Mis à jour le 14 septembre, 2026
Un film d’Ilya Khrzhanovsky
Avec: Teodor Currentzis, Radmila Shegoleva, Анатолий Васильев, Vladimir Azhippo, Dmitri Tcherniakov, Dmitry Cheglakov, Demyan Kudryavstev, Μαρία Ναυπλιώτου
DAU d’Ilya Khrzhanovsky, l’épisode central du monumental et controversé projet russe dont sont déjà tirés d’autres épisodes (DAU. Natasha et DAU. Degeneratsia, tous deux projetés à la Berlinale en 2020), avec une durée de 195 minutes à partir d’environ 700 heures de rushes tournés pour le projet, vaut à lui seul le déplacement à Venise. Une œuvre expressionniste d’une beauté esthétique inégalée, d’une puissance évidente et d’une ambition folle : reconstituer la période soviétique (de la fin des années 1920 jusqu’à la fin des années 1960 environ) sur la base de la biographie de Lev Davidovich Landau, physicien soviétique (lauréat du prix Nobel, qui a collaboré à des recherches scientifiques visant à la fabrication de la bombe atomique après avoir refusé cette collaboration dans sa jeunesse), à travers un parti pris artistiquement et politiquement libre et provocateur contre toute forme de totalitarisme. Le résultat bouleverse, frappe, horrifie, impressionne, plus que tout ce qu’on aurait pu voir ces dernières années dans les grands festivals de cinéma.
Selon l’article de référence du Hollywood Reporter, le tournage, qui a engagé des milliers d’acteurs, de figurants et de techniciens, a duré des années, dans une sorte de village soviétique reconstitué en Ukraine et dans des conditions très particulières qui ont imposé à toute l’équipe de vivre une vie quotidienne à la mode de l’époque, jusque dans les moindres détails : vêtements, nourriture, voitures, objets… Par ailleurs, la légende dit que certains acteurs qui ont joué le rôle d’agents du KGB dans le film étaient en réalité d’anciens agents du KGB, et qu’une hypothèse de maltraitance, voire de torture psychologique des acteurs pendant le tournage, n’est pas exclue.
Mais DAU est tout sauf un film réaliste. La mise en scène extravagante (l’image 35 mm d’une colorimétrie éblouissante signée Jürgen Jürges) est conçue pour créer une expérience cauchemardesque, une sensation totalement absurde et déformée de la réalité. Il y a par exemple une scène démonstrative dans laquelle Dau discute avec son ami/menteur, sur une place publique, de la probabilité de mettre ses capacités scientifiques au service de la volonté de l’État de fabriquer des armes de destruction massive, et exprime ses doutes à ce sujet d’un point de vue philosophique et moral. Pendant tout le dialogue, tous les passants ainsi que les personnages principaux marchent le corps étrangement courbé et tiré en arrière, comme des marionnettes. Une autre scène montre, en arrière-plan derrière des fumées noires, un incendie au dernier étage d’un grand immeuble et des figures humaines accroupies, chorégraphiées, en train d’y descendre harmonieusement. D’autres scènes, dans lesquelles les protagonistes marchent sur de géantes installations métalliques avec des plafonds de verre, ou qui montrent des figurants marchant dans une espèce de bouée grise interminable (quand le film évoque la période de la famine stalinienne en Ukraine), proposent des idées visuelles qui ressemblent beaucoup plus à des mises en scène de théâtre moderne que ce qu’on attend du cinéma, l’art censément le plus réaliste qui soit.
DAU casse constamment cette attente (d’être réaliste) par des provocations formelles, mais le génie du film réside dans le fait qu’il réussit, malgré cela, à capter, à démontrer et à dénoncer toute une époque et toute une mentalité de façon crédible ; nous arrivons à croire que cette période ressemblait à ça, que des choses aussi folles, violentes, surréelles et humainement démesurées se sont produites à ce moment-là. Même, à la fin, le cinéaste propose d’autres réflexions politiques sur le monde actuel.
Un des atouts principaux du film reste sans doute le charme de son acteur, Teodor Currentzis, indépendamment de la façon dont il est mis en scène et du lien qu’il établit avec le décor dans lequel il évolue. Dès qu’il entre dans l’image, et jusqu’à la fin (le film suit le parcours de Dau à partir de son travail dans un institut de recherche sur la physique quantique à Kharkiv puis à Moscou), il réussit à définir clairement sur quoi le film veut se concentrer : les conflits intérieurs d’un grand idéaliste aussi intelligent que dissident, coincé dans un mauvais espace-temps auquel il a du mal à s’adapter, mais auquel il sera obligé, étape par étape, de se soumettre. Avec sa chevelure bordélique, sa veste rouge au milieu d’un environnement gris, son goût pour le libertinage et ses paroles philosophico-dépressives enflammées sur le bonheur, il incarne une idée romantique, et ressemble plus à un personnage de Tchekhov qu’à un scientifique. Ilya Khrzhanovsky s’avère ici aussi talentueux que son compatriote Kirill Serebrennikov – dans des films comme Leto par exemple – à mettre en images une certaine idée de la fameuse mélancolie russe.

Enfin, les qualités esthétiques indéniables de DAU en font un candidat important au Lion d’or, mais cela n’est pas gagné d’avance : déjà la présence du film en compétition officielle à la Mostra a suscité des polémiques, notamment à cause d’une partie du financement du projet venant d’un oligarque proche de Poutine, et cela malgré les positions très claires du réalisateur en soutien à l’Ukraine et le fait qu’il a renoncé à sa nationalité russe. Par ailleurs, le destin du film reste incertain : nous n’avons à ce jour aucune confirmation qu’il sortira en salles (une diffusion sur Arte, comme cela a été le cas pour DAU. Natasha, semble plus probable). Ce qui ne nous empêche pas de le juger comme l’un des plus beaux objets cinématographiques de ces dernières années.









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