waits) resté rock’n’roll et libre, rejeté par ses enfants au fonctionnement bourgeois, accordant une importance particulière aux apparences dont le vieillard aime à jouer, là aussi en miroir d’une situation plus réelle, celle qui consiste à prétendre que tout va bien quand tout va mal, pour faire bonne figure.

Le film se joue – comme si souvent dans la filmographie du plus indépendant des cinéastes américains (bientôt français ?) – de détails, de petites touches, de silences malaisants, de faux semblants. Il questionne l’importance de l’image au sein même de la famille. Il se joue surtout de non dits sur des douleurs passées. Father, Mother, Sister Brother interroge le regard, le dysfonctionnement de la famille, son caractère obligé, et le fossé générationnel, l’incompréhension qui peut naître entre un père et ses enfants du fait d’un divorce, d’une attitude destructrice, entre deux sœurs que tout semble opposé.

Par instant, surtout dans les deux premiers volets, nous pouvons nous demander si Jarmusch n’a pas vieilli lui même, si son sens de l’observation, son goût pour les personnages marginaux, ou plus exactement sur l’élan de vitalité que l’on retrouve chez eux, ne s’est pas quelque peu affadi. Jarmusch à ses débuts s’exprimait d’autant mieux qu’il s’intéressait aux franges de la société, à ces heures où la lumière éclaire ceux qui de jour sont laissés pour compte. Il parvenait à saisir et à restituer toute la poésie secrète, la magnifiant de son propre univers rock’n’roll.
Mais à y regarder de plus près, et malgré ses allures bourgeoises ou minimalistes, le film peut se voir comme un petit manuel concentré, se lire comme un petit pamphlet anti bourgeois, un appel à se réveiller et à regarder. Un bon film, en soi, qui, pour la gloriole, renvoie aussi par petites touches aux essais plus récents de Jarmusch, sur ces quelques motifs dont il aime nourrir sa mise en scène (la symétrie formelle, ou les jumeaux, les objets et situations qui se retrouvent ici ou là -une rollex, vraie ou fausse, des skaters plein de libertés vis à vis des règles de circulation.) Artistiquement quelque peu en retrait de ses films les plus marquants, Father Mother Sister Brother marque cependant une volonté de Jarmusch de revenir à ses premiers amours cinématographiques, à ce qui nourrissait ses premiers films, le quotidien, l’observation de ce qui se passe juste à côté de lui et non une fiction narrative qui n’aurait de prise avec le réel (ni zombie, ni vampire donc, quoi qu’Only lovers left alive fut très en prise avec le réel). Mais à l’instar d’A pied d’oeuvre (vu également à Venise le même jour), et parce qu’il ne cherche pas, sur la forme, à s’éloigner du réel, il s’inscrirait davantage dans une catégorie de film « quotidien », qui s’apprécie davantage en salle qu’en festival, où sa place peut être discutée.










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