Mis à jour le 5 septembre, 2026
Un film de Robert Guédiguian
Avec: Ariane Ascaride, Jean-Pierre Darroussin, Grégoire Leprince-Ringuet, Gérard Meylan, Lola Naymark, Robinson Stévenin, Patrick Bonnel, Marilou Aussilloux, Diouc Koma
Juliette, 30 ans, semble avoir tout pour elle : un poste prestigieux dans la finance, une belle maison, une vie rythmée par les voyages et les amours de passage. Lorsqu’elle est agressée par un collègue, son monde s’effondre. Juliette s’engage alors sur un nouveau chemin pour redonner un sens à sa vie.
Notre avis : ★★
Robert Guédiguian fait partie de ces réalisateurs très constants (très hérisson pour reprendre cet adage entre le renard et le hérisson qui classe les artistes, ou les personnes selon leur tendance à reproduire et approfondir un même geste, dans des frontières pré-déterminées, ou au contraire, à toujours chercher à explorer de nouvelles frontières). De film en film, il tisse une œuvre qui tout à la fois se complète, mais aussi se répond ou évolue. Sur le fond, le militantisme totalement revendiqué et assumé de Guédigian, a, peu à peu, laisser la place à un partage de valeurs, qui ne manque pas d’interroger la conscience de gauche, l’embourgeoisement, voire la résistance de certaines idées de gauche de jeunesse à l’épreuve du temps, et de certains contre exemples. Sans qu’il ne soit jamais question de remise en cause, la pensée de Guédiguian semble être passée peu à peu de la démonstration, de la communication de messages, à la diffusion de valeurs. Nous pourrions presque dire qu’il se dépolitise quelque peu, à l’image de cette famille, toujours un peu la même mais à chaque fois différente, et du microcosme proprement marseillais, tous deux mis à l’écran avec la troupe des habitués et partenaires de longue date (Ascaride, Darroussin , Leprince-Ringuet, Meylan). Bon ou mauvais cru, c’est un peu selon dirons-nous. D’un côté une richesse thématique, une qualité narrative évidente, un fil de l’eau fluide mais non sans surprise dans le développement, de l’autre, une certaine artificialisation à vouloir justement faire en sorte de viser un bel équilibre. Le premier des équilibres recherchés, de manière un peu trop ostentatoire, se situe dans le courant de pensée politique, Guédiguian s’intéressant à la fracture qui peut arriver dans une famille quand une personne vient à réussir au sens capitaliste du terme, à gagner de l’argent, non sans sacrifice, sans impact sur sa qualité de vie, sur ses valeurs et rapport aux autres et à soi même. A vouloir accorder une place au sein de la famille, chez le voisin, dans les qu’en dira-t-on à la pensée crasse de droite, au racisme notamment, certains vont même jusqu’à qualifier une femme aujourd’hui d’un « Guédiguian de droite », puisque Guédiguian, avec son personnage et la famille, sur le bien fondé d’un virage à 180%, du capitalisme égoiste, au dévouement militant altruiste, ayant pour point commun dans un cas comme dans l’autre, une ambition dévorante, voire parfois destructrice. Outre cette trame de fond politique, présente mais loin d’être l’unique sujet, Guédiguian cherche d’autres équilibres avec plus ou moins de réussites. L’histoire familiale, rejoint ainsi l’histoire marseillaise, le rapport à l’Algérie Française notamment, de manière plutôt fine et bien amenée, sans s’appesantir, sans reléguer au second plan ce qui se joue pour la jeune femme d’aujourd’hui dont nous savions les pas jusqu’alors. Le surnaturel s’intègre lui de manière bien moins naturel dans le récit, certes au gré d’une petite touche, mais qui fait plus office de mauvaise note que de grain poétique. Les légendes des canaries traversant la maternité, les transmissions de dons intergénérationnels apparaissent bien plus superflus qu’essentiels, même si d’un autre côté, elles contribuent à nourrir le scénario, ce que l’on gagne en exoticité, on le perd en concentration, comme si les scénaristes devenaient quelque peu las de la procédure judiciaire entamée. Dans le même registre, Guédiguian glissera une réflexion sur la justice, plutôt basique, lorsque le père se vengera personnellement, aux conséquences relativement peu plausible; il tenait pourtant là un axe intéressant à creuser, à observer de manière plus complexe et nuancé; surtout repositionné dans le contexte du conflit de classe, du sentiment de supériorité qui peut accompagner les nouveaux puissants. Pour autant, les mini intrigues, les mini réflexions et observations qui s’invitent tour à tour dans le récit, très souvent sous forme de remises en causes ou en contexte (un homme qui prend au départ son temps pour séduire, puis s’énerve doit-il être vu comme un forceur lui aussi ? une jeune femme étrangère aidée socialement qui se prostitue et délaisse son fils en bas âge doit-elle être condamnée, doit-on la juger et lui faire la morale ? Une mère qui voit sa fille se sacrifier et se détacher de ses origines populaires, et qui réagit négativement, doit-elle, elle aussi, être jugée pour cela ?, etc etc) forment un tout relativement cohérent, fluide et évocateur, le spectateur est amené à confronter sa propre vision, avec celle de Guédiguian, exposée, parfois avec malice et ambiguïté calculée, à l’image de ce détestable personnage interprété par Daroussin, voyeur, déséquilibré mental, raciste, nostalgique de l’Algérie Française, aux idées aussi rétrogrades que son rapport à sa mère semble malsain, auquel le scénario réservera pourtant, malgré tout, un rôle de protecteur qui, s’avèrera même réconfortant … Ou à l’image des pensées politiques très simplistes des frères de la jeune femme, notamment de celui interprété par Robinson Stévenin (ici pansu, moustachu, en figure ouvrière fruste), de ses emportements caricaturaux, de ses réflexes jaloux et égoïstes, même si le deuxième frère se montre, lui, plus réconciliant, plus compréhensif et modéré dans ses jugements envers le modèle de vie suivi par sa sœur, plus soucieux de l’équilibre familial et d’y maintenir des rapports amoureux et protecteurs. De toute cette exposition d’idées très contraires aux principes de Guédiguian, ressort une forme d’énoncé déculpabilisant ceux qui, malheureux, se laissent séduire par les sirènes de l’extrême droite, accusant bien plus la société en elle même que les individus, croyant à une forme de réversibilité. En somme, une femme aujourd’hui, présente de réelles qualités d’écriture, qui, parfois, deviennent des défauts, ou empêchent. La forme, quant à elle, ne dépareille pas des productions précédentes. Neutre, accordant une large place aux décors marseillais, à ses berges méditerranéennes, le récit s’inscrit parfaitement dans son territoire, peut être même un peu trop, lui ôtant en cela un peu de sa portée universelle. En contraste, ce caractère très local comporte sa part de réel, ancre le récit, et évoque la mutation marseillaise en cours, mais aussi les conflits que cette mutation génère, mettant en péril la tradition, marginalisée et dépeinte comme d’un autre temps.









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