De l’autre côté du vent – Orson Welles, réalisateur-monteur

Un temps perdu puis retrouvé, l’inachevé De l’autre côté du vent réalisé par Orson Welles est enfin visible sur le réseau Netflix, trente-trois ans après le décès de son auteur. Retour sur la genèse d’un projet cinématographique au long cours dont l’origine nous ramène plus de cinquante ans en arrière.

Restée inachevée pendant 40 ans, maintenant restaurée et enfin terminée, cette satire d’Orson Welles décrit les derniers jours d’un réalisateur mythique qui tente de terminer un nouveau projet avant de mourir et songe à ce qu’il laissera derrière lui.

C’est en 1966 qu’Orson Welles démarre l’écriture d’un scénario titré The sacred beasts et inspiré de ses relations avec Ernest Hemingway qui s’était suicidé cinq ans plus tôt. Cette comédie voit le cinéaste suivre, par admiration, l’écrivain à travers l’Espagne de corrida en corrida. Sur la base de ce récit revisité, Welles démarre en août 1970 le tournage de L’autre côté du vent. Il autofinance d’abord son projet puis trouve des fonds complémentaires auprès de la société Les films de l’Astrophore dont Mehdi Boushehri, beau-frère du Shah d’Iran, est l’un des fondateurs.

De l’autre côté du vent dont Welles aura toutes les peines du monde à réunir le budget de réalisation fait l’objet d’un tournage fragmentaire jusqu’en 1976. La campagne de tournage en Espagne sera, par exemple, écourtée à cause des inondations et d’un producteur local véreux. En 1974, alors que l’équipe technique ne cesse d’être réduite, Welles investit une villa dans l’Arizona voisine de celle filmée en 1970 par Michelangelo Antonioni dans Zabriskie Point. Sur les lieux, le tournage durera plusieurs semaines et voit l’intronisation dans le rôle principal de John Huston, ami de longue date de l’auteur de Citizen Kane.

En 1976, le tournage est à nouveau arrêté faute d’argent. Cette fois-ci, l’arrêt sera définitif. De l’autre côté du vent restera à jamais inachevé bien qu’il soit convenu d’indiquer que toutes les scènes déterminantes aient été réalisées. Ainsi, ce film vient grossir les rangs des œuvres inachevées de Welles : It’s all true (1943), Don Quichotte (1957), Le marchand de Venise (1969), The deep (1970) et plus tard The dreamers (1982).

Les difficultés rencontrées lors du tournage n’étaient que les prémices de celles qui allaient survenir lors des sessions de montage technique. Welles jugeait à juste titre que l’activité de montage était cruciale dans son processus de création. C’est l’ultime séance de composition après l’écriture du scénario et le tournage. Dès 1972, le metteur en scène initie à Paris un premier montage : une heure de L’autre côté du vent avait été mis en boîte en deux ans d’un tournage épisodique aux États-Unis. En 1974, Welles se plaint de la qualité des Moviola et demande plus de tables de montage et d’assistants monteurs. Il obtiendra en partie gain de cause. Deux scènes du film sont d’ailleurs montrées en mars 1975 lors des American Film Institute life achievement awards.

A partir de 1976, à la bataille menée par Welles sur les tables de montage vient s’ajouter une lutte sur le terrain juridique. Qui du réalisateur ou de son producteur iranien est propriétaire des droits du long-métrage ? Début 1979, la révolution iranienne contraint le Shah d’Iran à la fuite et sonne la fin des financements par Boushehri. La justice française rend sa décision : De l’autre côté du vent est la propriété de son producteur, les négatifs sont placés sous séquestre à Paris et Welles ne peut plus y accéder.

Suite au décès du cinéaste en 1985, Oja Kodar, Peter Bogdanovich et Gary Graver, respectivement coscénariste-actrice, acteur et cameraman dans De l’autre côté du vent, vont chercher à financer l’achèvement de ce projet cinématographique partiellement monté par Welles (environ quarante minutes). Ainsi, depuis trente ans et à plusieurs reprises, le film a failli renaître de ses cendres slalomant entre difficultés de financement de la postproduction, problèmes de droits d’auteur et d’accès à un négatif de dix heures bloqué à Paris et dont la qualité restait à découvrir.

En 2015, Kodar confie le négatif de la copie de travail de Welles à LTC Patrimoine. Et deux ans plus tard, Netflix parvient enfin à un accord de postproduction et de distribution avec les ayants droit. Tous les négatifs originaux cumulant plus de cent heures de rushes sont d’abord scannés. Puis les travaux de montage démarrent avec pour fils directeurs le scénario et les notes laissées par Welles. Un chantier colossal est aussi mené sur la restauration et le mixage de la bande-son. En complément, l’habillage musical du film est confié à Michel Legrand dont la composition originale privilégie contrebasses et percussions et louvoie entre jazz et musiques de big band.

Un premier montage de près de trois heures émerge de ces travaux conséquents. Depuis le 2 novembre, De l’autre côté du vent est visible sur Netflix dans une version « respectueuse » pendant deux heures des volontés laissées par Welles.

Article en trois parties :

  1. Orson Welles, réalisateur-monteur
  2. Souffle accidentel ?
  3. (A venir) En attendant le « director’s cut »
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