C’est quoi, un Adjani’s film ?

Isabelle Adjani livre une prestation fascinante et inattendue dans la série Dix pour cent, au point d’éclipser totalement sa prestation dans Carole Matthieu. Depuis pour ainsi dire ses début, dès son deuxième film, L’histoire d’Adèle H de François Truffaut, Isabelle A. définit ce qui sera, par la suite, un Adjani’s film.

 

Tout a sans doute commencé avec L’histoire d’Adèle H. de François Truffaut. A l’époque, en 1973, Adjani n’a que 20 ans et déjà trois films derrière elle : Le petit Bougnat, Faustine ou le bel été et La gifle. François Truffaut veut à tout prix le petit génie de la Comédie Française -que l’actrice quittera, pour ce film.

Le thème d’Adèle H.  ? La folie qui gagne un être d’exception ayant réellement existé, au 19ème siècle. Pour cela, la jeune Isabelle est nommée aux Oscars. Pour la première fois, ses traits harmonieux, sa peau diaphane et lumineuse, son regard intense -sa beauté en somme- se révèlent à l’écran. Ses capacités et son style de jeu aussi. Qui sait ce qu’aurait été la carrière de la grande Isabelle sans ce film ? En effet, ses autres films phares semblent être une répétition, au sens littéral tout comme au sens psychanalytique, de ce film jalon de François Truffaut, et contient tous les ingrédients de ce que seront les Adjani’s film, un genre à part entière : film en costume, scène d’hystérie, jeu incroyable, biopic,  jeunesse, beauté.

Folle

Loin d’être folle à la ville, juste un peu compliquée, Isabelle Adjani est l’actrice qui incarne le mieux la psychose. L’histoire d’Adèle H., Possession, L’été Meurtrier, Mortelle Randonnée, Camille Claudel ont tous pour héroïne principale une jeune femme qui perd la raison de manière extrême et spectaculaire. Adèle Hugo et Camille Claudel ont fini leurs jours enfermée dans un asile, à une époque qui ne savait comment soigner la psychose. Éliane, l’héroïne de L’Été meurtrier finit elle-aussi dans un asile psychiatrique avec la conviction qu’elle a huit ans. Sérial-killeuse caméléon aux forts troubles de la personnalité, le personnage de Mortelle randonnée met fin à ses jours après une série de meurtres. Anna, dans Possession, est « barrée » depuis le début du film (tous les personnages de Zulawski sont, a minima, hystériques), et sa folie autodestructrice va de mal en pis, crescendo, possédée (dans tous les sens du terme) par une créature terrifiante. La fameuse scène du métro est tétanisante, non pas par ses effets spéciaux, mais par le fait qu’on assiste à une possession et une transe qui semblent véritables.

 

En costume

L’Adjani’s film se déroule en costume, avec une nette préférence pour le 19ème siècle. Adolphe (adaptation du roman éponyme de Benjamin Constant et commande passée à Benoît Jacquot), L’histoire d’Adèle H,  Camille Claudel, Les sœurs Brontë (Téchiné), Nosferatu, fantôme de la nuit se déroulent tous au 19ème siècle, avec de telles similarités pour certains qui croiraient que ces films n’en font qu’un, à la manière d’une saga.

Adjani a porté d’autres costumes d’autres époques dans des films marquants -ou pas. Marquant comme La Reine Margot de Patrice Chéreau -qui se déroule au 16ème siècle. Moins révolutionnaires comme Quartet (du pourtant grand James Ivory), une intrigue qui se déroule dans les années 20 ou Antoneita de Carlos Saura (années 30) ou Bon voyage de Jean-Paul Rappeneau (années 40).

 

Biopic ?

Les rôles les plus marquants d’Adjani sont souvent des biopics. Adèle Hugo, Camille Claudel, et Marguerite de Valois ont bel et bien existé, laissant des empreintes sur leur temps -empreintes historiques, artistiques, mythologiques. Beaucoup de projets qui n’ont pas vu le jour et que l’actrice aurait souhaité monter partaient de biographies réelles.

La filmographie d’Adjani, des projets initiés par elle, écrits pour elle voire par elle, tracent aussi la biographie de l’actrice. A l’époque de la sortie de Camille Claudel Gérard Lefort a même écrit : « Nous voilà à regarder un autre film dans le film, un document live sur Isabelle Adjani dans sa vie et ses œuvres. A tel point qu’on peut s’attacher à la suivre elle et elle seule, abstraction faite, à l’observer dans ses moindres faits et gestes, à la surveiller de près, à la tenir à carreau. Tellement habitée par Camille, certes, mais jusqu’à remplir toutes la maison de son personnage, à pousser les cloisons, éclater les murs exploser le toit, effondrer les fondations, crever la peau, folle du logis. Ce moment fou-flou où on se demande si ce n’est pas Camille Claudel qui joue le rôle d’Isabelle Adjani. »

Hystérie

Le jeu d’Isabelle Adjani se diffère de ses contemporaines –Huppert, Streep– par son caractère ultrasensible, viscéral, hystérique.

Ces particularités font jour dès L’histoire d’Adèle H., où rappelons-le, Adjani, 20 ans, incarne la fille de Victor Hugo trentenaire, une fille sombrant dans la folie. La vie d’Adèle est faite d’intenses désespoirs quand elle écrit à l’homme qui ne veut pas d’elle ou qu’elle s’y confronte ou lorsque qu’elle rédige son journal intime, ses lettres. En repensant à ce film de Truffaut (l’un de ses meilleurs à notre sens), on se rend compte que chacune des scènes est une acmé, un tour de force, faite d’un lyrisme et d’une passion violente qui peut-être n’aurait pas vu jour avec une autre actrice.

En rencontrant le roi de l’hystérie, Zulawski, l’homme qui a même réussi à rendre épileptique et emphasée la placide Sophie Marceau, Adjani atteint le point culminant de son jeu, en particulier l’inégalable scène clé de Possession, qui lui vaudrait un très mérité Prix d’interprétation à Cannes.

De nombreuses scènes de L’été meurtrier font montre de ses capacités divines d’écorchée vive, notamment la scène où elle apprend la vérité de ses origines au pied de la porte de son père (Michel Galabru) « Mais c’est toi mon père, pourquoi tu dis ça ? » Des expressions et des inflexions de voix déchirantes, qui communiquent instantanément des larmes et une empathie naturelles au spectateur.

Camille Claudel contient son lot de scènes d’anthologie, notamment celle où Camille Claudel, déjà en déclin, recroise Rodin (Depardieu). Plus tard dans le film,  Camille vient hurler son désespoir sous les fenêtres de son ancien amour. Son « Rodin ! » hurlé signe l’acmé du film de Bruno Nuytten.

 

Jeune

A partir des années 80, et plus spécialement dans L’Été meurtrier, Isabelle Adjani n’incarnera que des rôles plus jeunes qu’elle. « Elle « , aka Eliane, le personnage de L’été Meurtrier n’a que 19/20 ans. Si les 28 ans d’Adjani sont bel et bien perceptibles dans ce film (elle fait plus jeune femme que jeune fille), son jeu, inspiré notamment de celui de Sue Lyon dans Lolita de Kubrick nous fait oublier son physique de -jeune- femme, et rend crédible la juvénilité de la chérie de Pin-Pon.

Dans Camille Claudel, Adjani incarne, au début du film, une très jeune fille. Quand l’héroïne vieillit, seuls la voix et le jeu se modifient, le visage est épargné, toujours aussi beau et lisse qu’au début, ce qui constitue une hérésie et une exception dans le paysage du Cinéma Mondial : en Amérique elle aurait été grimée au latex, en France elle aurait normalement rides et cheveux gris. Les critiques, lors de la sortie en salle du film de Bruno Nuytten, n’hésitent pas à faire part de cette étrangeté : « Isabelle Adjani semble avoir dix-huit ans du début à la fin quand, jetée dans un fourgon, elle devrait en avoir quarante-neuf ! Si son visage reste absurdement celui d’une femme-enfant, sa voix a changé. C’est une voix vieille, rugueuse, aux intonations triviales. Une voix qui laisse espérer que le jour approche de la déstarification d’Adjani. Alors Isabelle, l’actrice, saura peut-être entrer dans un personnage sans le posséder, sans le réduire à son image séductrice envers et contre toute crédibilité » (Françoise Aude – Positif)

Un des grands retours d’Adjani (il y en a eu plusieurs) se fait au début des années 90, par le biais de Toxic Affair et surtout de La Reine Margot. Cette dernière héroïne est sensé avoir… 18 ans. Si, tout comme L’été Meurtier, on perçoit sa prestance de femme et non de fille, son visage, à 38 ans, est toujours aussi beau, toujours aussi intact, sinon de plus en plus jeune, de plus en plus lisse.

Lorsque, dans les années 2000, elle fait un énième retour maîtrisé, le magazine 20 ANS se demande si elle n’a pas fait un pacte avec le Diable, tant son visage affiche, dans L’affranchie, une juvénilité éternelle, ignoré par les marques du temps, avec des joues rebondies qui ne sont apparues qu’à l’époque de Camille Claudel et surtout de La Reine Margot. Un visage qui contraste avec celui de Maria Schneider, qui pourtant a bien le même âge, ou une plus jeune Catherine Mouchet, qui elles aussi jouent dans La Repentie.

Cette « jeunesse », à la fois déconcertante et fascinante, prendra fin dans La journée de la jupe, où Adjani choisit d’incarner une héroïne dans ses âges et peu apprêtée. Idem lorsqu’elle choisit, pour David et Madame Hansen, de porter une perruque de cheveux gris.

Belle

Une chose frappe lorsqu’on lit des entretiens et des autobiographies de cinéastes -notamment Pinoteau, Miller, Zulawski– ou les textes d’Hervé Guibert : Adjani a toujours voulu paraître belle et à son avantage à l’écran, soucieuse de ne jamais perdre cette qualité qu’elle ne croyait pas avoir. Comme elle l’a confié à ELLE, on est d’autant plus attachée à une qualité qu’on croit que l’on ne possède pas.

Quand elle voit La Gifle de Pinoteau, elle est effondrée, se trouvant hideuse à l’écran, elle pleure. De la même manière, elle est furieuse quand, à ses tout débuts, un journal choisit de mettre la photo qu’elle trouve la pire de la séance en couverture. Dès lors, avec l’exception du Locataire, où Polanski s’amuse à faire de cette très belle jeune femme un « boudin », Adjani veillera toujours a être très belle à l’écran, comme le rapporte Claude Miller, mais aussi Philippe Rousselot, le chef-op de La Reine Margot. Lors de la conférence de presse annonçant ce projet, à Cannes, Isabelle A. dit que c’est « l’occasion d’être belle ».

La maîtrise absolue de cette beauté se fait dans Camille Claudel, un film qui est son projet et celui de son ex-compagnon Bruno Nuytten. Gérard Lefort, dans Libération, souligne la chose :  « Et, comme saisie par l’inondation qui la cerne, Camille y va de son eau à elle : elle pleure, non chiale, défigurer par la tristesse, laide. Et c’est là qu’on chute dans l’étrangeté du film. Car ce qui bouscule et choque ce n’est pas tant que Camille soit moche, mais qu’Isabelle soit laide. Laide ? Adjani ? Comment est-ce possible ? »

Un Adjani’s film comporte toujours une très belle femme, bien maquillée, éclairée, flattée, et qui refuse de sacrifier cette joliesse au profit de véracité. Si la vraie Camille Claudel était physiquement ravagée à la fin de sa vie, Adjani reste jeune et belle. Et c’est sans doute cela qui a notamment été constitutif de son mythe, des agacements qu’il a provoqué et de la fascination qu’il exerce sur nous.

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