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#Cannes2022 : Que nous disent les films ?

Mis à jour le 29 mai, 2022

Analyser les sujets évoqués dans les films en compétition au festival de Cannes est un exercice auquel nous devrions nous adonner plus fréquemment, car si le festival permet de découvrir de nouvelles œuvres, de nouveaux artistes, si le festivalier est en quête de nouveaux horizons cinéphiliques, de donner au cerveau une matière à émotions, réflexions, sensations qui continueront d’accompagner la personne pour quelques jours, quelques mois ou quelques années, le festival permet également de dresser, à sa manière, et parce que le cinéma est avant tout un art, un état des lieux du monde, de l’époque. Analyser simplement les sujets et thématiques traversées réserve parfois des surprises. Une tendance générale peut se dégager qui peut parfois être en avance vis à vis de la société, parfois suivre l’évolution de la société, ou d autres fois, de façon plus déconcertante être en décalage ou à rebours. En des temps sombres, des cinéastes peuvent vouloir nous faire rire, en des temps plus clairs, ils peuvent alerter. Enfoncer des portes ouvertes, suivre des chemins inconnus, viser de nouvelles voies, braquer les projecteurs sur des microcosmes insondés, des courants de pensée minoritaires, tant de possibilités s’offrent aux cinéastes , après eux aux comités de sélection, et en dernier ressort aux membres du jury. Loin de nous l’idée d’effectuer l’analyse en elle-même, nous laisseront ce soin aux sociologues, et à nos lecteurs, dans un principe de #finouverte cher à quelques cinéastes… Alors, voici ce petit tour d’horizon des thématiques qui ont été traversées cette année en sélection officielle , l’exercice mériterait, par ailleurs, d’être étendu aux autres sélections.

Armageddon Time nous parle des Etats-Unis dans les années 80, d’un climat familial et d’un contexte New-Yorkais qui a permis à James Gray de tracer son destin vers le cinéma. Eo/Hi-han reprend le constat alarmiste de Bresson, ne le place plus sous l’angle purement moraliste comme Au Hasard Balthazar le faisait – et plus tard Le diable probablement, mais bien davantage sous celui politique et du message catégorique: « il est déjà trop tard ». Le nihilisme, le défaitisme (si un changement majeur n’a pas lieu), la quasi résignation et hauteur d’esprit parcourent également de tout son long Pacifiction Tourments sur les îles d’Albert Serra. La mélancolie se lit dans les regards de Valéria Bruni-Tedeschi et de Léonor Serraille. Les Amandiers évoque la jeunesse qui s’échappe, une tranche de vie collective, pleine de vitalité, de hauts et de bas, dans une société où la jeunesse devait composer avec des chappes de plomb, que ce soit le chômage où le Sida. Elle revient donc 30 ans plus tard sur l’énergie si particulière des années 90, qui marquaient une forme de rupture avec l’insouciance des années 80, comme elle revient sur un métier, une passion, le théâtre, et un homme, qui la fascinait et l’a façonnée : Patrice Chéreau (depuis décédé du Sida). Un petit frère prolonge la réflexion que Léonor Serraille faisait déjà dans Jeune Femme, autour de l’intégration. Elle la transpose en s’attachant à une histoire qu’elle emprunte au vécu de son amoureux, comme à celui de ses acteurs. Le ton mélancolique, doux-amer que le film propose venant d’ailleurs en grande partie de la propre appropriation du scénario par les acteurs, dans un schéma cher à Cassavettes. Kirill Serebrennikov de son côté opère lui aussi un retour arrière, historique, il revisite avec un biais, dans l’air du temps, celui de l’épouse de Tchaikovski, dont l’histoire aurait pu être oubliée, mais qui en dit long sur la Russie d’hier, et sur celle d’aujourd’hui, tout comme elle permet de s’arrêter sur les spécificités de l’âme russe. Surtout, le film embrasse le thème du non-amour, de l’absence d’amour, et celui de l’homosexualité qu’il convient de cacher aux yeux du monde pour vivre en paix, préserver les apparences. Lukas Dhont comme Felix Von Groeningen et Charlotte Vandermeersch évoquent l’amitié entre deux enfants- qui deviendront hommes dans Les huit montagnes. Tous deux aiment à désexualiser l’homosexualité, voire à la suggérer pour qui veut l’y voir, tout en parlant à un public plus hétéro-normé, sans les laisser de côté. L’un comme l’autre, visent à simplifier la présentation de cette relation, à la dédiaboliser, à lui ôter toute passion, pour la recentrer sur des aspirations, des choses simples, universelles et partagées par tous. L’un comme l’autre visent à nous émouvoir sur la perte d’un être cher, que ce soit un ami fusionnel ou un amant en puissance. Desplechin lui est revenu sur le sentiment d’inimitié, de détestation qui peut voir le jour au sein d’une famille plus ou moins dysfonctionnelle.Il évoque aussi le pouvoir de transformation qu’opère le deuil sur les personnes. Avec Frère et Soeur, il interroge les fondamentaux d’une rupture affective, soulignant que l’explication rationnelle à cette rupture, telle que formulée de façon consciente, apparaît mineure – une petite phrase lâchée par erreur. la véritable explication puise parfois ses fondements dans des strates éducatives, dans un rapport compétitif instauré malgré eux par des parents qui projettent des images et des stéréotypes sur leurs enfants. La famille s’avère bien évidemment le terreau que Kore-Eda Hirokazu continue d’ausculter. Dans Une belle étoile, il interroge la criminalité de l’avortement, la légitimité/nécessité de la famille, qu’elle soit véritable ou refabriquée, par faits de circonstances. Kelly Reichardt, de son côté, poursuit son entreprise d’épure et souligne des choses humaines simples (comme Les huit montagnes du reste), bâtir, prendre soin, créer, soigner – tous deux nous semblent avoir été bien influencés par le confinement. Claire Denis de son côté nous renvoie à un cocktail de sensations qui, entremêlées, s’entrecroisent et s’autogénèrent: désir, amour et peur. Cronenberg s’interroge avec nous sur le rapport d’un artiste à son art, à son œuvre. Doit-il se répéter, pressurisé par les attentes de son public, aller plus loin, dans une direction qui pourrait le mener à sa perte ? Doit-il se fixer des limites ? Dans le même temps, sur un mode moins interrogatif, il en profite pour mettre à l’écran des obsessions et des tendances, accentue le rapport au corps, à la chirurgie esthétique et le lien que cela entretient avec la sexualité, voire la bestialité. Les Dardennes de leur côté avec Tori et Lokita reviennent à une question politique et un message simple: « les immigrés clandestins, par la faute ne notre règlementation, sont-ils condamnés à être des esclaves modernes pour survivre ? ». Ruben Ostlund, pour sa part, s’amuse à présenter le monde comme une vaste farce, un navire à la dérive où un oligarque russe capitaliste et un capitaine de navire américain communiste débattent par citations, des dérives de ces modèles économiques. .Le réalisateur imagine ensuite, toujours sur le ton de la farce, ce qui pourrait se passer dans un monde imaginaire où par des circonstances exceptionnelles, les cartes pouvaient être rebattues. Faute de pouvoir attaquer frontalement le régime des Mollah, Saeed Roustaee avec Les frères de Leila (que de frères !) propose un conte théorique sur les conséquences possibles pour une famille modeste tout à la fois de l’inflation ahurissante que connaît l’Iran, mais aussi, le poids sur les comportements de la respectabilité et du jeu des apparences, dont les plus puissants profitent au détriment des plus faibles. Il nous dit aussi que la figure du père reste respecté, et qu’on lui pardonne et le pleure à sa mort, peu importe qu’il fut tyran, trompeur, et égoïste. Park Chan Wook avec Decision to leave, interroge(légèrement) une question simple, un détective amoureux garde-t-il le discernement nécessaire pour mener à bien ses enquêtes … D’enquêtes, il est aussi question, de manière plus labyrinthique encore dans Boy From Heaven, qui scrute les jeux d’influences, les mains mises, les coups montés auxquels peuvent s’adonner des obédiences adversaires. Martone, probablement le plus philosophe d’entre tous (avec Serra) de son côté interroge l’Italie dans ses traditions et sa modernité, interroge l’importance de la mémoire, le sentiment de nostalgie et de fidélité à un sentiment, comme il interroge la nécessité de s’exiler d’un microcosme après un traumatisme, ou quand les horizons sont désormais bouchés pour pouvoir se construire. Mungiu, vise une critique des pensées populistes, des pensées identitaires, et l’inscrit avec malice dans un contexte pluri-ethnique (celui de la Roumanie) tout en rappelant quelques fondamentaux historiques. Tout le monde peut être l’étranger d’un autre nous rappelle-t-il. Il en profite pour porter un regard sur des zones d’ombre de la politique de l’Union Européenne, qui attise les divisions.

En somme, sans pousser cette analyse beaucoup plus loin, Cannes nous aura interrogé la politique via le prisme de l’Histoire, comme il aura approfondi l’Homme, ses sentiments, ses ressentiments, ses pulsions, la société, la place que celle-ci lui accorde, et son influence sur des destins personnels.

Peu importe le palmarès, cette édition nous semble donc avoir bien imprimé le pouls de notre société, de notre monde, marqué par le Covid (ah Claire Denis s’en amuse/sert d’ailleurs), et la Guerre. Peu importe le palmarès, Cannes2022 fut philosophique.

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