Étoiles filantes – Roland Carrée au Festival international du Film de Marrakech

Festival International du Film de Marrakech, deuxième. Ce festival en fut certes à sa quatorzième édition en cette année 2014, mais ne vivant au Maroc que depuis 2013, je n’en suis personnellement qu’à ma seconde édition. Je précise d’emblée que, à l’édition 2013 comme à l’édition 2014, je n’ai jamais pu suivre le festival en son entier, et ce, en raison du fait que les voyages d’intégration dans le cadre desquels je m’y rends ne durent pas plus de trois jours – plus précisément les trois premiers du festival. Les notes et impressions dont les lignes suivantes vont rendre compte ne relèvent ainsi que d’une vision parcellaire, sans doute loin de refléter l’intégralité des richesses comme des lacunes de ce festival, mais que j’espère être à même d’en fournir quelques portes d’entrée.
Habitué à fréquenter le Festival de Cannes lorsque je vivais en France et que je n’avais pas encore intégré l’école d’art casablancaise dont je suis aujourd’hui le chef du département Audiovisuel, je ne peux bien évidement pas m’interdire la comparaison avec le Festival de Marrakech, d’autant que ses organisateurs semblent délibérément s’inspirer de son illustre aîné azuréen, la célèbre montée des marches sur tapis rouge en étant la preuve la plus éloquente. Le bât, bien entendu, blesse profondément, tant le Festival de Marrakech ne semble avoir retenu de Cannes que sa couverture médiatique, ses paillettes, son hypocrisie, ses stars grouillant autant sur les tapis que dans les night-clubs… Et ce, tout en omettant ce qui fait la valeur d’un véritable festival de cinéma : une programmation claire et cohérente, une cinéphilie suintant sur chaque mur de chaque salle de projection et de rencontres, une ouverture vers la production cinématographique du pays organisateur (dans ce cas précis, le cinéma africain en général ne serait pas un luxe), et surtout, un marché du film, à même d’aider les réalisateurs, scénaristes, producteurs et autres distributeurs à contribuer à l’expansion d’un cinéma toujours en crise, que cela soit en Afrique ou ailleurs.
Mais le Festival de Marrakech n’offre que des paillettes, seulement des paillettes… Et au final, que se passe-t-il ? Les salles se vident, tout simplement. Tous les films que je suis allé voir, qu’il s’agisse de films en avant-premières ou de films plus anciens projetés dans le cadre d’hommages et de rétrospectives, n’étaient visionnés que par une poignée de spectateurs, dont une grande partie, visiblement guère cinéphile, passait davantage de temps à bavarder avec leurs voisins, à tapoter sur leurs téléphones (voire à passer et à recevoir des appels), à prendre des photos des films en cours de projection, etc. Comble du comble : cette année, un ami enseignant dans un lycée français, qui s’était déplacé avec ses élèves dans le but d’assister au festival, m’a appris que ces derniers se sont vus rejeter leurs demandes d’accréditations, le prétexte avancé étant qu’ils étaient mineurs… Je me demande sincèrement comment, d’une part, on peut se permettre de penser qu’une jeune personne n’est pas plus apte qu’un adulte à aimer le cinéma et à vouloir voir des films de qualité, et d’autre part, comment on peut se permettre de refuser des entrées à des personnes qui permettraient justement de combler un tant soit peu le vide quasi intégral que l’on constate régulièrement dans les salles de projection… Le Festival de Marrakech semble dépérir d’année en année, cette impression m’étant confirmée par les collègues et les médias qui le fréquentent depuis sa première édition en 2001 – ou qui ne le fréquentent plus, ainsi que cela est par exemple le cas des journalistes de Première ou des Inrockuptibles. Mes étudiants sont heureux d’aller à ce festival, mais j’ose à peine leur dire qu’il ne s’agit pas d’un festival, seulement d’une farce, d’une vitrine censée contribuer à l’épanouissement de l’image du Maroc à l’étranger, alors qu’elle ne fait qu’en confirmer, tandis que les salles de cinéma continuent à fermer et que les problèmes sociaux, économiques et politiques continuent à gangrener le Royaume, l’incroyable hypocrisie.
Essayons néanmoins de voir le verre à moitié plein, et non à moitié vide, et concentrons-nous sur les films en compétition, dont mes étudiants et moi n’avons malheureusement pu voir qu’une petite partie, suffisamment riche, cela dit, pour ne pas nous faire regretter le long déplacement depuis Casablanca. De grosses larmes ont ainsi été partagées avec eux durant la projection de Everything we loved, premier film du Néo-Zélandais Max Curie, et dont la date de sortie en France est encore indéterminée. L’histoire d’un homme qui, dans le but de ressouder son couple après un terrible événement, offre à sa femme l’occasion d’aimer et d’élever un petit garçon qu’il explique avoir enlevé à des parents dédaigneux. Jusqu’au jour où ils se voient accusés d’enlèvement… Au-delà de l’émotion qu’il suscite, le film est fascinant de par son usage très abouti de l’ellipse, ainsi que de séquences très étirées qui permettent d’accéder à une grande justesse des rapports entre les trois personnages (c’est la première partie du film, très mélodramatique), puis à un suspense hitchcockien des plus insoutenables (la seconde partie, en mode thriller). Nous ne sommes pas sortis indemnes de cette histoire d’amour fou d’un homme pour sa femme.
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Notre deuxième coup de cœur émotion nous fut offert avec Le Dernier Coup de marteau, second long-métrage d’ Alix Delaporte après son remarqué Angèle et Tony. Le film narre l’histoire d’un adolescent marginal qui, au contact de son père chef d’orchestre dont il vient de faire la connaissance, décide d’aider sa mère à combattre son cancer, d’approfondir ses idées professionnelles, en somme, de prendre sa vie en mains. Un usage très intéressant de la musique comme élément de réconciliation (entre les êtres et entre les images) dans cette belle et dure histoire initiatique qui, à la fin, laisse la porte ouverte à tous les possibles.
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Enfin, Things people do, premier film de l’Américain Saar Klein, est un faux thriller, en réalité une critique implacable de l’American Way of Life, représentée par une famille américaine de classe moyenne. Tout n’est qu’apparences dans ce film où, derrière les surfaces lisses, les belles maisons et les soleils radieux, se cachent les pires choses : un chien éventré, une piscine empoisonnée, un grand-père dont on cache le suicide, et le héros, homme sans emploi mais qui fait croire à sa famille qu’il continue à travailler tous les jours dans l’entreprise qui l’a renvoyé. Grande rigueur de la mise en scène, qui joue volontairement sur les longueurs pour signifier l’ennui de ces personnages enfermés dans leur condition. Malgré quelques fausses notes (le héros qui se transforme en Robin des Bois des temps modernes, le flic stéréotypé, le personnage de l’épouse guère développé), le film brille et fascine. Je me suis surpris, à plusieurs moments, à penser au cinéma de Terrence Malick : je n’ai donc guère été surpris lorsque j’ai appris, après le visionnage, que Saar Klein a notamment été le monteur de La Ligne rouge et du Nouveau Monde, autres chefs-d’œuvre contemplatifs interrogeant l’Homme dans sa nature la plus profonde.
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La fin de notre trop court séjour arrivant, nous n’avons pas pu voir d’autres films. Nous avons néanmoins eu l’opportunité de revenir passer une journée sur le festival, qui nous a en effet gratuitement affrété un car pour nous permettre d’aller assister à la projection des courts-métrages de la compétition Cinécoles, exclusivement composée de films réalisés par des étudiants marocains en audiovisuel, et dont faisait partie un film réalisé par l’un des lauréats de mon école. Il faut bien reconnaître que les dix films proposés étaient d’une qualité globalement très moyenne, seuls deux d’entre eux – Dolls de Mohammed Oudghiri et Layla de Ahmed Messouri – méritant une certaine considération. Le court-métrage gagnant, Dalto de Essam Doukhou, est un produit lisse et insipide, bien emballé mais déjà oublié. Cette journée nous fut également l’occasion d’assister à la master class du réalisateur japonais Hideo Nakata, qui semblait résolument s’ennuyer devant les questions très banales d’un public visiblement très peu connaisseur de ses films.
Cette journée supplémentaire nous a néanmoins permis de visionner un autre film de la compétition officielle, en l’occurrence Chrieg, premier long-métrage du réalisateur suisse-allemand Simon Jacquemet, et portrait extrêmement dur d’une certaine jeunesse bourgeoise et désorientée qui se rebelle, d’abord verbalement, puis physiquement, contre la gent adulte. La caméra, nerveuse, inscrit ses personnages dans un décor de montagne hivernal qui augmente encore davantage la froideur et l’âpreté des situations, dont la gravité va crescendo. Si la fin du film peut sembler un peu plate et convenue, je reste marqué par certaines images, notamment celles montrant le héros portant dans ses bras un chevreau qu’il a trouvé dans la nature et auquel il accorde le plus grand soin. Ces images, qui renvoient à celles du début du film dans lesquelles il se trouve quelque peu obligé, avec maladresse, de s’occuper de son très jeune frère qu’il porte dans ses bras de la même manière mais avec moins d’assurance, me fait moins penser à l’idée (très ringarde) de retour à la nature pour se ressourcer, qu’à une certaine idée de confiance en soi que le héros gagne, non pas par son autonomisation, mais par les responsabilités qu’on lui inculque et qu’il finit par s’inculquer lui-même. C’est la définition même de grandir.
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Nous n’avons pas vu le film gagnant de l’Étoile d’or (nom de la récompense suprême du Festival de Marrakech, mais dont personne n’entend jamais parler, tant elle n’a que peu d’effet sur les carrières des films et des réalisateurs qui la remportent), Corrections Class du Russe Ivan I. Tverdovsky, ni celui ayant reçu le Prix de la mise en scène, Labour of love de l’Indien Aditya Vikram Sengupta, mais nous sommes heureux de savoir que les prix de la meilleure actrice ainsi que du meilleur acteur ont été remportés par, respectivement, la trop rare Clotilde Hesme pour son interprétation de mère cancéreuse dans Le Dernier Coup de marteau, et par Benjamin Lutzke, le jeune espoir de Chrieg. C’est très bien pour eux, mais j’espère tout de même que leurs films seront vus, appréciés et récompensés à l’occasion d’autres festivals, de ceux conçus par des cinéphiles et pour des cinéphiles. À ce titre, je pense que les regards mériteraient d’être davantage tournés vers un autre festival marocain, moins connu, moins glamour, mais plus exigeant, plus audacieux, et au sein duquel je me suis senti comme un coq en pâte lorsque je l’ai découvert à l’occasion de son édition 2014, et qui n’est autre que le Festival du Film International du Cinéma Méditerranéen de Tétouan. En espérant que la propagation de la culture cinématographique, en hausse constante au Maroc depuis quelques années, permette un jour à davantage de personnes de s’intéresser à ce festival si précieux, de ceux qui, ne se contentant pas des paillettes, octroient une véritable identité à leurs pays organisateurs.

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