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Festival Lumière 2019 – Journal critique

Vous retrouverez dans les lignes qui suivent notre journal critique dédié à l’édition 2019 du Festival Lumière. La note maximale que l’on peut donner est ***** correspondant, à nos yeux, à un chef d’oeuvre, note que l’on donne très rarement. La note la plus basse est – quand on a trouvé le film très mauvais, ce qui est très rare également.


Francis Ford Coppola

Prix Lumière 2019

Les gens de la pluie (1969, Francis Ford Coppola)

Un matin, Natalie Ravenna (Shirley Knight), femme au foyer, déserte le logis familial de Long Island, alors que son époux dort encore. Elle lui laisse un mot lui demandant de ne pas s’inquiéter. Au volant de sa voiture, elle fait le point sur sa vie de femme, d’épouse et bientôt de mère. Car Natalie est enceinte. Elle prend en stop Jimmie « Killer » Kilgannon (James Caan), ancien champion de football universitaire.

Notre avis **** : Les gens de la pluie est le premier film que Francis Ford Coppola a réalisé avec sa société de production American Zoetrope. Un choix en partie dicté par le caractère biographique du film. Le réalisateur américain s’est en effet inspiré de sa mère qui avait un temps quitté le foyer familial.

En suivant les traces de cette femme (Natalie Ravenna) incarnée à l’écran par Shirley Knight fuyant son foyer, Les gens de la pluie se révèle être un beau road-movie désabusé conjugué au féminin. La destination finale est inconnue de Natalie, la durée de son escapade l’est tout autant. Ses rencontres et ses aventures avec deux autres âmes esseulées, un auto-stoppeur surnommé Killer (James Caan) et un policier (Robert Duvall), vont rythmer le film.

En faisant passer Natalie flanquée de Killer devant un drive-in où Bonnie & Clyde tient le haut de l’affiche, Coppola adresse un joli clin d’œil à Arthur Penn. Mais nos deux antihéros sont ici plus désabusés que désespérés. Natalie cherche à de réapproprier son quotidien, être à nouveau librement maître de ses actes. Pour sa part, Killer cherche tout simplement une place dans ce monde qui vient de le rejeter contre 1000 dollars.

Les gens de la pluie est une belle réussite notamment en matière de gestion des ruptures de ton. Dans sa mise en scène des faits et gestes de ses acteurs, Coppola ne cesse n’apporter de belles idées. Il orchestre aussi son film autour de variations. Ainsi, parfois lente, voire contemplative, la mise en scène observée peut soudainement être plus heurtée et brutale.


André Cayatte

« Le courage social »

Les amants de Vérone (1949, André Cayatte)

Italie, au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. Une troupe de cinéma tourne Roméo et Juliette. Angelo (Serge Reggiani), un jeune ouvrier verrier, est engagé comme doublure de l’acteur principal et fait des essais avec Georgia (Anouk Aimée), la doublure de Juliette. Les deux jeunes comédiens d’un jour s’éprennent l’un de l’autre. Mais Georgia est la fille d’un ancien magistrat du régime fasciste. Comme dans l’œuvre de Shakespeare, le Destin se joue de leur amour…

Notre avis ***(*) : Les amants de Vérone réalisé en 1949 marque la collaboration entre le cinéaste André Cayatte et le dialoguiste Jacques Prévert qui intervient ici aussi au scénario. Le duo fonctionne bien au point que ce film prend les allures de ceux de Marcel Carné et échappe à la veine sociale dont le cinéaste, ancien avocat, s’était fait la spécialité. En cela, Les amants de Vérone pourrait être considéré comme un film de Prévert mis en images par Cayatte.

L’histoire est connue, c’est celle de Roméo et Juliette. Mais Cayatte et Prévert ne se contentent pas d’adapter la pièce de théâtre. Il la refaçonne pour en présenter une délicate déclinaison. Roméo et Juliette ne sont pas les protagonistes principaux. Ils sont rapidement éclipsés par leur doublure lumière respective, à savoir Serge Reggiani pour Roméo et la très jeune Anouk Aimée pour Juliette. Le casting séduisant compte aussi dans ses rangs Pierre Brasseur, Marianne Oswald, Marcel Dalio, Charles Blavette, etc.

Dans ce véritable film de plateaux, le réalisateur montre l’envers des décors. Il y a ainsi un film dans le film qui accompagne l’autre mise en abime constituée par des doublures occupant les premiers rôles. L’ensemble conserve une certaine théâtralité compensée cependant par quelques plans en extérieur et un pan quasi documentaire mené par le personnage de Brasseur dans un atelier de verrerie sis à Venise.

Retour à la vie (1949, André Cayatte)

Cinq histoires pour raconter le retour à la vie normale d’anciens prisonniers et déportés : Emma (Mme O. de Revinsky), Antoine (François Périer), Jean Girard (Louis Jouvet), René (Noël-Noël) et Louis (Serge Reggiani).

Notre avis ****(*) : Retour à la vie est le premier film à sketchs d’après-guerre. Les cinq courts-métrages composant ce long-métrage ont été réalisés par André Cayatte, Georges Lampin, Henri-Georges Clouzot et, pour les deux derniers segments, Jean Dréville. Contrairement à ce que peut laisser entendre le titre, ce n’est pas d’un mais de cinq retours de prisonniers ou de déportés qui nous sont relatés parmi les deux millions de Français et Françaises libérés en mai 1945 pour revenir sur leur terre natale. Mais « ceux qui sont partis, ceux qui sont restés, ont traversé des drames différents, et le plus difficile pour eux sera de se reconnaître […] et de se comprendre. »

Le retour d’Antoine (François Périer) réalisé par Lampin convainc peu par son inversion peu inspirée des genres dans un bar nocturne de l’armée. Les quatre autres segments sont dignes d’intérêt. Dans Le retour de tante Emma, (O. de Revinsky), André Cayatte évoque dès 1949 le cas d’une déportée revenue des camps de concentration. Les dialogues écrits par Charles Spaak sont glaçants et les silences d’une extrême pesanteur. « L’échange » entre Bertrand Blier et sa tante allongée sur le sol car ne pouvant dormir dans un lit est saisissant.

Le retour de Jean (Louis Jouvet) est signé par Clouzot. Ce court-métrage campé dans une pension de famille n’est pas sans nous rappeler L’assassin habite… au 21 réalisé sept ans plus tôt. On y retrouve d’ailleurs Noël Roquevert que le réalisateur aurait pu plus largement faire entrer en opposition avec Jouvet, dommage. Ce dernier excelle dans le rôle d’un ancien prisonnier animé par son dégoût offre un ultime et touchant sursaut d’humanité alors que la mitraille résonne à l’extérieur.

Les deux derniers segments ont été réalisés par Dréville. Le retour de René met en scène Noël-Noël dans un numéro attendrissant certes contrasté mais un peu long et peu conséquent. L’ultime sketch est celui du Retour de Louis (Serge Reggiani). Il traite du retour d’un prisonnier dans son village natal et de l’acceptation d’un ancien ennemi en tant que nouvel ami.

Avant le déluge (1954, André Cayatte)

Cinq jeunes amis, Daniel (Roger Coggio), Jean (Jacques Chabassol), Richard (Jacques Fayet), Philippe (Clément Thierry) et Liliane (Marina Vlady), ont grandi dans l’atmosphère inquiète de l’après-guerre. En cet hiver 1950, les événements de Corée font peser sur le monde une nouvelle menace. Ils rêvent, comme tous les adolescents, d’un monde meilleur, plus équitable. Ils élaborent alors le plan de l’évasion qui les conduira à leur rêve, une île du Pacifique. Pour cela, ils ont besoin d’argent et organisent un cambriolage : tout semble planifié…

Notre avis **** : Avant le déluge fait sans nul doute partie des films les plus importants et intéressants parmi ceux réalisés par André Cayatte. Dans la tétralogie sur la justice que le réalisateur a réalisée, ce film intervient après Justice est faite (1950) et Nous sommes tous des assassins (1952) et sera suivi par Le dossier noir (1955). Mais au-delà de l’appareil judiciaire, Cayatte interroge l’incompréhension entre parents et enfants, les séquelles de la seconde Guerre Mondiale encore présents dans l’esprit de la population dont l’antisémitisme mais aussi la crainte d’un troisième conflit mondial en regard des événements en Corée.

Dans ce film-fresque, quatre adolescents mineurs sont à la barre des accusés suite aux actes délinquants qu’ils ont commis. Mais Cayatte fait aussi de leurs parents des coupables en puissance au regard de leurs manquements notamment en termes d’éducation et de valeurs transmises.

Piège pour Cendrillon (1965, André Cayatte)

Victime de l’incendie de sa maison, une jeune fille (Dany Carrel) est soignée dans une clinique. Grâce à la chirurgie esthétique, elle est réparée, mais est désormais totalement amnésique. Elle doit réapprendre petit à petit les mots, les idées, la vie. Sa cousine Michèle, avec qui elle vivait, a péri dans l’incendie. On lui dit qu’elle s’appelle Dominique et qu’elle est l’héritière d’une riche industrielle. Jeanne (Madeleine Robinson), sa gouvernante depuis toujours, vient la chercher à la clinique. Bientôt Dominique s’interroge…

Notre avis ***(*) : Piège pour Cendrillon fait partie des films les plus rares parmi ceux réalisés par André Cayatte. Avec l’aide de Jean Anouilh, le cinéaste adapte à l’écran le roman éponyme de Sébastien Japrisot. C’est une histoire de doubles qui pour l’actrice Dany Carrel se décline en trois rôles. Il y a ceux de deux cousines à la veille d’un drame qui coutera la vie à l’une d’entre elles et la mémoire à l’autre. Le troisième rôle de l’actrice est donc celui d’une jeune héritière amnésique, fil directeur du récit psychologique mis en œuvre par le cinéaste.

Les rôles des deux cousines permettent de voir l’actrice dans des registres connus : femme vénéneuse, femme drôle et pimpante. Mais l’interprétation d’une amnésique pousse Carrel dans des zones d’interprétation qui lui étaient moins coutumières : celles d’une femme sans fard, fragile et névrotique. Soulignons aussi la belle prestation de Madeleine Robinson.

Le scénario de Piège pour Cendrillon est extrêmement astucieux. Il ménage jusqu’au terme du film le doute sur quelle est la survivante amnésique parmi les deux cousines. L’intrigue liée à l’héritage industriel ajoute un niveau supplémentaire de complexité dans l’histoire racontée. La belle photographie composée par Armand Thirard offre un écrin visuel idéal à ce long métrage à découvrir de Cayatte.

Les risques du métier (1967, André Cayatte)

Dans un petit bourg normand, la jeune Catherine (Delphine Deysieux), fille du garagiste, accuse son instituteur, M. Doucet (Jacques Brel), d’avoir tenté de la violer. Alerté, le maire (René Dary) est sceptique : installés dans le village depuis quelque temps, Doucet et son épouse Suzanne (Emmanuelle Riva) sont appréciés de tous. Mais les témoignages s’accumulent : Hélène (Nathalie Nell) reconnaît avoir une relation avec Doucet et la petite Josette (Chantal Martin) que ce dernier lui aurait fait des avances…

Notre avis : A venir.

Mourir d’aimer (1971, André Cayatte)

Danièle Guénot (Annie Girardot), la trentaine, divorcée, est professeur de lettres dans un lycée de Rouen. Moderne, elle est très appréciée de ses élèves et vit avec eux les événements de Mai 68. Dans cette atmosphère de liberté et de renouveau, Danièle et Gérard (Bruno Pradal), un de ses élèves, âgé de 17 ans, tombent amoureux. Les parents de Gérard portent plainte.

Notre avis ***(*) : Dans Mourir d’aimer, André Cayatte s’inspire d’un fait divers réel intervenu dans la France post mai 68, l’affaire Gabrielle Russier. L’encart en début de film « Toute ressemblance avec des personnages réels… » n’a pour valeur que de servir de protection pour le réalisateur vis-à-vis de possibles poursuites judiciaires. En cela, Mourir d’aimer est un film complexe dans son traitement car portant en 1971 sur un sujet très sensible et tabou.

Le personnage principal, Gabrielle Russier rebaptisée Danièle Guénot, est incarné par Annie Girardot qui trouve ici un rôle à la mesure de son talent. C’est ce rôle qui fera d’elle l’actrice préférée des Français durant les années 1970. Il faut rappeler que cette histoire d’amour interdit avait à l’époque défrayée la chronique. Le fait divers dramatique était devenu fait de société dans la France pompidolienne.

Cayatte ne porte aucun jugement mais assène cependant son opinion allant jusqu’à inscrire des préceptes sur les murs de l’appartement de Danièle. Les cibles ne sont autres que trois piliers de la société française : la justice, la famille et l’enseignement. Mourir d’aimer, film retraçant avec sincérité une réalité, est un instantané d’une société changeante suite aux évènements de mai 68 mais encore très conservatrice dans ses valeurs.


Forbidden Hollywood

Les trésors Warner

Jewel robbery (1932, William Dieterle)

Teri von Horhenfels (Kay Francis) est une séduisante baronne, lassée de son ennuyeux mari. À Vienne, elle est témoin d’un braquage dans une bijouterie, mené par un chef de bande plein de charme (William Powell). Alors qu’elle ne ressentait plus de passion que pour les bijoux, elle tombe amoureuse de ce voleur élégant qui dérobe pour elle le diamant qu’elle convoitait. Ce coup de foudre l’emmène vers une vie bien plus excitante…

Notre avis ***(*) : Réalisé en 1932 par William Dieterle, Jewel robbery est une comédie légère et enlevée annonciatrice, dans une certaine mesure, des screwball comedies dont l’industrie hollywoodienne se fera une spécialité. Ce parallèle est cependant réducteur car Dieterle procède ici à un traitement cinématographique singulier d’un vol de bijoux.

Le duo central du récit formé par Kay Francis et William Powell fonctionne très bien. Ces deux personnages finissent par faire cause commune alors que rien ne prédestinait un tel rapprochement. L’amoralité de Jewel robbery tient au traitement léger d’un vol à main armée, à un corps policier porté en ridicule mais aussi au personnage féminin incarné Kay Francis. Une baronne séductrice et hyper-sexualisée dont les fins sont exclusivement financièrement intéressées.

La femme aux cheveux rouges (1932, Jack Conway)

Employée au sein de la Compagnie Legendre, Lilian (Jean Harlow) est une jeune femme très ambitieuse, prête à tout pour gravir les échelons. Elle séduit le patron Bill Legendre (Chester Morris). Mais le couple est surpris par Irène (Leila Hyams), l’épouse trompée. L’homme marié promet de ne plus revoir sa maîtresse. Le père de Bill (Lewis Stone) propose alors à Lilian de quitter la ville et d’accepter un poste à Cleveland. Mais la jeune femme est particulièrement déterminée…

Notre avis *** : Dans ce film réalisé en 1932 par Jack Conway, La femme aux cheveux rouges n’est autre que Lilian incarnée à l’écran par Jean Harlow. Elle justifie d’entrée sa teinte (rousse) de cheveux par le fait que les hommes préfèrent les blondes. C’est un premier pied de nez à destination de la population masculine, d’autres suivront.

Toute l’amoralité de ce film pré-code Hays repose sur Lilian, une femme incendiaire habitée par la grande modernité du jeu d’actrice de Harlow. Une jarretière « dédiée » à son patron, une robe légèrement transparente (ce qui justifie qu’on la porte), un bout de sein subrepticement aperçu à cause (grâce ?) à une erreur (?) de cadrage dans une scène « gratuite » d’échange de pyjama, voilà quelques-unes des armes employées par cette rousse partie en bataille pour attraper dans ses filets le mari d’une blonde. Voilà aussi quelques-uns des plans qui ont donné mal à la tête aux censeurs et beaucoup de travail aux monteurs chargés de faire disparaître ces séquences défendues.

The mind reader (1933, Roy Del Ruth)

Sous le nom de scène de Chandra (Warren William), un escroc se fait passer pour un guérisseur charismatique, vendeur de produits miraculeux. Il se livre même à la divination, lors de spectacles de foire truqués, avec l’aide de son complice Frank (Allen Jenkins). Il parcourt ainsi le pays, mais, au cours d’une représentation pendant laquelle il semble lire dans les pensées du public, il tombe amoureux d’une jeune ingénue, Sylvia (Constance Cummings), avec qui il se marie.

Notre avis : A venir.

Baby face (1933, Alfred E. Green)

En pleine prohibition, Lily Powers (Barbara Stanwyck), dite « Baby Face », est serveuse dans un bar clandestin miteux d’une ville-usine. Elle vit seule avec son père, qui la force à coucher avec ses clients, rustres et brutaux. Il meurt lors de l’explosion de sa distillerie. Lily fuit alors vers New York aux côtés de son amie Chico (Theresa Harris). Elle est engagée dans une banque dont elle gravira les échelons en utilisant sans scrupule les hommes comme marchepied…

Notre avis **** : Parmi les films de la période pré-code Hays, Baby face figure parmi ceux qui sont les plus caractéristiques. Dans les dix premières minutes du film, Alfred E. Green s’emploie à mettre en images nombre des valeurs qui seront rejetées par le code Hays à venir : alcoolisme, corruption d’un magistrat, prostitution, parricide. L’ensemble est effectué sans le moindre remord par les protagonistes et notamment par Lily incarnée par Barbara Stanwyck.

Lily est l’incontournable personnage principal de Baby face. Audacieuse, forte et sachant tenir tête aux hommes qui l’entourent et jouer d’eux, son ambition est de gravir les échelons de l’échelle sociale par tous les moyens possibles dont le sexe. Green représente littéralement à l’écran cette ascension par l’immeuble occupé par la société Gotham dont chaque métier occupe un étage. Lily est amenée à gravir un à un ces étages.

En réalisant Baby face, Green signe une sorte de manifeste féministe propre à la période pré-code Hays. Le scénario est brillant et parfaitement soutenu par une mise en scène inventive et des hors-champs explicites. Le cinéaste fut contraint de tourner un second épilogue voulu moral par son producteur. Baby face bénéficie donc aujourd’hui de deux fins dont l’originale est amorale dans la lignée de tout le film.


Histoire permanente des femmes cinéastes

Lina Wertmüller

Pasqualino (1975, Lina Wertmüller)

Durant la Seconde Guerre mondiale, Pasqualino (Giancarlo Giannini), mafieux fanfaron et veule, découpe en morceaux l’amant de sa sœur. Après un passage à l’asile, il déserte de l’armée italienne. Arrêté par les Allemands, il est envoyé dans un camp de concentration où, pour sauver sa peau, il multiplie les actes de lâcheté, séduisant la commandante (Shirley Stoler) qui par ailleurs le méprise. Libéré, il retourne à Naples et reprend son ancienne vie.

Notre avis – : Film abjecte et malsain pourtant nommé quatre fois en 1977 aux Oscars ! Mais sans en remporter un seul, ouf ! C’était d’ailleurs la première fois qu’une réalisatrice (Lina Wertmüller) avait les honneurs d’une telle nomination.

Pasqualino démarre de la pire des manières. Sur de véritables images d’archives (bombardements, ruines et finalement cadavres), une voix off pontifie quelques préceptes systématiquement ponctué par un « Oh yeah » ! Faut-il en rire, faut-il en pleurer ? Cette entame nous a fait craindre le pire. La suite du film nous fera vivre le pire en suivant la trace d’un « héros » aussi caricatural qu’antipathique. L’utilisation de musiques martiales inappropriée vient encore surligner des images et une mise en scène déjà confondantes nullement amoindries par une direction d’acteurs inexistante.

Que Wertmüller se soit spécialisée dans le cinéma de provocation relève d’un droit légitime. Par contre, que ce cinéma provocateur soit réalisé sans la moindre once d’intelligence et de finesse ne devrait pas être permis. Au-delà la caricature supposée faire rire, ce film est grossier. Il est des événements graves qui ne se prêtent nullement à ce type de « traitement ». Il est des propos fascistes qui prêtent à confusion quand ils ne sont que, dans le moins pire des cas, très faiblement et brièvement contredits. Quelles étaient les motivations de la réalisatrice ?

Enfin, l’honneur est sauf, en fin de film nous pourrons fêter le « héros ». Ce kapo de bas-étage est vivant, une jeune fille lui est promise en mariage. L’indécence n’est pas mortelle. Le générique de fin apparaît enfin à l’écran. Il est accompagné d’une chanson italienne. Elle n’est pas chantée mais criée. Il y est question de dignité…


Grands classiques du noir et blanc

Miracle à Milan (1951, Vittorio De Sica)

Une petite maison en bordure d’une rivière dans la banlieue de Milan. C’est celle de Lolotta (Emma Grammatica), une vieille dame qui, chaque jour, arrose les choux de son jardin. Un matin, elle y découvre un bébé abandonné qu’elle recueille et prénomme Toto. Elle meurt quelques années plus tard, après lui avoir donné une éducation simple mais rigoureuse, et l’enfant est placé dans un orphelinat jusqu’à sa majorité. À sa sortie, il se réfugie dans un terrain vague peuplé d’exclus et de clochards. Il va leur redonner le goût de vivre…

Notre avis ****(*) : Vittorio De Sica reconduit sa fructueuse collaboration avec son ami Cesare Zavattini, grand scénariste du cinéma italien de l’après-guerre. Mais Miracle à Milan détonne parmi les films issus de ce talentueux duo car ce film est une fable fantastique, satirique et… réaliste. De Sica invente un genre cinématographique : le néo-réalisme traduit en fable réaliste.

Il fait le récit à la fois étrange, poétique et merveilleux d’une réalité sans cesse poussée en dérision dans un Milan perçu à travers un bidonville. La métropole italienne, ville de la finance et de l’industrie, paraît essentiellement lointaine drapée de noir et de gris comme fantomatique. Les apparitions du soleil sont rares, chaque rayon de lumière se doit d’être consommé pleinement et collectivement.

Miracle à Milan fourmille de mille idées insolites de mise en scène. Les miracles se multiplient grâce à Toto, jeune orphelin incarné par Francesco Golisano. Autour de lui, le casting réuni est en majorité amateur mais les talents de directeur d’acteurs de De Sica font des miracles. En somme, Miracle à Milan est un miracle du 7ème art. Une magnifique Palme d’Or très poétique.

Quand passent les cigognes (1957, Mikhaïl Kalatozov)

La guerre a séparé les amoureux Veronika (Tatiana Samoïlova) et Boris (Alexeï Batalov), engagé volontaire. Ayant perdu ses parents lors d’un bombardement, Veronika s’est installée dans la famille de Boris. Celui-ci n’a plus donné de nouvelles depuis longtemps et la jeune fille cède aux instances du cousin de Boris, Mark (Alexander Chvorine), qu’elle épouse. Boris est tombé au front, mais sa famille l’ignore…

Notre avis ***** : Voir et revoir Quand passent les cigognes et ne jamais cesser de redécouvrir ce film merveilleux. Plus de soixante ans après sa réalisation par le cinéaste russe Mikhaïl Kalatozov, chaque visionnement bonifie encore et encore ce film magistral. Par bien des caractéristiques, notamment d’ordre technique, ce film a été, est et restera un modèle et une source inépuisable d’inspiration pour de nombreux cinéastes passés, présents et futurs.

L’unique Palme d’or obtenue par un film soviétique au festival de Cannes, c’était en 1958 en l’absence de son réalisateur interdit de sortie du pays. Dans Quand passent les cigognes, toute l’extraordinaire virtuosité du chef opérateur Sergueï Ouroussevski trouve un écrin idéal pour s’exprimer sans limite. Les nombreux plans séquences sont le fruit de mouvements de caméra souvent complexes, toujours prodigieux. Quand la caméra se tient immobile, c’est alors la précision des cadres, le jeu sur les lignes de fuite, l’extrême précision et beauté de la lumière qui prennent le relais. Qu’ils soient fixes ou mobiles, les plans multiplient, alternent et se font succéder les prises de vue en plongée, en contre-plongée, les gros plans et les plans larges. Toute la mise en scène déployée dans Quand passent les cigognes forme par son extrême fluidité un art nouveau. De bout en bout, le film constitue, image après image, plan après plan, séquence après séquence, un inestimable manuel pour metteur en scène. Et, comble de l’excellence, toute cette technicité n’est jamais démonstrative car toujours au service de l’émotion.

Certes certains esprits chagrins pourront trouver à redire au discours sacrificiel clamé haut et fort, au don de soi pour la patrie élevé au rang de valeur noble. Mais Quand passent les cigognes ne fait que rappeler, comme d’autres films soviétiques qui lui étaient contemporains, le lourd tribut que l’URSS paya lors du second conflit mondial. Ce fait historique et incontestable est doublé d’un autre : le duo formé par Kalatozov et Ouroussevski était immense. Quand passent les cigognes est une chef-d’œuvre à leur dimension.


Invité d’honneur

Donald Sutherland

Le Casanova de Fellini (1976, Federico Fellini)

Venise, la nuit du carnaval. Masqué en Pierrot, Casanova (Donald Sutherland) se rend à un de ses innombrables rendez-vous galants. Ayant eu vent de ses prouesses sexuelles, l’ambassadeur de France assistera, caché, aux ébats de Casanova et de son amante. Quoique félicité par le diplomate, Casanova est ensuite arrêté par l’Inquisition. Accusé d’écrits hérétiques, de conduite immorale et de pratiques cabalistiques, il est jeté dans la prison des Piombi. Son génie lui permet de réussir une évasion extraordinaire, point de départ d’un périple européen…

Notre avis *** : Le Casanova de Fellini. Si le nom du réalisateur est repris dans le titre du film, c’est pour Federico Fellini un moyen d’identifier la vision personnelle du personnage-titre qu’il soumet dans son film. Le cinéaste s’approprie Casanova de façon même très personnelle puisque toutes les scènes du film sont issues de l’imagination du cinéaste. Aucune n’est tirée des écrits dudit Casanova. Plus que d’adaptation cinématographique, il parait plus judicieux de parler de variation.

Le Casanova de Fellini commence presque de façon classique par une fête masquée dans la cité vénitienne d’où était originaire Casanova. Costumes d’époque et feux d’artifice sont au rendez-vous. Le classicisme disparaîtra vite et les artifices seront rapidement démasqués. Dans les faits, Fellini met en scène des tableaux théâtraux et fantastiques. Ces tableaux composent les voyages en Europe de Casanova. Il voyage seul mais pourtant, pendant son parcours rétrospectif, tout un cirque ambulant semble le suivre. L’univers du cirque si cher à l’auteur. Il se dégage du film une vision baroque et fantasmagorique tantôt inspirée, voire poétique, tantôt outrancière.

Au final, Le Casanova de Fellini est un film à nul autre pareil. Sa singularité ne peut laisser les spectateurs indifférents.


Invité d’honneur

Marco Bellocchio

Vincere (2009, Marco Bellocchio)

Dans la vie de Mussolini, il y a un lourd secret, inconnu de l’histoire officielle : une femme, Ida Dalser (Giovanna Mezzogiorno), et un enfant, Benito Albino, conçu, reconnu puis renié. Ida rencontre Mussolini (Filippo Timi) de manière fugace, à Trente, et elle est éblouie. Elle le retrouve à Milan, en ardent militant socialiste qui harangue les foules et dirige le quotidien L’Avanti. Ida croit en lui, en ses idées. Pour l’aider à financer Il popolo d’Italia, point de départ du futur parti fasciste, elle vend tous ses biens…

Notre avis **** : A travers l’histoire vraie d’Ida Dalser (Giovanna Mezzogiorno) épouse reniée de Benito Mussolini, Marco Bellocchio parcourt un quart de siècle de l’histoire politique de l’Italie. Dans Vincere, le cinéaste raconte plus précisément la montée du fascisme dans son pays natal. Il aborde ainsi la grande histoire par le destin personnel et intime de l’épouse reniée par le Duce. A la vie sacrifiée d’Ida vient s’adjoindre l’enfance détruite de leurs fils, d’abord reconnu avant d’être également renié par Mussolini.

Vincere gravite autour de la figure de Mussolini mais ne constitue nullement un biopic de celui-ci. C’est à une véritable saga à laquelle Bellocchio invite les spectateurs. La réalisation est somptueuse derrière une mise en scène d’apparence classique. L’utilisation de vraies images d’archives viennent dès 1922 remplacer à l’écran son interprète, l’acteur italien Filippo Timi. C’est un choix fort qui permet au film de toucher au plus près le réalisme visé.

Vincere est un chef-d’œuvre méconnu, sans doute le meilleur film à ce jour réalisé sur le Duce et le fascisme.


 

Sublimes moments du muet

La roue (1923, Abel Gance)

Un train vient de dérailler. Sisif (Séverin-Mars), un chef-mécanicien, découvre dans les débris une fillette qui lui tend les bras. Il décide de ramener la jeune orpheline chez lui. Les années passent. Sisif a adopté la petite Norma ; Elie, son fils (Gabriel de Gravone) et celle-ci (Ivy Close) grandissent comme frère et sœur. Mais Sisif s’assombrit, devient brutal, et souffre de voir les prétendants rôder autour de Norma…

Notre avis ***** : 4h33, telle est la durée maximale connue à ce jour pour La roue. Après restauration et reconstitution, ce film réalisé en 1923 par Abel Gance frôle les 7 heures (6h53) et s’étend sur un prélude et quatre « époques ». Un travail titanesque de restauration pendant 5 ans pour un film-monstre annonciateur du film Napoléon vu par Abel Gance réalisé quatre ans plus tard. Un projet de reconstitution de grande envergure qui a été réalisé en appui sur plusieurs copies, le scénario, les lettres d’intention du cinéaste et, fait beaucoup plus rare, sur la liste musicale.

Gance fait le récit d’une romance sur fond de catastrophe ferroviaire. A ce titre, les locomotives à vapeur d’alors sont un personnage à part entière du film. Les autres protagonistes sont peu nombreux. Leur nombre est inversement proportionnel aux multiples figurants. Le noir et blanc du film laisse par intermittence la place à quelques plans réalisés avec des filtres de couleurs. On note aussi quelques colorisations sporadiques sur certaines images matérialisant autant de trouées flamboyantes de couleurs variées même si le rouge domine.

On remarque aussi un travail sur l’ouverture et/ou la fermeture à l’iris mais aussi et surtout un montage technique dynamique d’une étonnante modernité. Ainsi La roue ne conserve que très peu un même rythme animé qu’il est notamment par des mouvements de caméra précurseurs. Gance fait du rythme du film un vecteur de narration qui accompagne à chaque instant le lyrisme et les émotions des personnages dont le principal est Sisif, un chef-mécanicien interprété par Séverin-Mars. A l’image des locomotives à vapeur filmées, le film file à belle allure. La mécanique est belle et d’une puissance insoupçonnable pour un long-métrage quasi centenaire.

Le papillon meurtri (1919, Maurice Tourneur)

Marcene (Pauline Starke), jeune Canadienne naïve, déambule dans un bois, où elle rencontre Darrell Thorne (Lew Cody), compositeur venu là chercher l’inspiration. Ils s’abandonnent l’un à l’autre. Darrell écrit une symphonie intitulée Marcene et demande à celle-ci de l’accompagner à New York pour la première. Mais Marcene refuse, craignant la réaction de sa cruelle tante Zabie (Mary Alden). Quelques mois plus tard, elle donne naissance à un enfant et les relations avec sa tante s’enveniment. Ainsi, lorsque Darrell revient, Zabie lui annonce que Marcene est morte…

Notre avis : A venir.

Giboulées conjugales (1926, Frank Borzage)

La jolie Grace (Kathryn Perry) a deux prétendants, Tom (Matt Moore) et Dick (John Patrick), son rival. Après quelques habiles exercices de séduction, Grace choisit Tom. Les deux tourtereaux se marient. Bientôt arrive le moment de s’installer ensemble…

Notre avis *** : C’est à l’âge de 31 ans que Frank Borzage réalise Giboulées conjugales. Si l’âge du réalisateur peut paraître jeune, il n’en demeure pas moins que celui-ci disposait déjà d’un cursus déjà bien rempli aussi bien en tant que comédien qu’en tant que metteur en scène.

Giboulées conjugales est un film devenu très rare et dont la restauration va permettre de le redécouvrir. C’est l’adaptation au cinéma par la scénariste Frances Marion de la pièce de théâtre The first year de Frank Craven qui fait partie des quatre représentations théâtrales ayant connu le plus de succès à Broadway de 1918 à 1934.

Dans un registre franchement comique, voire burlesque dans certaines de ses séquences, Giboulées conjugales fait le récit des mésaventures d’un jeune couple formé à l’écran par Kathryn Perry et Matt Moore. Un troisième larron interprété par John Patrick vient leur mettre des bâtons dans les roues bien relayé ensuite par une apprentie servante incarnée par Carolynne Snowden (longue scène drolatique du repas d’affaire).

La mise en scène de Frank Borzage laisse intacte la théâtralité du récit : absence de plans réalisés en extérieur, caméra immobile s’échinant à filmer les protagonistes de face essentiellement. Par contre, le cinéaste américain se montre ici très inspiré dans sa direction d’acteurs. Chaque comédien joue sa partition avec précision et conviction.


Lumière Classics

Le diable souffle (1947, Edmond T. Gréville)

Laurent (Charles Vanel) est un quinquagénaire solitaire, vivant, au pays basque, sur une île au milieu de la Bidassoa. Sur le continent, il rencontre Louvaine (Héléna Bossis), jeune pianiste de bar, un peu perdue. Il en tombe amoureux et l’installe chez lui. Mais un réfugié espagnol, Diego (Jean Chevrier), débarque sur l’île pour se cacher. Alors que les éléments se déchaînent, Louvaine est très malade. Diego, qui est médecin, l’opère en urgence et la sauve. Entre eux naît alors un amour fort, secret et sauvage.

Notre avis **** : Le diable souffle séduit par son étrangeté qui nait notamment de la géographie dans laquelle Edmond T. Gréville positionne sont récit : un îlot à la frontière franco-espagnole où souffle souvent un vent violent pendant trois à neuf jours sans interruption. Gréville filme avec maestria des conditions climatiques difficiles.

Le résultat obtenu est probant et brille, entre autres, par le travail conséquent effectué sur la bande son. Le diable souffle se regarde autant qu’il s’écoute car ce qui est entendu est vu y compris si l’action est placée hors champ. Gréville en filmant des conditions climatiques extrêmes et en faisant une grande confiance au hors champ habité par la bande son réalise un film d’un niveau technique remarquable. Le pari tenté par le cinéaste était audacieux. Pari réussi.

Ilot oblige, le casting du film est extrêmement réduit. On peut extraire un trio de personnages « principaux » interprétés par Charles Vanel, Héléna Bossis et Jean Chevrier. Vanel, acteur très expérimenté, sert par sa présence et sa justesse de locomotive à cette distribution.

La chasse à l’homme (1964, Édouard Molinaro)

C’est aujourd’hui que Toni (Jean-Claude Brialy), brillant affichiste et séduisant célibataire, va se marier avec Gisèle (Marie Laforêt). Mais son ami Julien (Claude Rich) veille. Il est contre ce mariage, contre tout mariage en général, car il a été traîné un jour à la mairie par une manipulatrice. Au café d’à côté, Fernand (Jean-Paul Belmondo), ex-mauvais garçon, a été converti au mariage par la fille du patron. Désormais, il essuie les verres… Toni, ébranlé par ces histoires, prend la fuite et abandonne la noce. Mais pas le voyage. Il part en Grèce, après avoir donné le billet de Gisèle à Fernand…

Notre avis *** : Sur des dialogues de Michel Audiard, Edouard Molinaro réalise un film à sketchs où les hommes sont chassés et les femmes sont les chasseresses. Le réalisateur était un homme passionné par le théâtre. Une passion qui l’amena à réaliser de nombreuses adaptations de pièces de théâtre. Mais La chasse à l’homme n’est pas l’adaptation d’une pièce de théâtre bien que le film emprunte abondamment aux ressorts des marivaudages.

Si le film forme un tout, il n’en demeure pas moins divisé en trois parties pour autant de sketchs dont le personnage principal sera successivement Jean-Paul Belmondo, Claude Rich et Jean-Claude Brialy. Le rythme du film est alerte tant au niveau de la narration qu’au niveau du montage des séquences. Il est ainsi observé par intermittence des jeux sur le montage du film. Aux quelques séquences héritant d’un montage syncopé répondent les plans où le défilement des images a été accéléré. Cela ajoute une touche burlesque au film.

L’affaire Cicéron (1952, Joseph L. Mankiewicz)

Ankara, mars 1944. Diello (James Mason), le valet de chambre de l’ambassadeur d’Angleterre en Turquie, prend contact avec Oskar Karlweis (L.C. Moyzisch), qui travaille à l’ambassade allemande, et lui propose de lui fournir les photographies de documents ultra secrets. Les Allemands sont surpris par l’importance des premiers documents de Diello, qu’ils surnomment bientôt Cicéron. Le jour, Diello est domestique et livre les plans de l’opération Overlord à l’ennemi ; la nuit, il courtise une comtesse polonaise ruinée, Slavinska (Danielle Darrieux).

Notre avis *** : Dans L’affaire Cicéron, Joseph L. Mankiewicz s’inspire d’une histoire vraie qui avait fait l’objet du roman éponyme de L.C. Moyzisch. Les faits relatés invraisemblables sont pourtant historiques. Mankiewicz les met en images dans un film qui emprunte aux codes des films d’espionnage.

Le cinéaste fait preuve de belles qualités de directeur d’acteurs. Le casting réuni est international et très hétéroclite avec notamment Danielle Darrieux dans le rôle d’une comtesse dépossédée de ses biens par les nazis. L’orchestration de cette distribution par le cinéaste s’avère efficace. La narration paraît pour sa part moins maîtrisée et souffre de quelques baisses de régimes et de quelques longueurs.

L’Incinérateur de cadavres (1968, Juraj Herz)

En 1938, à la veille de l’invasion de la Tchécoslovaquie par l’Allemagne nazie, M. Kopfrkingl (Rudolf Hrusinsky), employé modèle du crématorium de Prague, est heureux. Dévoué à son métier, il aime à jouer de son charme, un livre sur le Tibet en mains : il prêche à ses concitoyens les vertus de l’incinération des corps, qui rend les âmes pures et les promet à la réincarnation. Un jour, un fasciste veut le persuader que du sang allemand coule dans ses veines. Sous la pression, il se laisse convaincre et rejoint la cause nazie.

Notre avis ****(*) : L’incinérateur de cadavres de Juraj Herz est un film mental relatant la plongée progressive de son personnage principal (Rudolf Hrusinsky) dans le nazisme. Le cinéaste anime son film d’une mise en scène inventive et d’une grande liberté de montage. Ainsi, dans un beau noir et blanc, l’alternance de plans larges et serrés, voire très serrés, l’utilisation intermittente de longues focales, la bande originale, un montage parfois syncopé et/ou subliminal sont autant d’éléments qui servent la part mentale de ce film absolument remarquable.

Herz, cinéaste de la Nouvelle Vague du cinéma tchécoslovaque des années 1960, a vu son film très rapidement interdit après sa sortie en salle. Il ne réapparaitra sur les écrans qu’une quarantaine d’années plus tard. Dans des décors naturels, crématorium compris, le cinéaste mêle humour noir et horreur. Le résultat obtenu est redoutable et d’une audace aussi prodigieuse que rare. L’incinérateur de cadavres est un modèle de film insidieux. Ce film est troublant par son contenu marquant.


Trésors et curiosités

Le cinquième sceau (1976, Zoltán Fábri)

Hongrie, hiver 1944. Quelques citoyens sont retenus par les nazis dans une salle d’interrogatoire. Pour pouvoir en sortir, ils doivent frapper un prisonnier que l’on torture. Mais ils sont incapables d’un tel geste : Király (László Márkus), le libraire, et ses compagnons donnent leur vie afin de conserver une part d’humanité. Seul l’horloger Gyuricza (Lajos Öze) accepte, la mort dans l’âme, d’asséner les coups, dans le seul but de sauver les enfants juifs cachés dans son appartement.

Notre avis *** : Le cinquième sceau de Zoltán Fábri est un quasi huis-clos interrogeant l’emprisonnement alors que dehors gronde en Hongrie la seconde Guerre Mondiale. Dans ce film très écrit, la poignée d’acteurs s’engage dans de longs échanges dont il est difficile de toujours apprécier la pertinence des propos tenus. Le cinquième sceau est ainsi animé d’un rythme requérant toute l’attention des spectateurs.

L’exigence de la narration se cache derrière les questionnements psychologiques portant sur les positions respectives des tyrans et des esclaves. De ces deux « statuts », quel est le meilleur ? Étrangement, le plaidoyer contre la violence ne prend réellement forme que dans la dernière partie, pourtant la plus violente, de cette adaptation au cinéma du roman éponyme de Ferenc Sánta.

Bilan trimestriel (1975, Krzysztof Zanussi)

Marta (Maja Komorowska), mariée à Jan (Piotr Fronczewski), mène une vie monotone. Partageant son temps entre son travail, sa vie de famille, et la maternité, elle fait preuve d’un grand altruisme avec ceux qui l’entourent, mais semble s’ennuyer. Lorsqu’elle rencontre Jacek (Marek Piwowski), séducteur-né, décontracté, indépendant, bien différent de son mari, Marta mesure son besoin de changement et entame une nouvelle relation…

Notre avis ** : Krzysztof Zanussi est le cinéaste le plus méconnu parmi les réalisateurs polonais importants de sa génération. D’ailleurs Bilan trimestriel réalisé en 1975 et malgré un prix remporté à la Berlinale n’a jamais été distribué en France.

En captant le quotidien quelque morne de son héroïne incarnée par Maja Komorowska, ce film délivre un véritable témoignage de la Pologne des années 1970. La comédienne polonaise est le personnage principal et central du film à tel point qu’elle apparaît dans tous les plans. Si une véritable authenticité de la Pologne d’alors transparait de ce long-métrage, le récit existentiel voulu peine à prendre forme. La faute en revient probablement à un manque de liant entre les séquences. Le récit linéaire mais décousu de Bilan trimestriel ne forme pas une réelle progression dans la trajectoire psychologique du personnage principal.

L’assassin du tsar (1991, Karen Shakhnazarov)

L’assassinat du tsar Nicolas II et de sa famille au cours de la nuit du 17 juin 1918 se rejoue dans la tête de l’inquiétant interné psychiatrique Timofeyev (Malcolm McDowell). Les détails troublants qu’il évoque intriguent le docteur Smirnov (Oleg Yankovskiy). De fil en aiguille, un lien particulier s’installe entre les deux hommes. Le huis clos voit leurs discussions sur ces meurtres révéler l’intelligence de Timofeyev, et non plus sa folie. Le médecin est à son tour hanté par les visions d’horreur de ces assassinats…

Notre avis *** : L’assassin du tsar a été présente à Cannes en 1991 mais n’a pas été redistribué en salles depuis. La redécouverte de ce film est aujourd’hui possible grâce à sa restauration en 4K menée par Mosfilm sous la supervision du réalisateur et producteur Karen Shakhnazarov.

Sorti deux mois avant l’effondrement de l’URSS, L’assassin du tsar peut être considéré comme le dernier film de l’ère soviétique. C’est aussi le premier film de l’histoire à s’emparer de la mort par fusillade en juin 1918 du tsar Nicolas II et de la famille impériale. Un thème interdit mais rendu possible par les débuts de la Perestroïka mais par le fait que Shakhnazarov aborde ce sujet non sous des critères politiques mais psychologiques.

Ainsi, le récit procède par des allers-retours entre le présent et juin 1918 ce qui complexifie la narration d’autant que Oleg Yankovskiy tient un rôle distinct sur chacune des deux périodes visitées. Présent pour parler de son film avant projection, Shakhnazarov concède avoir tourné deux versions de L’assassin du tsar : une en russe et une autre en anglais sous la pression de son producteur. C’est cette version anglaise qui nous est projetée et dans laquelle la langue russe est très peu entendue mais permet de voir Malcolm McDowell en version non doublée. Il ne fait guère de doute que la version russe soit plus appropriée et probablement moins hantée par les voix off.

Les lys des champs (1972, Elo Havetta)

Dans un village slovaque, après la Première Guerre mondiale, deux anciens soldats, Hejges (Lotar Radványi) et Krujbel (Vladimír Kostovic), tentent de donner un sens à leur vie : retrouver le bonheur et l’amour. Déracinés par la guerre, privés de foyer, ces vagabonds vivent au jour le jour. Tout en aspirant à la stabilité, ils rêvent de liberté et d’amitié.

Notre avis **(*) : Les premières images des Lys des champs semblent être tirées d’un film ancien en noir et blanc traitant de la première Guerre Mondiale. Ce film réalisé en 1972 par Elo Havetta se départira tardivement de ce visuel typique.

En effet, avec une belle gestion de la profondeur de champ, les images défilent à l’écran dans des tons sépia. Une monochronie que le réalisateur va tenir longtemps avant que n’apparaissent quelques plans sur lesquels est fait usage de filtres de couleur. Le mélange des couleurs n’intervient qu’en fin de métrage, enfin pleinement assumé.

Havetta propose ici une balade bucolique et légère dans la campagne tchécoslovaque dont la finalité n’apparaît pas de prime abord. Les lys des champs est rythmé par des chants folkloriques qui ancrent encore plus la narration dans sa géographie. C’est aussi le récit d’une certaine joie de vivre comme possiblement commandée par l’Etat tchécoslovaque coutumier alors de telles « recommandations » aux artistes locaux.