Rencontre avec Deniz Gamze Ergüven [Mustang]

On prend les paris. Vous allez très bientôt entendre beaucoup parler de Mustang, petite pépite découverte à la Quinzaine des Réalisateurs. Peut être même pour la Caméra d’or. On s’est empressé d’interviewer Deniz Gamze Ergüven.

Le Mag Cinema [LMG] Qui dit premier film, dit souvent sujet qui nous touche le plus à cœur. Est-ce votre cas pour Mustang ?

Deniz Gamze Ergüven [DGE] Mustang est un premier film, mais c’est un deuxième scénario. Les années qui précédaient Mustang, j’avais d’autres préoccupations, mais cela faisait quelques années, la question qui me travaillait le plus était la place de la femme, qu’est-ce que c’est d’être une femme, une fille en Turquie. Ce n’est pas nécessairement le sujet de toute ma vie, mais c’est une espèce de lame de fond qui arrive. Les lames de fond changent. Le premier scénario était autre chose, le scénario sur lequel on est est encore sur une autre lame de fond …

LMG C’est tout le travail de co-écriture avec Alice Winocour, également en compétition Un Certain Regard ?

DGE On a eu une collaboration assez particulière. Ce n’est pas comme si on l’avait écrit à 4 mains. On se retrouvait, elle me relisait une fois par semaine environ, et elle avait cette manière de me galvaniser pendant l’écriture qui faisait que j’étais dans un état second presque, que j’écrivais pendant vingt heures par jour , et le scénario est venu très vite. Le premier scénario je l’ai écrit en trois ans, celui-là en un été. Il y avait cette espèce de trans pendant l’écriture. Quand on se voyait, vu que les choses avançaient tellement vite, on tirait les fils ensemble, c’était reparti. C’était plus mon essence dans le moteur, le vent dans les voiles, il y a quelque chose de cet ordre là.

LMG Vous partagez les même combats, les même idées en tout cas sur la cause de la femme .

DGE Oui, après par exemple son dernier film n’est pas comme Augustine. Ce sont des choses dont on se sent forcément proche, plus ou moins politique, ce qu’on connait le mieux. L’autre jour j’utilisais une métaphore, la masculinité, c’est un peu comme New York qui a été tourné sous tous les angles, par mille regards différents. Quand on arrive à New York pour la première fois, on sait très bien où on est, on a l’impression d’y avoir grandi, il y a un sentiment de familiarité très fort. La féminité, c’est un peu comme Pétaouchnok. Les caméras ne sont pas arrivés là. Très peu de films ont été faits. En tant que femme aussi, je suis très étonnée que personne n’ai jamais tourné certaines scènes pourtant très banales sur la vie d’une femme. Par exemple, je viens d’avoir un enfant, et je me dis, mais c’est drôle, je n’ai jamais vu dans aucun film une femme qui allaite son enfant. des choses comme ça qui me surprennent. Ce n’est peut être pas de l’ordre du combat à chaque minute, mais de fait, il y a quelque chose de la féminité qui est inexplorée.

LMG Peut-on vous demander vos références stylistiques ?

DGE Les choses évidentes pour moi, le départ de Skolimovski, qui est un film à tambour battant avec une espèce fougue de jeunesse. Il y a un peu de cela dans Mustang. Ensuite, étrangement, j’avais en tête beaucoup de film d’évasions. J’ai revu beaucoup de films d’évasion de prisons, tous les classiques du genre. Les films sur lesquels on s’appuyait, Monica de Bergman, les frères Dardenne … Vous pourriez difficilement reconnaître la filiation me direz-vous, mais je pense par exemple à la mise en scène. Je pense souvent à eux. On me demande aussi si mes influences sont turques, alors que je pense que ce sont des choses qui n’ont pas de frontière. Il y a des choses qui ne sont pas forcément du cinéma, qui sont venues très spontanément, de l’ordre du conte ou de la mythologie. Les 5 filles on a l’impression que c’est un corps à 5 têtes, comme une espèce de Hydre, l’oncle qui est en train d’ériger des murs de plus en plus haut, c’est une sorte de Minotaure dans son dédale, il y a des motifs, comme les petits biscuits qui reviennent à chaque demande en mariage qui sont un peu comme les biscuits empoisonnés à la fin du film, le match de foot c’est le bal où les filles rêvent d’aller. Ca venait vraiment tout seul. Quand on choisissait les actrices, les nez avec ces cheveux qui arrivent jusqu’au milieu des cuisses, c’est une espèce de figure sortie d’un conte. Une évidence comme ça qui ressortait de partout, au scénario, imprégnait les choix esthétiques de casting, de décor, les repérages ont été faits avec cette idée en tête que cela devait ressembler à un paysage de conte, par exemple ces rubans de route d’une nature inquiétante, absolument pas dans une logique naturaliste.

LMG Pouvez-vous nous expliquer le titre Mustang ?

DGE Je l’ai toujours vu comme un tempérament, comme les chevaux dans The misfits de John Huston que l’on essaye de brider. Il y a quelque chose de très irrévérencieux, d’indomptable chez elles. Et la métaphore visuelle vaut aussi, quand elles courent dans le village leur chevelure comme une espèce de crinière. Ce sont de petits chevaux sauvages. Il se trouve que littéralement le prénom d’une de mes cousines signifie « petit cheval sauvage« : elle a comme toutes les femmes de ma famille été une grande inspiratrice à l’écriture du scénario.

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LMG On est assez loin du cinéma turc dans ce que l’on connait de lui, que ce soit le cinéma philosophique et photographique de Bilge Ceylan, le cinéma turque « allemand » – Fatih Akin notamment. Vous avez tenu à faire ce film en Turquie, pour ouvrir une nouvelle voie peut être ?

DGE Il y a parfois des ébullitions à un endroit, et la proximité géographique peut expliquer des choses. Par exemple, la proximité avec Alice Winocour ou avec une cinéaste grecque qui s’appelle Athina-Rachel Tsangari, m’a inspiré pendant l’écriture. Le voisinage géographique est plus lié à ceux qui étaient prêt de moi. Les filiations ne sont pas nécessairement au sein d’un pays. Nuri Bilge Ceylan est un grand cinéaste, c’est un grand maître en Turquie, mais je ne puise pas dans son cinéma parce qu’il est apparu finalement sur le tard, il n’est pas âgé je veux dire.

LMG Oui mais vous avez fait votre film en Turquie quand vous auriez pu le faire en France …

DGE Là pour le coup, il y a quelque chose lié à l’époque et aux opportunités qui nous sont données. J’ai eu la chance d’être à cheval entre plusieurs pays. Le fait de parler plusieurs langues fait que je ne vois pas de limites aux endroits où on peut tourner un film. Le premier scénario que j’avais écrit se déroulait à Los Angeles en 1992 dans le cadre des émeutes qui avaient eu lieu là-bas, et je m’étais totalement affranchie de toutes les problématiques de « je ne suis pas de là-bas« . J’espère que le cinéma tendra plus facilement vers cela, et non pas faire des films en bas de chez soi. Car les films que l’on fait doivent ressembler à notre époque, on voyage de plus en plus et de plus en plus facilement. Un Aller-Retour Paris Istanbul n’est plus une expédition ! Cela ne me surprendrait pas que si quelque chose se cristallisait en France je revienne avec un projet en France.

LMG Comment avez-vous construit vos personnages ?

DGE A l’origine, au scénario, il y avait une grande distinction entre la petite trempée d’un héroïsme et d’un courage très distinct des autres personnages et ensuite les actrices ont amené quelque chose qui n’était pas sur le papier. Elles avaient toute cette fougue là. Le corps à 5 têtes elles y ont tellement participé que cela s’est construit différemment. J’avais vraiment l’impression d’avoir un seul corps. On voit 5 potentiels destins d’une même personne. A la fin, c’est à la lumière des ratés des aînés que la petite peut se construire une route en connaissance de cause de tous les travers, de toutes les peurs qui l’attendent.

LMG Les jeunes filles sont révoltées par leur situation, mais sans trop de bruit ni fracas, si ce n’est les rires. Etait-ce une nécessité ?

DGE Vous pensez sans bruit ni fracas … Non c’est faux. Il y a du bruit et du fracas, de la rage aussi. Mais on parle de choses très très dures. Je ne sais pas si c’est par pudeur ou par choix. Peut être était-ce parce que le sujet est difficile à aborder. En tout cas, je n’aurais pas envie d’aborder le sujet sous un angle misérabiliste. J’avais besoin que les filles soient fortes, courageuses, pleine de vie, solaire. Peut être que c’était cela. Je ne voulais pas qu’elles soient victimes, je ne voulais pas positionner les filles à un endroit comme çà.

LMG Pensez-vous à la Caméra d’or ?

DGE C’est tellement génial d’avoir un premier long métrage à Cannes ! Déjà être candidat c’est une grosse affaire !

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