Moonlight – Se (ré)éduquer

Avec trois récompenses à son actif (dont celle du meilleur film), Moonlight a marqué la cérémonie des Oscars 2017. À coup sûr, le film de Barry Jenkins saura profiter de cette notoriété. Film atypique dont l’originalité touche à la fois le fond et la forme, Moonlight ne cherche ni le débat ni la polémique. Sa sincérité se confond avec son audace, tandis que sa portée artistique permet au sujet de dépasser sa contemporanéité pour viser un récit moral et initiatique plus universel. Félicitons l’académie d’avoir su reconnaitre les qualités de ce film que Le Mag cinéma vous invite à découvrir.

Brèches salvatrices

Le séquençage de Moonlight correspond à celui d’une existence. Trois étapes pour trois patronymes, autant qu’il en faut pour reconstituer la vie d’un homme. Little (Alex R. Hibbert), Chiron (Ashton Sanders) et Black (Trevante Rhodes) réunis à travers un seul et même regard. C’est celui de l’enfant désorienté, de l’adolescent meurtri, de l’adulte marqué. Ces trois noms sont des symboles autant que des stigmates. La reconnaissance généalogique qui réunit les trois figures fonctionne à la manière d’un rappel, convoquant le retour d’une image ou d’un son permettant le passage. Moonlight rend sensible le mouvement du temps. Au clignotement chromatique (bleu, rouge) correspond le basculement d’une époque. Dans ce récit, tout à la fois fragmentaire et unitaire, la violence sourde s’actualise souvent. Reste la possibilité de la rencontre. Avec Juan (Mahershala Ali, dont l’interprétation lui a valu l’oscar du meilleur second rôle masculin) d’abord, père de substitution et modèle, avec Kevin (Jaden Piner/Jharell Jerome/André Holland) ensuite, gamin de Miami et compagnon de Chiron. Brèches bienheureuses marquant le cheminement du héros, ces rencontres n’en sont pas moins teintées de tragique : Juan meurt, Kevin s’abandonne à la loi du plus fort. Mais, semble murmurer Barry Jenkins qui adapte avec brio la pièce de Tarrell Alvin McCraney, rien n’est jamais définitif. Chiron part pour mieux revenir. Ses retrouvailles avec Kevin font l’effet d’un flash-back inscrit dans le présent, sorte de mode alternatif où l’écoute d’un morceau de musique, l’émanation du vent sont moins des souvenirs que des réminiscences travaillant la mémoire de l’intérieur. Corps mutique, Chiron parle peu, ressent beaucoup. Le réalisateur et son chef-opérateur James Laxton confèrent une importance toute particulière aux textures, à l’épiderme de la peau, à la matière sablonneuse de la plage.

Le geste se réitère, comme inconsciemment, par habitude pourrait-on dire. Charon engouffre son visage dans de l’eau glacée. Double plongée : celle du personnage, celle de la caméra placée au-dessus de l’acteur. Le cadrage prend valeur de transmetteur et rappelle le premier sens du mot « médium ». Moonlight transmet des affects, des impressions fluctuantes ; morceaux d’une vie que le spectateur compose et déconstruit à la manière d’un puzzle. L’importance est moins la forme de la pièce que la manière dont celle-ci pourra s’emboiter à l’intérieur d’une autre. À la façon dont un visage vient se poser contre une épaule.

Rite tellurique

Le sensible occupe donc une place centrale dans le film de Barry Jenkins. Le travail de la mise au point efface les décors pour n’en garder que la trace abstraite. Charon évolue à l’intérieur d’un monde de symboles et de rites. L’apprentissage de la nage dans l’océan lui fait ressentir la pesanteur de son propre corps ainsi que le lien originel qui le rattache à la matière aqueuse. La nuit décisive se conclue par la préservation d’une poignée de sable. Moonlight cherche à représenter la force tellurique qui habite l’homme et son rapport à l’autre. La caméra tourne sur elle-même, marque une circularité aliénante. La forme du cercle est ritualisante autant qu’obsédante. Le cinéaste renforce cette impression par le concours de la bande sonore. La précarité du lien communautaire semble redoublée par l’unanimisme trompeur de la grande forme musicale. Pas d’effets faciles ou de beautés froides ici. Les mouvements heurtés de la caméra impliquent la production d’un discours subjectif. L’Autre demeure le grand inconnu, et le film entretient tout du long la présence d’un hors-champ dont l’espace-temps se veut porteur d’une critique idéologique et sociale. La réclusion de Charon fait écho à la ségrégation urbaine et raciale qui fournit le sous-texte de Moonlight. La problématique reste ouverte, au temps de lui apporter une réponse.

Moins forme de communication qu’expression d’une violence aliénante, l’évolution cyclique absout toute possibilité d’échappatoire. Enfermé à l’intérieur d’une scène matricielle, Charon veut sortir de la léthargie du spectateur. Nouvelle vie, nouveau commencement et nouveaux symboles : chaîne, dents en or et gros cylindres. Il incombera à Kevin de rappeler à son ami que tout ceci n’est qu’artifices vulgaires, marqueurs d’une réussite ridicule car par trop ostentatoire. Pour évoluer, pour trouver son identité, Charon devra discerner le vrai du faux, le bon du mauvais silence. Revenir pour agir, de chronique le temps doit devenir chronologique. La répétition peut cependant être bénéfique : le moment du repas, par exemple, pendant lequel la parole finit par s’épanouir, ponctuant le trajet du héros, ouvrant et clôturant le film.

La lune illumine l’obscurité de la chambre, révélant le retour d’un geste dont la sensibilité communicative signe la possibilité d’une (r)évolution. Comme un enfant apprend à marcher, Charon doit se relever pour mieux recommencer.

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