L’homme qui tua Don Quichotte – Cervantes inadaptable

Toby, un jeune réalisateur de pub cynique et désabusé, se retrouve pris au piège des folles illusions d’un vieux cordonnier espagnol convaincu d’être Don Quichotte. Embarqué dans une folle aventure de plus en plus surréaliste, Toby se retrouve confronté aux conséquences tragiques d’un film qu’il a réalisé au temps de sa jeunesse idéaliste: ce film d’étudiant adapté de Cervantès a changé pour toujours les rêves et les espoirs de tout un petit village espagnol. Toby saura-t-il se racheter et retrouver un peu d’humanité? Don Quichotte survivra-t-il à sa folie? Ou l’amour triomphera-t-il de tout?

Terry Gilliam s’est attaqué à plus fort que lui. Lui, qui a atteint des sommets d’humour (absurde) quand avec ses comparses des Monty python il s’est lancé dans le cinéma, ne pouvait que s’intéresser à l’oeuvre la plus drôle qui soit de toute la littérature mondiale, le coup de génie de Cervantes, El Ingenioso Hidalgo Don Quijote de la Mancha.

Mais comment l’adapter ? Comment transcrire ces bouffées délirantes littéraires et ampoulées à l’écran. Extraire une seule des tirades par exemple, aussi lyrique soit-elle, ne peut se faire tel quel à l’écran, tant l’expression s’étire avec passion, virtuosité pour mieux faire ressortir au lecteur la folie, la candeur, l’incandescence, la passion, la déraison si drôle quand la raison revient. Au delà de ces feux, flammes, envolées, Cervantès parvient à livrer un portrait plus juste qu’il n’y paraît, l’oeuvre au départ rangé dans les livres comiques est aujourd’hui mondialement reconnu comme un chef d’oeuvre littéraire. Si le livre imprègne autant son lecteur, c’est qu’il renferme au delà de la poésie, un sentiment omniprésent, objet de toutes les attentions, de Cervantès, de Don Quijotte, du lecteur, l’Amour. Le lyrisme endiablé laisse place à des monuments d’humour qui résumés ne fonctionnent absolument pas.

Combattre des moulins à vent que l’on prend pour des géants annoncés comme cela n’est pas drôle en soi, quoi que l’on y note un absurde digne des Monty Pythons, seule la période d’exposition, le développement, et la mise en perspective de cette épisode (et des suivants) permet d’en ressortir la sève. De quelques sourires que l’on acquiesce, on passe rapidement aux rires francs et massifs tant le propos est exagéré, tant la proportion de ridicule est contrastée par une grande conviction, mais aussi une belle intelligence mise au service d’une quête impossible, entre autres mises en abîmes dont le récit regorge. L’image peut-elle donc remplacer l’exposition, le développement et la mise en perspective ? Gilliam s’y essaye assurément, et ayant compris qu’il ne peut s’attaquer à l’oeuvre frontalement, il choisit un dispositif de biais, sensé provoquer pareil vertige. Il ne s’agira pas de nous montrer Don Quichotte, de nous narrer ses aventures chevaleresques, mais d’imaginer qu’un réalisateur qui s’attaque au sujet, tombe malgré lui, dans une histoire aussi  rocambolesque que peuvent l’être les exploits du chevalier à la triste figure, l’un des nombreux surnoms que Don Quichotte adopte quand il cherche à séduire sa Dulcinée dans une correspondance épistolaire si riche. Il s’agira donc que ce réalisateur en mal d’inspiration face au sujet  Don Quichotte qu’il cherche à  mettre à l’écran (toute ressemblance avec Terry Gilliam lui même n’est, bien entendu, absolument pas fortuite)  se voit dépasser par son sujet lui même, ou plus exactement que l’impensable devienne réalité.

L’acteur de son court métrage de fin d’étude, devenu un instant, après bien de la patience et de la chance, le Don Quichotte inspiré que le réalisateur cherchait, quelques années plus tard n’est plus acteur, mais un chevalier errant, persuadé d’être devenu Don Quichotte lui même. Cette rencontre sera le point de départ d’une quête aussi chevaleresque qu’improbable, entre rêveries, affabulations, mais aussi grandiloquence.

Vous pourrez lire chez nos confrères que Gilliam brouille les pistes, ou impose son univers foutraque. Pourtant, à bien y regarder, cette critique émise n’est pas tellement recevable, bien au contraire, le réalisateur britannique adulé nous semble réellement avoir cherché à rester fidèle à l’esprit du roman, dans sa construction linéaire, et qu’il s’évertue à chaque instant à ce que le fil conducteur de son histoire soit tenu. Très tôt nous sommes sur des rails et nous n’en sortirons plus.  Cela est fort louable, tout comme par ailleurs l’objet film en lui même.

Les deux acteurs principaux sont très bons, offrant un caractère aux personnages (Adam Driver surprend fortement, Jonathan Pryce est très intéressant, leur duo semble plus juste que le duo Depp/Rochefort qui était prévu à l’origine), la réalisation est bonne, la mise en scène intéressante, la photographie très réussie, les décors splendides. Seule la bande sonore beaucoup trop ton sur ton avec l’action est franchement décevante, hormis cela, nous ne pouvons que donner de très belles notes techniques.

Bon à très film penserez-vous alors ? eh bien non … On ne sait quel sort a pu se jeter sur Terry Gilliam, mais malheureusement, son adaptation ne fonctionne absolument pas, plus exactement, ne parvient jamais à décoller. Nous sommes amenés à sourire par instant, mais jamais malheureusement nous ne rirons. Là où Cervantes nous offrait une observation décalée d’un monde où le ridicule régnait, parvenait à inscrire le ridicule comme une thématique tout à la fois immensément drôle mais aussi, de façon ambivalente, réaliste, Terry Gilliam, lui,  ne parvient jamais à le mettre ainsi au centre de quoi que ce soit. La faute à un rythme mal choisi, à des contre effets récurrents, à une imagination quelque peu en panne et sans lien avec le siècle. Quelle erreur par exemple de faire intervenir des producteurs russes vulgaires dans son histoire, quelle erreur également de ne pas avoir su développer des personnages féminins intéressants, quel massacre enfin fait à la langue de Cervantès ! Ratage annoncé, Terry Gilliam s’est pris les pieds dans le tapis d’une oeuvre inadaptable, jusqu’à preuve du contraire.

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