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Queen at Sea de Lance Hammer

Mis à jour le 20 février, 2026

Un film de Lance Hammer

Avec: Juliette Binoche, Tom Courtenay, Steven Cree, Florence Hunt, Anna Calder-Marshall, Michelle Jeram, Elizabeth Rushbrook, Noah Hunt Basden

Alors que la démence avancée érode la capacité d’une femme âgée à communiquer sa vie intérieure, son mari et sa fille s’efforcent d’agir dans son intérêt, naviguant entre l’amour et les frontières fragiles entre soins, protection et autonomie.

Notre avis : ★★

Queen at Sea, dans ses premiers instants nous annoncent un film difficile à tenir sur la durée, probablement âpre. Après une exposition qui de façon très soudaine – et reconnaissons le surprenante pour le spectateur- introduit ses personnages un à un et surtout la situation de départ, au delà du sujet en lui même, nous nous posons la question de savoir comment Lance Hammer pourra alimenter son récit et le faire avancer d’une part, et d’autre part, le clore. Nous n’en sommes qu’au début du film et pourtant nous nous posons déjà cette question de la conclusion, tant l’ouverture semble aller de pair avec une question insoluble, et une conclusion douloureuse.

Haneke s’était intéressé à la question de la dépendance, sous un angle unique et radical, celui du sentiment qui unit deux personnes qui se voient vieillir et devenir déments, qui valait titre « Amour« . Un regard donc très tourné vers les personnes âgées et ceux qu’elles ressentent ou peuvent ressentir. Ici, ce titre étrange « Queen at Sea » ne donne pas plus d’indice qu’il n’est poétique … Cependant la seule présence de Juliette Binoche au casting (mais aussi en soutien au projet tout entier qui mit du temps avant de pouvoir exister, le cinéaste américain Lance Hammer revenant au cinéma après une très longue absence) indique que cette fois-ci il s’agira de s’intéresser également à l’entourage proche, et non plus uniquement aux personnes en fin de vie. S’invite alors un cas de conscience, assez provocateur à sa façon. D’un film à sujet, nous basculons dans un film à questions, qui porte, pensons-nous alors, un argumentaire, dont nous imaginons alors devoir faire le tour, en examinant tour à tour les points de vue de chacun, plaçant le spectateur en position de juge, sans pour autant verser dans le film à procès. Un cas de conscience à la Farahdi nous disons-nous, qui appelle un scénario malin qui distille ses arguments un à un avec cohérence, logique et rebond. Un parti-pris narratif radical (à la Haneke) pour rester sur le sujet pensons-nous encore. Mais voilà, la question, insoluble, entraîne avec elle un écueil évident.

Certes, poser cette question, ce cas de conscience, cette zone d’ombre, témoigne d’une certaine acuité, et mérite qu’on s’y attarde- comment ce sujet est-il venu à l’esprit du réalisateur, un fait divers réel a-t-il pu l’alimenter ? Sommes nous dans une pure réflexion théorique ?- mais de toute évidence, au vu de sa sensibilité, le traitement se doit de verser dans une totale neutralité, pour la réussite du projet, il devient essentiel que le regard du réalisateur s’efface totalement, qu’il ne comporte pas de message.

Oui mais voilà, le mal est déjà fait: poser la question témoigne déjà d’un regard. Potentiellement dérangeant., a minima perturbant à défaut d’être provoquant. Puisque nous parlons d’un viol conjugal (sur le plan légal, un mari qui a une relation sexuelle avec son épouse sans son consentement commet un viol, donc poser la question si cette définition convient dans le cas d’une personne qui perd son consentement, revient peu ou prou à vouloir remettre en cause cette définition relativement nouvelle du viol, qui pourtant, par ailleurs, permet de rendre criminel des actes bien souvent bien trop banalisés, au nom du bon vieux devoir conjugal. Soit. Très vite, nous remarquons la qualité d’interprétation générale, l’application à créer du vrai, que ce soit l’aptitude de Tom Courtenay à paraître sincère, celle d’Anna Calder-Marshall à imiter la démence, ou de Juliette Binoche à jouer la fille qui met sa vie en parenthèse et se sacrifie pour aider sa mère, et son beau-père. Le récit s’enlise cependant, à trop répéter le motif, comme nous pouvions le craindre; malgré un traitement qui semble vouloir proposer des aérations, en proposant un contrepoint fil rouge, celui de la trajectoire de la petite fille, une jeune adolescente qui s’apprête à vivre ses premiers émois. Habile et pertinent ressort scénaristique qui laisse à penser que le film pourrait s’évader un peu, ou abandonner son sujet anxiogène puisque nous le savons sans bonne réponse. Dans son deuxième tiers, Lance Hammer nous surprendra également par un évènement assez imprévu, quand la messe semblait pourtant dite sur ce que l’avenir (sombre) réservait. Un troisième évènement qui aurait pu valoir conclusion, se jouera, avec beaucoup de radicalité, des nerfs du spectateur. Habile, une fois de plus, sur la plan dramatique, mais perturbant, confusant, la fiction prend clairement le dessus, quittant le domaine du réalisme que le sujet en lui même appelait pour mieux toucher, sensibiliser. Le narratif dramatique brutal contraste avec quelques autres intentions formelles, toujours scénaristiques, plutôt intéressantes, comme nous l’exposions, du côté de la jeune adolescente, de sa prise de recul, de sa fonction coupe-circuit. La perspective d’une fin de vie côtoie celle d’une vie d’adulte à venir, l’esprit de responsabilité côtoie l’innocence, la fatalité le hasard, l’amour indéfectible la fragilité d’un amour naissant. Mais voilà, Lance Hammer, veut marquer son terrain, impressionner, faire sensation, en imposer. Peut être plus encore que toucher ou amener à réfléchir, expliquant peut être sa difficulté à s’en tenir à une fin unique, à ne pas les démultiplier, à s’en tenir à sa question première et non à vouloir nécessairement en chercher tous les corolaires. Sans cela, Queen at Sea en eut été autrement plus impactant notamment en ce qu’il présente le mérite de s’intéresser et de mettre à l’écran ce que beaucoup vivent, mais que très peu de cinéastes ont représenté jusqu’alors, très peu de politiques évoquent ou inscrivent dans leur programme, la grande difficulté pour les enfants à trouver des solutions acceptables quand leurs parents perdent peu à peu leur tête, et deviennent hautement dépendants.

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