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Falcon Lake: Douce mélancolie

Mis à jour le 31 décembre, 2022

Nous étions tout à la fois surpris et curieux de découvrir le premier film de Charlotte Le Bon. Que pouvait-on bien attendre de l’humoriste québecoise, passée par la case Météo aux heures dorées de Canal+ (cette case qui ouvrait la porte de façon quasi systématique au cinéma français), déjà remarquée comme actrice, mais qui ici se risque à un exercice d’un tout autre genre …

Là où on pouvait craindre que son humour parfois rentre-dedans ne prenne le dessus, que son film ne soit que le prolongement long format de ces sketches, ou même qu’il se distille dans un récit formaté à la française (le fameux film industriel français qui obtient les aides à la recette du CNC parce qu’il repose sur un concept éprouvé), les premières minutes du film bien au contraire, déplacent rapidement nos horizons. Très vite, nous pensons à ces quelques films indépendants outre-Atlantique chaleureux, où la famille occupe une place centrale, qui ravivent des souvenirs d’enfance tout en veillant à en restituer prioritairement la douce atmosphère qui s’en émane (Léolo de Lauzon, The myth of the American Sleepover de David Robert Mitchell, à moindre titre Donnie Darko de Richard Kelly nous viennent rapidement à l’esprit).

Les couleurs, la musique, mais aussi les dialogues instaurent une ambiance particulière, qui tout à la fois permettent de situer le point de départ, et suggérer là où le film pourrait nous emmener, par petites touches délicates. Les enjeux se sentent bien plus qu’ils ne s’énoncent directement. Le biais est de mise, Charlotte Le Bon prend le temps nécessaire pour nous faire découvrir un jeune homme, sa famille, ses amis, une géographie, terrain de jeu, d’escapade, mais aussi terre de légende, et de situer la parenthèse qu’elle évoque. Ce récit de vacances où le regard du jeune garçon guide celui du spectateur, où les temps plus ou moins joyeux semblent les prémices à des horizons plus sombres, pourrait nous rapprocher Falcon Lake de ceux de Diane Kurys (La Baule Les pins) ou de Lucrecia Martel (La Cienaga), mais un trouble subsiste, à commencer par ce titre qui évoque d’autres univers, bien différents, ceux du teenage movie qui virent au drame, à l’horreur, la faute à une bête endormie dans le lac qui fait planer une menace terrifiante que certains courageux cherchent à braver (série de films plus ou moins réussis fortement inspirés par Spielberg dira-t-on).

Ce doute sur la direction que le scénario souhaite prendre, qui nous semble parfaitement calculé, maintient notre curiosité et nous enjoint à ne pas quitter la pensée du jeune garçon, à scruter ses émotions, ses joies, ses illusions, ses désillusions. Le poétique n’est jamais très loin, car Charlotte Le Bon fait preuve d’une sensibilité de presque tous les plans, et pose un regard aimant sur son jeune héros. Pour citer Hugo, il semble bien qu’en nous parlant de lui, elle nous parle essentiellement d’elle, de son drame personnel, et qu’elle choisit de l’aborder non pas par sa biographie, mais par son ressenti, ses émotions à la lecture d’une BD qu’elle met à l’écran et dont elle cherche à faire ressortir le trouble, la nostalgie, la douce mélancolie, et ses propres souvenirs ravivés, douloureux, plus faciles à retranscrire par des images, des symboles. Car la composante poétique initiale de Falcon Lake liée à l’instant présent non seulement n’aura de cesse de se confirmer, mais elle laissera petit à petit la place à une fantasmagorie, à un autre espace temps, à d’autres possibles liées à l’au-delà, et à l’imagination du jeune garçon (ses fantômes) mais aussi et surtout du spectateur, dans un final cueillant. Maîtrisé, tendre et bien senti de tout son long, Falcon Lake, installe d’ores et déjà Charlotte Le Bon, dés son premier film, comme une réalisatrice au talent certain.

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