Dirty Dancing – Success Story

Adulé par les uns, (gentiment) moqué par les autres, Dirty Dancing (1987) a su traverser les âges et les générations. Cette longévité, essentiellement due à son statut, galvaudé il est vrai, de « film culte », place l’analyste dans une position difficile. Comment appréhender en effet un film dont les qualités ont été tant de fois vantées ou vilipendées? On connait l’argument, on se souvient des répliques, on admire les chorégraphies, on écoute et réécoute la bande-son. La nouveauté consisterait peut-être à réévaluer l’œuvre selon son contexte d’apparition, de production et de réception ; exercice auquel la ressortie en salles cette semaine de Dirty Dancing nous a invité à nous prêter.

Les Eighties ou l’innocence retrouvée

En 1981, Ronald Reagan, ex-acteur reconverti en politicien conservateur, devient le nouveau Président des États-Unis. Meurtrie par l’échec du conflit vietnamien, la trahison du Watergate, et le choc pétrolier de 1973, l’Amérique broie du noir. L’arrivée au pouvoir de Reagan marque une rupture dans cette période sombre. Avec lui, promet le nouveau Président, les eighties signeront le renouveau de l’American Dream. Cette volonté de reconquête touche l’ensemble de la production hollywoodienne des années quatre-vingt. C’est la voix de « Baby » (Jennifer Grey) qui ouvre Dirty Dancing, annonçant l’époque à laquelle eurent lieu les événements décrits par le film : « Été 1963, juste avant l’assassinat du Président Kennedy. » Cette remarque a son importance. En décidant de situer son film au début des années soixante, Émile Ardolino et sa scénariste Eleanor Bergstein désirent évoquer une Amérique d’avant la chute. Empreintes de nostalgie, les années quatre-vingt réfléchissent les années soixante à la manière d’un modèle exemplaire. Ainsi se justifient les anachronismes qui émaillent le film : codes vestimentaires, coupe de cheveux, bande-musicale, autant de détails qui soulignent le lien établi entre les deux décennies.

Le film privilégie l’homogénéité de l’innocence aux nuances du réel. Cet art de l’ellipse confère au film une dimension atemporelle qui explique son attrait toujours actuel. Débarrassé de tout déterminisme historique, le film laisse la place libre à un imaginaire collectif et universel. Si dans American Graffiti (1973), George Lucas, proposait une vision romantique, forcément biaisée, de l’Amérique des années soixante, Dirty Dancing véhicule une représentation symptomatique,  porteuse de la voix d’une génération recherchant dans le passé proche un moyen de renouveler ses valeurs. Ces dernières s’incarnent parfaitement en Johnny (Patrick Swayze), archétype sinon symbole d’un héroïsme retrouvé. Loin de ses aînés du Nouvel Hollywood, Johnny combat l’adversité de la seule force de ses bras (et de ses jambes), rendant Dirty Dancing pareil à une sorte de Rambo 2  dansant. L’ Amérique ou la terre de tous les possibles.

Hollywood ; la reconquête d’un empire

À la fin des années soixante, l’abandon du Production Code (Code Hays) et la fin de l’hégémonie des majors avaient offert à de jeunes réalisateurs une marge de liberté inédite au sein du système hollywoodien. Pour beaucoup, le Nouvel Hollywood constitue un nouvel âge d’or qui prendra fin avec les débordement mégalomanes de certains cinéastes et ceux, budgétaires, de leurs productions (l’exemple canonique de La Porte du Paradis de Michael Cimino). Les grands studios, rachetés par de grands entrepreneurs pour lesquels le cinéma ne constitue qu’une branche de leur industrie, prennent en main les rennes du système. À partir des années quatre-vingt, Hollywood ressemble à s’y méprendre à Wall Street. Produire un film, c’est déjà le vendre, espérer de lui des recettes exemplaires, en faire une formule réemployable à volonté. Aussi, Dirty Dancing annonce les futures franchises de films de danse, sorte de comédies musicales sans voix mais mâtinées de titres à la mode qui useront ad nauseam du même carcan narratif : deux adolescents de conditions sociales opposées tissent des liens grâce à la danse. Le choix du musical est par ailleurs intéressant. Le genre renvoie en effet à l’âge d’or hollywoodien. Ses artifices assumés (voir sur ce point les redoutables séquences en extérieurs sous la pluie), sa légèreté, se font l’expression d’une idéologie optimiste et d’un esprit bon enfant. Nouvel indice qui éclaire le succès jamais démenti de Dirty Dancing.

 

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